Joseph Delteil ou l’intuition refondatrice

Joseph Delteil ou l’intuition refondatrice

Discours in absentia à l’occasion de la journée spécial Joseph Delteil dans sa ville natale de Grabels, le 1er juin 2013.

Bonjour à tous.

Depuis la remise du Prix Joseph Delteil, en décembre dernier, je suis toujours à Maurice, ma prison à ciel ouvert, mais virtuellement présente avec vous aujourd’hui par la pensée, puisque la poésie déborde tout obstacle. Et je puis vous assurer que ce prix de poésie Joseph Delteil m’a apporté un réconfort et une re-motivation énormes dans cette guerre d’usure que je vis depuis plus de deux ans maintenant. Grâce à votre soutien, la présence irrévérencieuse de Joseph Delteil m’accompagne et beaucoup de choses se sont accomplies.

La poète russe exilée Marina Tsvetaeva, une autre irrévérencieuse, disait : « Il ne s’agit pas du tout de : vivre et écrire, mais de vivre-écrire ». Moi non plus, je ne distingue pas l’écriture de la vie. C’est principalement pour cela que l’incarcération et les différents procédés d’intimidation que j’ai eu à subir par la suite ont constitué un énorme handicap, parce qu’à la suite de ça, je n’arrivais plus à écrire. Il m’a donc fallu mettre en place d’autres méthodes pour arriver à reprendre l’écriture. Je suis assez fière du fait que cela ait donné lieu à une nouvelle expérience poétique qui s’intitule Bourbon hologramme et qui devrait paraître en juillet prochain.

Joseph Delteil a dit « Je ne m’adresse pas aux hommes mais à Dieu — je veux dire au Dieu du langage ». Effectivement, pour moi aussi, la poésie n’a jamais été un langage destiné aux autres humains. Et pourtant, c’est bien par le chemin de la poésie que je suis retournée au monde des humains, ou plus exactement que ces derniers ont voulu faire de moi l’une des leurs, moi qui me croyais à part. Ainsi, tout ce que je vis dans la société civile mauricienne et les multiples émotions qui y sont liées ont désormais partie liée avec ma poésie.

D’autre part aussi, la poésie me permet finalement d’exprimer ce qui se déroule sous mes yeux dans ce pays. Je n’avais pas du tout prévu de faire de la poésie pour ça au départ. Mais à un moment donné j’ai commencé à trouver insupportable cette espèce de connivence qui s’est installée dans une certaine littérature mauricienne qui fait semblant de dénoncer les clivages ethniques mais évite soigneusement de problématiser les racines de la chose (le clientélisme). Les littéraires pour la plupart sont soumis à la culture de la peur et pratiquent l’autocensure. Souvent on me demande : « Mais tu n’as pas peur ? » Ben, non, j’ai été vaccinée contre la peur lorsque j’ai réussi à comprendre les procédés par lesquels opèrent la corruption et sa petite sœur la terreur.

Ici à Maurice, les arrestations arbitraires se multiplient chaque semaine, les grèves de la faim et les manifestations se succèdent (11 personnes maximum à la fois pour manifester, sous peine d’arrestation), le pays vient d’être touché par deux drames humains causés par les effets de la corruption sur les structures de l’Etat, les activistes se demandent quelle solution face à la léthargie d’une population chloroformée, et les intellectuels, on ne sait pas où ils sont…

Le « Kali Yuga » (l’ère de la destruction dans les textes sacrés hindous) telle est la lecture mystique qui est faite de la situation que nous vivons. Cette référence au Kali Yuga revient de plus en plus souvent dans les propos de ceux qui analysent la situation, en désespoir de cause.

Pour moi il n’est pas question de refaire le monde, ni de me poser des questions existentielles sur le rôle du poète, ni même de m’insurger contre les injustices ou d’espérer naïvement un monde meilleur. Je considère que les choses sont ce qu’elles sont, et moi je fais mon devoir à mon niveau. « Un être humain est identique à ses convictions. Telles les convictions qu’un homme entretient ici-bas, tel il deviendra après avoir quitté ce monde. Que l’homme prenne donc en considération ce fait lorsqu’il forge ses croyances » (la doctrine de Shandilya, Chandogya Upanishad).

Au début je prenais Delteil pour un grand athée. Mais j’ai fini par comprendre, à la lecture de son Jésus II, que derrière son irrévérence et son esthétique du détournement, il y avait, comme chez mon compatriote Boris Gamaleya, une intuition mythologique fondatrice, ou plus exactement : refondatrice. La poésie reste un dialogue avec celui que Delteil a appelé « le Grand Humoriste » et c’est de cette façon qu’elle reste une porte de communication avec le sens non-apparent des choses. C’est ce qui permet de tout replacer dans sa juste dimension.

Catherine Boudet
Quatre-Bornes, île Maurice, 1er juin 2013

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