Anthologie de poésie canarienne : ontologie visible pour archipel inventé

Le destin des îles, affirme Juan Carlos de Sancho en prologue de Poetas de Islas Canarias, est d’être « unies par ce qui les sépare » : la mer. En rédigeant cette anthologie de poésie canarienne du 20ème siècle, il fait œuvre d’engagement en faveur d’une pensée archipélique qui transcenderait les seules îles Canaries.

L’objectif de cette anthologie Poetas de Islas Canarias est de conférer à la poésie canarienne une visibilité. Et cette reconnaissance pour laquelle milite Juan Carlos de Sancho revêt un double enjeu.

Tout d’abord celui de la mémoire, parce que les poètes canariens sont restés pratiquement ignorés pendant 150 ans. Ce qui ne serait pas tant, à son avis, le résultat d’une situation périphérique au regard de la métropole ibérique, que d’un manque de reconnaissance au sein même de l’archipel, « cette distance avec laquelle on les a traités ici dans l’île, comme s’ils n’existaient pas ». Et ce, alors même que ces auteurs ont joué un rôle essentiel dans le processus ontologique et étiologique d’émergence d’une identité canarienne.

Gestation poétique de l’archipel

Les poètes canariens ont dû « inventer leur île ». Dans un archipel où la colonisation a éradiqué les traces du peuplement aborigène et où « l’effort cacique a consisté à reproduire les modèles économiques, sociaux et urbains du continent », cette gestation poétique de l’archipel a pris des siècles. Il a fallu attendre le 20ème siècle pour que se réalise pleinement cette « fondation du monde insulaire ». La recherche d’identité s’est réalisée contre l’emprise coloniale, par des artistes qui ont dû « se charger de construire l’imaginaire insulaire en partant de zéro ». Juan Carlos de Sancho observe que dans la poésie canarienne se dessine « le récit profond d’une île immatérielle » et c’est ainsi que se superpose, à l’île physique, une île poétique ou « île de papier ».

Le deuxième enjeu essentiel de cette mise en visibilité de l’histoire de la production poétique canarienne réside dans le fait que les îles sont le creuset d’un mode de pensée particulière. « Etre insulaire, c’est une façon d’être entouré par tout et d’être éloigné de tout ». Fondée sur le paradoxe, la pensée archipélique selon le canarien Juan Carlos de Sancho intègre les extrêmes et les contraires, et en cela elle illustre ce que nous avions appelé en d’autres temps et lieux, le « rôle de l’identité en tant que gestion de la contradiction ».

Visibilité et indivisibilité

L’archipel, ce « paradoxe du destin », induit « une perplexité [qui] façonne le caractère, attire les mirages et les idées instables ». La mer omniprésente, qui sépare et enveloppe, donne aux îles leur « identité indivisible ». De sorte qu’en étant poète dans une île, une île à l’intérieur de l’île, on prend conscience qu’on est entouré, et qu’il n’y a qu’une alternative : « ou tu te mélanges, ou tu te caches ».

L’archipel de papier que Juan Carlos de Sancho réunit dans cette anthologie témoigne du fait que les îles sont « une structure particulière de l’idée matrice  ». Car, entourée d’eau, l’île est « comme le placenta, ou l’embryon de ce qui va naître : tout y est proche et concentré, dans une énergie volcanique et imprévisible ».

En outre, « les îles signalent l’horizon invisible », cet horizon qui suivant la conception de Michel Collot articule dans une même dynamique structurante l’espace intérieur de la conscience du sujet, le monde et l’espace du texte. Pour Juan Carlos de Sancho, l’île étant tout à la fois « proximité lointaine » et « éloignement proche », une forme ambigüe d’approcher la réalité, donne à l’insulaire une « structure mentale particulière » dans son mode d’accès aux idées.

Selon Michel Collot, l’horizon organise – métaphoriquement et physiquement – le paysage en un ensemble cohérent, le rendant en même temps disponible à une infinité d’autres organisations possibles. Et si l’on suit la pensée de Juan Carlos de Sancho, les îles deviennent des marqueurs sur cet horizon tout autant métaphysique que métaphorique. Précisément, l’horizon vu depuis l’île est circulaire, fait remarquer Juan Carlos de Sancho, et pour pouvoir s’en assurer, il est nécessaire de s’élever. Cette élévation – tant physique que symbolique – nécessaire pour observer l’horizon permet aussi de réaliser que de tous les points de ce cercle imaginaire peuvent arriver les navires ou les influences porteuses : « Nous sommes des cultures visitées à travers ce cercle ».

Cette conception de la pensée insulaire revendique une parenté avec la créolité, quand l’auteur affirme que « les îles Canaries, comme les autres archipels, sont des territoires de créolité, réceptifs aux courants esthétiques qui arrivent de l’extérieur ». Il s’inscrit dans la lignée du cubain Alejo Carpentier qui définissait la créolité comme force symbiotique, à la fois « attribut et destin ». Pour Juan Carlos de Sancho, la créolité opère comme « une possibilité de changement et de transformation de nos réalités sur la base du fait que nos différences, en convergeant, deviennent une source de créativité immense ».

L’île en sa cartographie poétique

La méthodologie de Juan Carlos de Sancho pour élaborer cette anthologie a consisté à repérer le « temps fondateur » de chaque poète, ce moment où il a commencé à se forger son style propre et à intervenir dans le monde en accord avec sa conscience, en brisant les archétypes. Il répertorie vingt poètes qu’il estime représentatifs du 20ème siècle canarien et qu’il classe en 7 grandes périodes : le modernisme, les avant-gardes, la guerre civile, les poètes du milieu du siècle, les post-contemporains, la récupération des avant-gardes et la nouvelle fusion.

Dans les années 1920, qui inaugurent le modernisme canarien, le mouvement des bateaux et le commerce avec l’extérieur ouvrent les îles au cosmopolitisme. Les poètes hantent les quais, qui hantent à leur tour leurs poèmes. En même temps que débarquent les produits d’échange commerciaux, arrivent les nouveaux genres littéraires. L’isolement se confronte au cosmopolitisme et de là naît tout un imaginaire. « Moi je me retrouve au milieu de ce climat localiste avec une irrémédiable température universelle », écrit en 1920 Alonso Quesada, considéré comme le Fernando Pessoa canarien.

Le lien s’établit principalement avec les auteurs de la péninsule ibérique, mais aussi français. L’archipel découvre le surréalisme français et reste fasciné. En 1935 André Breton visite Tenerife où est organisée la première exposition surréaliste. L’apport de ce mouvement littéraire permet aux poètes canariens – les « surréalistes furibonds » – de subvertir et de recréer le langage, de laisser surgir l’inconscient et les éléments oniriques dans l’écriture : « Les îles pouvaient désormais être n’importe quelle invention de l’imaginaire ».

Propulsés par « l’incertitude provoquée par l’afflux de tant de nouveauté », les auteurs s’attachent alors à réinventer l’île et cette réinvention passe par la révélation d’un mythe insulaire. Augustín Espinosa en 1928 dans son Lancelot 28°. cherche à créer une « mythologie conductrice » pour le paysage de Lanzarote, pour une île nouvelle. Il écrit : « Mon intention était de créer un Lanzarote nouveau. Un Lanzarote inventé par moi… Je substitue l’abstrait au concret… je construis la géographie intégrale de Lanzarote ».

Ces démarches ontologiques seront gravement compromises par la dictature franquiste qui s’installe en Espagne en 1939 après trois années d’une guerre civile qui n’a pas épargné les Canaries. La dictature « fait retourner à l’invisibilité toutes les conquêtes antérieures » qui avaient été réalisées par les écrivains. Cet effacement se concrétise d’ailleurs par l’élimination physique des poètes dissidents. Le surréaliste Domingo López Torres est l’un des premiers à tomber. Arrêté puis fusillé en 1937, son corps est jeté à la mer dans un sac. Depuis la prison de Tenerife où il fut incarcéré il écrivit dans l’un de ses derniers poèmes :

Parce que j’ai voulu me mettre debout
Et le vent ne me laissait pas.
Il me poussait sans pitié.
Mais j’ai voulu me mettre debout.
Ensuite, transparent de tout,
Moi, sur une mer sans cristal,
Sans où, sans quand, sans rien.
(Les cieux déshabités
Et les mers sans fenêtres.)

Ils me clouèrent sans pitié :
les filles par le chapeau
Et les garçons par le revers de la veste,
Avec des épingles en acier.
La carte de mes insomnies
– sans nord, sans sud – découpée
par les franges vertes du sommeil.

Porque yo quise pararme
y el viento no me dejaba.
Me empujaba sin piedad.
Pero yo quise pararme.
Luego, transparente de todo,
yo, por un mar sin cristales,
sin dónde, ni cuándo, nada.
(Los cielos deshabitados
Y los mares sin ventanas.)

Me clavaron sin piedad:
las chicas en el sombrero,
los chicos en la solapa,
con alfileres de acero.
El mapa de mis desvelos
-sin norte, sin sur- cortado
por franjas verdes de sueño.

(Extrait du « Poème de la langouste », Domingo López Torres, Lo imprevisto, 1936 – notre traduction).

Sous la dictature franquiste, les écrivains sont persécutés, l’édition est suspendue. Les poètes réagiront, malgré le fait de se retrouver assiégés et isolés, en cherchant à récupérer l’impulsion universelle. Leur résistance éthique donne lieu à une poésie sociale, qui tente de restaurer une dignité insulaire perdue et qui part à la recherche de la signification profonde d’une « île occultée ».

Dans la période post-dictature des années 50, s’effectue le sauvetage de la tradition symboliste, « dans une navigation extraterritoriale mais sans perdre de vue l’île ». L’intime et le social, l’avant-gardisme et le surréalisme, l’indigène et le conceptuel surgissent ou ressurgissent comme la lave des volcans, sortis indemnes de la persécution et de l’indifférence, s’incorporant au paysage culturel. Pour Manuel Padorno (1933-2002), « la poésie est une illumination profane et le poète est le nomade qui va à la rencontre de ce que la lumière révèle à la recherche de l’architecture invisible de l’être ».

Le personnage insulaire n’est pas une coutume
Son regard contient une foule
quelque chose brille par-dessus, la lueur
de l’édifice du feu.

Il travaille là-haut avec la lumière, toiture
du ciel, le poisson bleu, fortunée
patrie solaire, volcans où s’allume
Phosphorescente la transparence ailée.

Par où passe l’homme est le sentiment.
L’eau une crique blanche, l’eau une plage
clarté céleste, île de foi.

Je placerai la pierre dans le dire
Une pierre sur la mer où se forge
Du fondement : ce qui ne se voit pas.

El personaje insular no es una costumbre
siempre contiene cientos la mirada;
algo relampaguea encima, la lumbre
del edificio de la llamarada.

Trabaja arriba con la luz, techumbre
del mar, el pez azul, afortunada
patria solar, volcanes donde alumbre
fosforescente transparencia alada.

Por donde pasa el hombre es el sentir.
caleta blanca el agua, playa el agua
celeste claridad, isla de fe.

Colocaré la piedra, en un decir,
Una piedra en el mar donde se fragua
Del fundamento: lo que no se ve.

(Manuel Padorno, « El personaje insular », Efigie canaria, 1958-1993 – notre traduction).

Les années 70 marquent l’ouverture à la démocratie, avant l’autonomie acquise en 1982 et alors « la poésie commence à récupérer son île intérieure, le poème, à l’abri de l’immédiateté et de la norme », et ce à grand renfort d’inventions, d’hétérodoxies et de paris individuels. Le poète Rafael Arozarena interroge :

« A l’intérieur de qui prions-nous ?
Depuis cet intérieur je perçois les quatre horizons en ruine
Où les nouveaux apôtres suspendent des enfants d’argile avec des ailes d’argent.
Et constante est la douleur de la musique
du mutisme, la nuit et le secret du temps »

« ¿Dentro de quién oramos ?
De este interior percibo los cuatro horizontes en ruinas
donde los nuevos apóstoles cuelgan niños de barro con alas de plata.
Y duele constante la música
de la mudez, la noche y el sigilo del tiempo »

(Extrait de « La catedral 69 », Rafael Arozarena, El ómnibus pintado con cerezas, 1971 – Notre traduction)

Dans une fin de 20ème siècle désabusée où le libéralisme financier a remplacé l’idéal du progrès social et où le livre se débat entre les nouvelles pistes digitales et la possible disparition du papier, Federico J. Silva inaugure une nouvelle « ligne de navigation » :

Les fabricants d’oasis
ont fabriqué d’abord le désert
ce ne sont pas des îles
c’est l’océan
c’est-à-dire qu’il n’y a
pas d’autre choix que nager
ou
nager
contre à l’encontre
du courant
en haute mer nous saurons
trouver
notre propre chemin
ici nous sommes des étrangers

los fabricantes del oasis
fabricaron antes el desierto
que no son islas que
es océano
o sea no hay
más que nadar
o
que nadar
contra en contra de
la corriente
en la mar alta sabremos
encontrar
nuestro propio camino
aquí somos extranjeros

(Extrait de « A quí somos extranjeros », Federico J. Silva, Sea de quien la mar no teme airada, 1995 – notre traduction)

Au tournant du 21ème siècle, dans un « monde de réseaux redistribués », même si beaucoup continuent de croire à l’isolement du poète insulaire, « l’île n’existe plus », le poète canarien peut être présent, sans bouger des Canaries, dans les débats et récits du monde entier et les auteurs insulaires « ouvrent leur éventail à de nouveaux imaginaires ».

Retrouvez l’article original dans Recours au Poème

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