Mauricianisme

Projet de déplacement du Champ-de-Mars et du Parlement : le début de la déchéance nationale ?

Si vous vous rendez au Champ de Mars demain pour les cérémonies de l’Indépendance, sachez que c’est peut-être l’une des dernières fois que vous verrez le lever du drapeau dans son site historique. Le 15 janvier dernier, le ministre des Finances Vishnu Lutchmeenaraidoo a annoncé une nouvelle qui est passée comme une lettre à la poste malgré sa gravité, à savoir que dans le cadre des travaux de Port-Louis Smart City, le Champ de Mars sera « recouvert par un leisure ground ». On apprend dans un hebdomadaire du week-end dernier que l’hippodrome sera déplacé dans le Nord du pays. (suite…)

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« Mini-bill constitutionnel » : La dépossession du capital politique des Mauriciens

Enlever d’une main aux Mauriciens ce qu’on leur a donné de l’autre. Voilà comment on pourrait résumer la proposition d’amendement constitutionnel qui doit être soumis au vote parlementaire ce vendredi 4 juillet 2014. Le « Constitution (Declaration of Community) Temporary Provisions Bill », ou plus populairement « mini-bill », présente ceci d’intéressant : en proposant de rendre optionnelle la déclaration d’appartenance ethnique, il est supposé marquer un changement important dans la conception de la citoyenneté. (suite…)

Catherine Boudet : « Le leadership charismatique a encore de beaux jours devant lui »

Catherine Boudet : « Le leadership charismatique a encore de beaux jours devant lui »

«Les prochaines élections générales seront un test case intéressant : quelles sont les tendances électorales des Mauriciens ? Continuent-ils de se penser en termes de communautés ? Ont-ils des attentes en termes de grands dossiers de société ?»

Catherine Boudet, titulaire d’un doctorat en science politique, vient de publier, dans le Canadian Journal of African Studies, une série d’articles dont « Nationalisme, décolonisation et consociation à l’île Maurice : l’émergence d’un mauricianisme stratégique (1945-1967) ». Cette semaine, nous avons invité notre consœur journaliste à nous présenter sa recherche et à en définir les termes-clés. Elle nous livre aussi ses analyses sur les réformes en cours à Maurice, les positionnements stratégiques des politiciens et l’avenir de la classe politique dans une République en mutation.

Mauritius Times : Dans votre dernière contribution au ‘Canadian Journal of African Studies’, vous abordez la question de ‘Nationalisme, décolonisation et consociation à l’île Maurice : l’émergence d’un mauricianisme stratégique’. Que signifie le terme “mauricianisme stratégique” et quel en est le rapport avec la consociation à l’île Maurice?

Catherine Boudet : Cet article que vous citez avait pour objectif d’examiner la manière dont se sont construites, avant l’indépendance, les représentations du Mauricianisme, entendu comme le meilleur modèle de participation politique à adopter pour la consolidation de la nation mauricienne.

La décolonisation a été une période d’intenses débats dans la presse autour de deux conceptions du Mauricianisme. D’un côté, le Parti Mauricien, pour lequel l’indépendance n’était envisageable qu’à condition que soit d’abord réalisée une nation mauricienne, unitaire (où tout le monde aurait la même culture, la même langue et la même religion). De l’autre, le Parti Travailliste et ses alliés, pour lesquels inversement, l’indépendance était le préalable nécessaire et indispensable à la réalisation de la nation, à condition que soient préservés et respectés les différences et particularismes ethniques.

J’ai parlé de « Mauricianisme stratégique » dans la mesure où il apparaît qu’entre 1947 et 1964, le Mauricianisme s’est élaboré essentiellement comme un discours politique visant à permettre des négociations entre ces opposants politiques. Il a pris ses contours dans cette fonction d’argumentaire dans les négociations relatives à la réforme électorale et constitutionnelle, encadrée par les Britanniques, et qui avaient pour but de mener le pays vers l’indépendance.

Le Mauricianisme s’est ainsi élaboré comme un discours « en creux », un « empty vessel » parce qu’il est le produit de synthèse de deux visions concurrentes d’adversaires politiques qui se sont opposés avant l’indépendance puis ceux-ci se sont retrouvés associés au sein d’un gouvernement de coalition après l’indépendance.

En tant que discours politique, le Mauricianisme est donc directement le produit de ces accords consociatifs. En effet, c’est la consociation (ou power sharing entre élites ethniques), voulue par les Britanniques pour gérer cette période de transition vers l’indépendance, qui constituait le cadre des négociations.

C’est un mythe que de prétendre qu’il y a eu un grand combat pour l’indépendance. En réalité, ces élites politiques débattaient sur les modalités de la réforme dans une situation d’interdépendance contrainte et leurs visions allaient donc s’ajuster mutuellement.

* Les mécanismes consociatifs ont été largement utilisés dans les sociétés bipolaires et tripolaires, ce qui a favorisé la stabilité et aidé à consolider la paix dans certains pays comme, par exemple, en Bosnie après la guerre. N’est-il pas aussi vrai de dire que le pacte consociatif dans un pays multiethnique comme Maurice a contribué énormément à la stabilité du pays et à son développement ?

La consociation est, en effet, un outil politique utilisé pour gérer des situations de conflit ethnique, où les divisions entre les groupes en présence sont tellement graves et extrêmes qu’elles ont conduit ou qu’elles risquent de conduire à des bains de sang, comme cela a été le cas en Bosnie ou encore en Afrique du Sud. Dans ces situations où une démocratie compétitive pourrait aggraver les choses, la consociation, qui repose sur des solutions d’entente et de compromis au sommet de l’Etat entre des élites politiques censées représenter les groupes en présence, permet de rassurer les différentes communautés sur leur inclusion dans le processus politique.

A Maurice, le pacte consociatif a été mis en place à partir de 1945-1947, dans un contexte social explosif, avec des grèves générales dans le port et dans l’industrie sucrière, et des émeutes sur les plantations, parce que les travailleurs et les petits planteurs contestaient l’ordre colonial monopolisé par l’oligarchie. Il s’agissait donc de démocratiser le pays, de donner une représentation politique aux sans-voix des groupes ethniques dominés. Dans ce sens, oui, la consociation a favorisé la stabilité politique et économique du pays.

Encore faut-il voir de quelle stabilité on parle. Généralement, les consociations sont des outils transitoires pour gérer des situations d’urgence. Mais, à Maurice, on observe que la consociation s’est enkystée de telle sorte qu’elle ne favorise plus le renouvellement des élites politiques, renouvellement pourtant nécessaire à la vie démocratique et à la bonne gouvernance. La consociation, à force d’ethniciser les discours politiques, induit d’autres risques plus sournois de résurgence de conflits ethniques, comme les « bagarres raciales » de mai 1965 et d’octobre 1967, ainsi que les émeutes inter-ethniques de février 1999, où la société retourne la violence contre elle-même, en fait.

* Lorsqu’on parle de pacte consociatif à Maurice, il s’agit au fait des alliances entre les leaders des partis traditionnels, comme celle réunissant Sir Seewoosagur Ramgoolam, Sir Abdool Razack Mohamed et Sir Gaëtan Duval au sein de la Coalition après l’Indépendance, ou celle réunissant Sir Anerood Jugnauth, les Travaillistes et Duval en 1983 et, par la suite, les dirigeants du MMM et du MSM en deux occasions. Des alliances entre chefs de différents ‘tribus’ qui ont largement contribué à la paix et la stabilité du pays ?

Le règne des leaders tout-puissants qui continuent à se partager le pouvoir est largement le résultat de la combinaison du First-Past-The-Post et du Best Loser System, tout ça installé sur un système oligarchique hérité de l’époque coloniale.

D’une part, le Best Loser System a constitué le mécanisme par excellence d’installation de la consociation au sein du législatif, mais aussi parmi l’électorat. Il garantit à chaque communauté la présence d’au moins un représentant dans l’hémicycle, grâce à un calcul correctif lorsque les votes ne lui ont pas permis d’être représenté au Parlement.

Mais il crée une illusion. Le BLS donne l’illusion aux citoyens que leurs intérêts seront défendus par les élus représentant leur communauté, alors qu’en réalité aucun mécanisme formel ne garantit cela dans l’Exécutif et que les mêmes élus vont ensuite négocier des accords behind the curtain.

Le power sharing consociatif consiste, en effet, en un ensemble de règles qui visent à donner l’assurance aux communautés ethniques que leurs intérêts seront préservés par la participation de tous leurs représentants dans les mécanismes gouvernementaux de prise de décision. Le BLS instaure une représentation des communautés au sein du Parlement, mais c’est un mécanisme essentiellement symbolique, qui garantit la représentation certes, mais ne garantit aucunement la protection des intérêts des communautés.

D’ailleurs, le BLS ne concerne que le Parlement. Au niveau de l’exécutif, ce sont des mécanismes informels et tacites de représentation des communautés qui s’appliquent, par exemple au niveau des désignations des ministres et des Vice-Premier ministres. En réalité ces mécanismes de nomination ne dépendent que du bon vouloir des leaders, qui se partagent ainsi les rôles. Ces derniers, en vertu du First-Past-The-Post, sont obligés de contracter des alliances électorales parce que leur élection dépend du vote de leur communauté.

Pendant ce temps, le BLS a considérablement contribué à ethniciser le jeu politique mauricien, en mettant en compétition les communautés les unes par rapport aux autres.

Alors, en fait de stabilité, il s’agit surtout d’une confiscation du vote des électeurs. Une fois qu’ils ont élu trois députés, les électeurs n’ont aucun droit de regard sur les autres nominations qui ont lieu dans l’Exécutif. En outre, ces mêmes électeurs ne peuvent compter que sur les questions de l’Opposition parlementaire pour rendre « accountable » leur Gouvernement… Quand cette Opposition n’est pas en train de négocier des futures alliances avec le parti au pouvoir !

* Quelle lecture faites-vous de la référence aux 44% des élections de 1967 et l’objectif déclaré de Xavier Duval (par la voix de son secrétaire général) de récupérer cet électorat historique dans le sillage du dernier congrès du PMSD, dimanche dernier ?

Le mélange des genres dans ce discours du PMSD lors de son dernier congrès est typiquement consociatif. Certes, il est question de rallier les jeunes. Dans le même temps, est réaffirmée comme vous le dites, la volonté de récupérer l’électorat historique des « 44% », c’est-à-dire l’électorat traditionnel du Parti Mauricien avant l’indépendance, composé principalement de la Population générale et aussi des minorités.

On reste dans une logique consociative traditionnelle, en réalité. Comme on l’a dit, dans le système existant, les élites politiques sont censées se faire les représentants de leurs communautés ethniques respectives. C’est d’ailleurs ce qui leur confère leur légitimité, à la fois auprès de leurs mandants et face aux autres élites. La communauté ethnique, en plus d’être un réservoir de votes, devient une ressource politique pour justifier que le leader pèse tel ou tel poids en tant que représentant de tel ou tel groupe.

Dans ce cadre, l’enjeu pour les leaders ce n’est donc pas d’aller chercher des votes au-delà de la frontière ethnique, mais bien de s’assurer qu’ils vont rallier un maximum de monde au sein de leur communauté. Ce faisant, ils sont en compétition sur ce segment avec les candidats des autres partis politiques de la même communauté qu’eux. Ceci explique le fait que les discours politiques et électoraux sont très pauvres en termes de programmes politiques et de projets de société. Mais, par contre, ils sont très riches d’arguments identitaires et démagogiques, dénigrant les personnes au lieu de débattre de leurs idées.

Même quand le discours du PSMD vise l’électorat jeune, c’est encore un discours catégoriel. Et ce n’est d’ailleurs pas spécifique au PSMD. Tous les partis traditionnels fonctionnent dans cette logique de catégorisation. Leur contenu programmatique va rester très basique et ils vont chercher en revanche à attirer des catégories de population : les jeunes, les femmes, par exemple… C’est exactement ce qui se passe avec le débat sur l’entrée de la catégorie « femmes » au Parlement.

* Il est difficile d’affirmer à ce stade si cette démarche du PMSD va susciter une grande adhésion de la part de cet électorat historique ou si c’est tout bonnement une stratégie conjoncturelle visant à hausser les enchères afin de négocier un bien meilleur deal possible, soit avec les Travaillistes ou le MMM, ou même si Xavier Duval aura le cran de pousser cette logique jusqu’au bout. Mais la poursuite de cette voie paraît dangereuse, à l’opposé de l’esprit du pacte consociatif à Maurice. Qu’en pensez-vous ?

Je dirais que c’est une stratégie qui utilise les armes conventionnelles à sa disposition. Vous avez raison de souligner que cette stratégie est duale, elle est à la fois politique et électoraliste, parce qu’elle vise à faire le plein d’un réservoir de votes et, dans la foulée, à démontrer sa capacité de mobilisation face à ses adversaires politiques… Des adversaires qui dans le pacte consociatif peuvent devenir des partenaires demain.

On n’est donc pas à l’opposé du pacte consociatif, mais en plein dedans. Car pour pactiser, il faut démontrer à son adversaire (qui est aussi son partenaire potentiel) sa capacité de mobilisation et donc son poids politique, notamment pour négocier le nombre de tickets, ou de postes ministériels, par exemple.

* Cette démarche du PMSD intervient à un moment où le leader du MMM a connu un échec dans sa démarche de réunir un grand front de l’opposition pour faire pression sur l’actuel gouvernement. On affirme que Paul Bérenger est aujourd’hui “isolé”, “décrédibilisé. Duval soutient qu’il doit se “ressaisir et rétablir la confiance”. Il semblerait que la Fédération créole mauricien (FCM) de Jocelyn Grégoire se positionne elle aussi pour pêcher dans les mêmes eaux. Farouche compétition en perspective pour le leadership des 44%?

Encore une fois, la compétition politique dans le système consociatif s’exerce principalement sur des « segments ethniques » entre leaders politiques de la même communauté. Xavier Luc Duval est donc plus en concurrence avec un Grégoire ou un Bérenger qu’avec un Pravind Jugnauth.

En tout cas, les politiciens semblent bien programmés pour cela.Cependant, ils ne semblent pas se poser une question: « Est-ce que les électeurs continuent de se définir en termes de communautés ? Est-ce que leurs aspirations s’arrêtent là ? »

Les prochaines élections générales seront un test case intéressant à cet égard : quelles sont les tendances électorales des Mauriciens ? Continuent-ils de se penser en termes de communautés ? Ont-ils des attentes en termes de grands dossiers de société ? Ou bien restent-ils sensibles à l’achat de votes et aux promesses de récompense ?

* Le Premier ministre a annoncé, cette semaine, le rappel du Parlement pour faire voter le “mini-amendement” de la Constitution pour permettre aux personnes qui ne souhaitent pas décliner leur appartenance ethnique de se porter candidats aux élections. La réforme du système électoral viendra après les élections, a-t-il dit. En ce qui concerne cette réforme elle-même, pensez-vous que c’est un pas dans la bonne direction pour le pays ?

Les structures du système politique évoluent toujours moins vite que les réalités sociales. Le rôle et l’utilité d’une réforme électorale, c’est donc d’effectuer des changements dans le système électoral afin d’améliorer les mécanismes de la représentation, en particulier la façon dont les demandes du peuple envers l’Etat sont exprimées dans les résultats des élections.

En ce qui concerne la réforme électorale, du moins à partir de l’idée que l’on a pu s’en faire dans le White Paper, il n’est – à aucun moment – question de mieux traduire le vote des électeurs par une formule électorale plus appropriée aux exigences modernes de la représentation.

Au contraire, il s’agit plutôt de procéder par correctif du système existant afin d’introduire, certes, une alternative au Best Loser de plus en plus contesté, mais tout en préservant autant que possible l’écosystème politique existant, le pouvoir des élites en place. Le White Paper s’en cache à peine, d’ailleurs, lorsqu’il énonce que la nouvelle formule visant à remplacer le Best Loser System, soit la liste proportionnelle, correspond à un « consociational arrangement ».

Là où la désignation des sièges de best losers reposait sur un calcul, la désignation des députés sur les listes proportionnelles reposera entre les mains des leaders politiques… C’est un projet qui vise donc à renforcer la consociation. Il s’agit, par le biais de calculs très savants et élaborés, de pouvoir contrôler, si ce n’est de limiter au maximum l’impact des votes des électeurs sur l’écosystème parlementaire existant… Mais bon, attendons le CERA Bill pour voir…

Quant au mini-amendement à la Constitution pour ne plus obliger les candidats aux élections à déclarer leur communauté, c’est vraiment un petit pas en avant… Pour faire un grand bond en arrière aussitôt ! Parce ceux qui choisissent de ne pas déclarer de communauté se verront alors désigner une communauté de force, après les élections, et de surcroît, en fonction d’un calcul qui pour l’instant reste assez nébuleux…

* Et qu’en est-il des élites politiques?

Vous voulez dire ceux à qui profite le pacte consociatif ? Le marasme politique actuel et les koustiks auxquels on a assisté durant les dernières semaines avec le jeu d’alliance « on » et « off » frisant le ridicule, montrent que le système est à bout de souffle, qu’il arrive en fin de course, mais pourtant on dirait que beaucoup continuent de s’y accrocher. Les élites – qui sont imbibées de culture consociative – peuvent avoir du mal à s’en défaire. En même temps, le grand écart continue de se creuser entre les élites politiques et la population. Jusqu’où le système existant tiendra-t-il ?

Le problème avec le mini-amendement et le projet de réforme électorale, c’est que le marketing a été fait de telle façon, que même s’ils contiennent des choses inacceptables du point de vue de la démocratie représentative, ceux qui refuseraient de voter « pour » seraient taxés de rétrogrades et d’antidémocrates.

* C’est aussi dommage que les questions concernant le financement des partis politiques, la durée des mandats des responsables politiques, les questions d’ordre éthique, etc. n’aient pas été abordées, n’est-ce pas?

Autant de questions qui relèvent de la bonne gouvernance mais qui demanderaient un « mind shift » pour le modèle démocratique mauricien. Le fait même qu’elles soient soigneusement éludées démontre le refus des élites en place de mettre en place ce « mind shift ». Au lieu de ça, on nous enfume avec des formules pompeuses et creuses de type « approfondissement de la démocratie ». Il ne faudrait pas que le trou qu’on est en train d’approfondir pour la démocratie mauricienne soit celui de sa tombe…

Mais il y a des partis émergeant en dehors du Parlement qui commencent à réclamer de telles mesures. Il faut attendre pour savoir s’ils recueilleront l’adhésion et le soutien de l’électorat mauricien…

* Puisque nous parlions auparavant de l’isolement d’un leader de parti et de l’affaiblissement de sa force politique, pensez-vous, comme l’affirment certains observateurs de notre société, que les partis traditionnels sont en panne d’idées, leurs leaders sont dépassés ? A long terme, quelle alternative existe-t-il à la politique menée par ces derniers?

Encore une fois, le système craque de toutes parts et ce n’est pas un « approfondissement de la démocratie » qu’il faut, mais bien un « mind shift ». Quant aux leaders traditionnels, je pense que le leadership charismatique, c’est-à-dire basé sur les caractéristiques personnelles, a encore de beaux jours devant lui.

Il n’y a pas que la classe politique mais aussi l’électorat qui a été intoxiqué pendant plus de quarante ans par la culture consociative. La consociation ne s’est pas seulement enkystée dans le législatif et l’exécutif, mais elle s’est aussi diffusée dans la mentalité de la population par le biais des campagnes électorales et des discours politiques fortement ethnicisés et démagogiques.

Vu les carences en matière de culture politique, vu l’indigence intellectuelle dans laquelle le système éducatif maintient les Mauriciens, il est difficile de voir émerger une alternative politique. La société mauricienne est totalement intoxiquée par les logiques politiciennes de compétition, de culte du chef. Même les partis qui se veulent alternatifs ou émergeants, qui veulent incarner une troisième force, se font rattraper par ce type de « bias ».

L’Histoire a montré que les vraies révolutions politiques sont apportées – non pas par ceux qui tiennent le haut du système -, mais par les forces qui émergent du bas. On a pu croire dans l’avènement d’un « Printemps mauricien », mais les formules de copy-paste, ça ne fonctionne pas durablement non plus.

Je ne crois pas dans les mobilisations massives pour ce pays et je pense que ceux qui y croient encore se font des illusions. Les seuls moyens de déplacer les Mauriciens en foule de nos jours, ce sont les processions religieuses ou les meetings avec bus à disposition et distribution de briani gratuitement. Il y a décidément nécessité d’inventer de nouveaux répertoires d’action politique pour le pays.

Il est peut-être illusoire d’espérer un vrai changement politique pour les prochaines élections générales. Mais il me semble qu’il existe certains germes de changement émanant de la société mauricienne elle-même, à condition de mettre à jour ses trésors cachés ou étouffés, et surtout de mettre en œuvre des répertoires d’action politique innovants et capables de prendre en considération les besoins et aspirations du « grassroot » mauricien.

Propos recueillis par Madhu Ramlallah

Retrouvez l’interview dans Mauritius Times en ligne

Identité nationale : le serpent qui se mord la queue

Le discours sur une nation mauricienne « à construire » contient en germe une contradiction profonde. Cette quête d’une identité nationale n’est-elle pas la négation d’une nation qui existe déjà ?

Un flou artistique dissimule les contours de l’identité nationale mauricienne. « Une nation encore jeune » ou « une nation à construire » sont des lieux communs qui reviennent souvent dans la bouche des Mauriciens… et qui sonnent comme une excuse. Une excuse à quoi ?

Qu’après 44 ans d’indépendance, la nation mauricienne soit « encore jeune », est un discours étonnant si on considère qu’aux élections de 1921, on voit déjà l’émergence d’un mouvement politique défendant le projet d’une nation mauricienne autonome et d’un Mauricianisme (mouvement emmené par l’avocat Joseph Duclos pour contrer le projet adverse de rétrocession à la France). L’idée de se penser Mauricien n’est donc pas neuve, elle est même vieille de plus d’un siècle. Il faudrait donc rectifier l’expression de « nation encore jeune » et parler plutôt « d’Etat-nation » encore jeune. Et là encore, en quoi cela pose-t-il problème ?

Quant à la deuxième assertion d’une nation mauricienne « à construire » ou qui « n’existe pas », elle est tout aussi misleading si l’on considère que la nation, c’est la communauté politique, c’est-à-dire un groupe qui se définit par l’appartenance à un Etat. La nation mauricienne, c’est donc l’ensemble des citoyens membres de l’Etat mauricien. Maurice ayant obtenu son indépendance en 1968, ses citoyens ayant la nationalité mauricienne, la nation mauricienne existe bel et bien. Là où se pose le débat, c’est sur les façons dont on se la représente, sur les modalités d’une identité nationale.

La vraie question se situe bien plus au niveau de ce que l’on entend par « construction nationale », ce fameux nation-building. Il est donc utile de se tourner vers les théories pour voir ce que ce terme recouvre. Les politologues britanniques Eric P. Kaufmann et Anthony D. Smith, spécialistes des nationalismes, ont montré que le nation-building contient une idée d’assimilation. Les dynamiques de nation-building sont à l’origine le fait d’un groupe ethnique dominant, d’un « ethnic core », qui dispose d’un réservoir de mythes fondateurs et qui va agréger autour de son projet de nation les autres groupes ethniques de la société, en essayant de les faire s’identifier à ces symboles, voire même en les assimilant culturellement, explique Eric P. Kaufmann.

Cette perspective éclaire la problématique mauricienne, puisqu’il est ainsi établi que le discours sur le nation-building tend donc vers l’assimilationnisme, que ce soit celui des diverses identités ethniques en une seule identité nationale, ou bien des divers groupes ethniques en un seul. En mettant cela à jour, on comprend mieux l’angoisse de ceux et celles qui s’interrogent « Mais y arrivera-t-on un jour, à la construire, cette nation ? »

Le fait que ce concept de nation-building véhicule l’idée sournoise d’une domination ethnique à visée assimilationniste, est un legs des discours de la période de la décolonisation. Comme l’a établi Anthony D. Smith, un autre ingrédient, outre la présence d’un ethnic core, est indispensable pour l’émergence des nationalismes : c’est l’apparition de l’Etat-nation et des luttes de décolonisation. C’est là que le nationalisme assimilateur est contesté, notamment par les « revivalistes » ethniques, c’est-à-dire les défenseurs des identités ethniques. C’est exactement le clivage qui a organisé l’espace partisan à Maurice pendant la décolonisation.

Cet héritage historique de la décolonisation n’est pas suffisant pour expliquer une culture politique qui présente la construction nationale comme un perpétuel but à atteindre. La nation est avant tout un lien politique. D’où le fait que l’on retrouve la référence à la nation (cette nation « à construire ») principalement dans les discours ayant rapport au politique.

Car c’est une loi classique de la communication politique, que d’agiter l’épouvantail de la division afin de se poser en rassembleur. On ne peut unir que ce qui est préalablement divisé. Or, les élites politiques mauriciennes tirent leur légitimité politique d’une représentation de type « photographique ». Il existe deux types de représentation politique : la représentation en termes d’opinions et la représentation en termes d’appartenance ethnique (« photographique »). Dans les pays où les campagnes électorales se gagnent sur un projet de société, parce que les partis politiques sont porteurs des demandes de la société, les élus tirent leur légitimité de leur capacité à représenter les opinions de leurs électeurs. A Maurice, le système politique existant, basé sur le best loser system et la déclaration d’appartenance ethnique, valorise une représentation de type « photographique », c’est-à-dire où l’élu est supposé représenter sa communauté ethnique.

C’est au sein des alliances électorales que les élites politiques vont ensuite pouvoir concilier cet impératif de représenter « leur » groupe ethnique avec l’impératif de rassembler sur une base nationale. Ce sont les alliances qui vont rejouer le scénario de l’unification nationale. Il suffit de voir les slogans des alliances pré-électorales, de type « Nous sommes l’unité, ils sont la division ». Puis, une fois les élections passées, les alliances se brisent pour se recomposer. On change de partenaire, mais l’argument « au nom de l’unité », lui, reste opératoire…

Il en résulte donc un double jeu : d’une part, il est impératif pour les élites politiques de continuer à diviser la population suivant des lignes ethniques, afin de conserver leur propre légitimité politique. (Car le fait même de parler d’une nation à consolider, produit l’idée que la nation est divisée. Si tous les électeurs étaient simplement des citoyens mauriciens, nul besoin de chercher à garantir les droits de telle minorité ou de chercher à « alléger les souffrances » de telle autre). D’autre part, ces divisions vont également servir à rejouer, à travers les alliances, le scénario de l’unification nationale.

Ce cycle infini de la fragmentation pour pouvoir recréer l’unification est donc ce qui caractérise l’identité nationale mauricienne. Une identité nationale fondée sur une contradiction insoluble et qui garantit donc sa propre perpétuation à l’infini, prenant au passage en otage une population entière. Car, il ne faut pas l’oublier, la nation est un lien politique – elle n’a que peu d’utilité opératoire dans la vie de tous les jours où l’interculturalité est déjà une réalité.

Quant aux âmes de bonne volonté qui entendent emmener la question d’une réforme électorale sur le terrain de la quête d’identité nationale, elles offrent sur un plateau aux élites politiques le narrative qui assure la perpétuation du discours divisionnaire sur l’unité et donc, le verrouillage de ce modèle national dans sa propre contradiction.

Les deux visions du Mauricianisme pendant la décolonisation

Un débat a opposé les partis protagonistes de la décolonisation autour des modalités d’un Mauricianisme à construire. D’une part, le Parti Mauricien s’opposait à toute indépendance tant que la nation unitaire ne serait pas acquise. Il était l’héritier des thèses de Noël Marrier d’Unienville et avant lui d’idéologues franco-mauriciens assimilationnistes, tels qu’Antoine de Boucherville qui en 1914 affirmait qu’ « à Maurice, l’œuvre du temps sera que tout le monde parlera français et deviendra catholique ». Face au Parti Mauricien, le Parti Travailliste et ses alliés pour qui l’indépendance était la condition nécessaire à la réalisation de la nation, dans le respect de la diversité ethnique. Cette vision nationaliste anti-assimilationniste, telle qu’on la retrouvait chez les élites du Parti travailliste, de l’Independent Forward Block, duAll Mauritius Hindu Congress et du Comité d’Action Musulman, visait à défendre ce que le politologue américain Donald Horowitz a appelé une « politics of entitlement », c’est-à-dire à garantir les droits des groupes ethniques en vue d’assurer leur participation dans la nation à l’indépendance.

Le politologue français Christophe Jaffrelot, spécialiste de l’Inde, a montré que si les nationalismes revêtent souvent une double facette, à la fois intégrateur et diviseur, c’est précisément en raison de cette fusion des tendances assimilationniste et revivaliste au sein du nationalisme, comme les deux facettes d’une même pièce de monnaie. Cela se vérifie pour Maurice, où le flou qui entoure le mauricianisme post-indépendance résulte largement du fait que ces deux tendances opposées ont finalement dû se réconcilier au sein d’un gouvernement de coalition.

Retrouvez l’article sur Le Mauricien

Les mouvements alternatifs et l’idéologie mauricianiste

Les différents groupements qui « marchent » à Maurice, notamment pour demander une nouvelle République comme c’est le cas aujourd’hui, samedi 10 mars, se rejoignent tous sur une revendication : plus de Mauricianisme. Mais la revendication “mauricianiste” est-elle un outil idéologique efficace ?

Qui a dit qu’il n’y avait plus d’idéologies à Maurice ? «Ce n’est pas parce que c’est devenu la pensée unique qu’on doit dire qu’il n’y a plus d’idéologie », observe Ashok Subron, dirigeant de Rezistans ek Alternativ, «l’idéologie  existe bel et bien à Maurice. Elle est pratiquée par les élites politiques et économiques qui sont en train d’implémenter l’idéologie néo-libérale.» Lindsey Collen, dirigeante de Lalit, ajoute même que, faire croire à la mort des idéologies, « c’est la Bible même du néo-libéralisme, pour faire croire que ce n’est plus la peine de lutter ».

Troisième voie

Pour Jack Bizlall, porte-parole du Mouvement 1er Mai, du fait de cette hégémonie idéologique, «le pays est rentré dans un cadre politique monolithique, avec des alliances entre partis politiques alternant au pouvoir et qui ne font que proposer différentes formes de l’application de cette idéologie néo-libérale à Maurice, avec aucune troisième voie possible».

De l’avis de Nita Deerpalsing, responsable de la communication du Parti Travailliste, la sclérose du système provient largement du manque d’authencité qui caractérise  l’engagement politique : « Je trouve de moins en moins d’hommes politiques à Maurice qui soient drivenpar des convictions.» Dans un système «étouffé par l’hypocrisie et la maladie d’orgueil, il est difficile d’avoir un breeding ground pour faire émerger de nouvelles idées».

Pour Jack Bizlall, il y a «une idéologie à construire», pour proposer une troisième voie. Cette «véritable idéologie alternative», ce n’est pas tant rechercher une autre façon de faire de la politique, que de «travailler sur des concepts et sur une analyse du contexte pour proposer un autre modèle de société, plaçant l’économie au centre du social.»

Engagé lui aussi dans cette troisième voie avec Rezistans Ek Alternativ, Ashok Subron précise que «le mot « idéologie » est devenu péjoratif, nous préférons le remplacer par le mot« idées« . Nous voulons amener notre propre setd’idées cohérentes d’une société alternative.» Et cette société alternative, il propose de l’amener à travers les projets d’une nouvelle Constitution et d’une nouvelle République. Il propose ainsi d’éliminer le communalisme institutionnel, d’intégrer les droits sociaux et économiques (droit à la grève, à la pension vieillesse, au logement, etc.) dans la Constitution mauricienne, qui pour l’heure ne reconnaît que les droits civils et politiques, et d’introduire la démocratie participative.

Azhagan Chenganna, lecturer en Media & Communication à l’Université de Maurice, observe que ces mouvements alternatifs qui se développent à Maurice «ne sont pas si différents de ce qui se passe au niveau mondial». Que ce soit la marche sur la MBC ouLamars 10 mars, «ce sont des mouvements qui veulent créer un nouveau paradigme d’idées et de réflexion». A la différence près qu’à Maurice, note cet universitaire, qu’ici «il y a nécessité que les jeunes investissent plus les mouvements. Pour le moment, leur utilisation des réseaux sociaux n’est pas très efficace.»

Appel au Mauricianisme

Pour Yannick Cornet, administrateur facebook du groupe Club des Militants, qui participe à la marche du 10 mars, bien au contraire, «la jeunesse mauricienne est en train de se  réveiller». Il définit d’ailleurs le club des militants comme une « alteropposition ». Issu du MMM, le groupe, créé en 2011, veut revenir à l’idéologie fondatrice du MMM historique dans les années 70, « qui a lutté pour une île Maurice sans communalisme. Ca a été sa marque de fabrique. Mais personne, parmi ceux qui sont venus après, n’a amené ce changement de mentalités. » Ainsi, au Club des Militants, explique Yannick Cornet, «nous luttons pour une île Maurice sans divisions culturelles et religieuses. L’idée, c’est de dire : on réveille le mauricianisme.»

Ce même appel au mauricianisme se retrouve chez un mouvement comme Azir Moris, bien que ce dernier récuse au contraire toute idéologie. Raison pour laquelle, d’ailleurs, Azir Moris ne participe pas à la marche du 10 mars en tant que groupe. «Je crois personnellement et fermement dans les valeurs d’un mauricianisme pur et SANS maîtres aucuns. Je crois en la nécessité de léguer aux enfants mauriciens, une société libre de tout accaparement sectaire ou communal…», réaffirme Jameel Peerally dans un communiqué de presse.

Lindsey Collen, responsable de Lalit, groupement qui ne participe pas non plus à la marche du 10 mars, se montre critique envers les tentatives d’ériger le Mauricianisme en outil d’alternative. D’une part, elle décèle dans ces revendications mauricianistes des différents «marcheurs», «une certaine forme de communalisme». «Zot pe kree ene nuvo kategori,« morisyen » pu bann « vre morisyen », on retombe dans la même logique de catégorisation communale».

D’autre part, elle observe que les contenus de ces revendications au nom d’un mauricianisme sont «vides de contenu, creuses, confuses». Lindsey Collen rappelle que l’idéal d’une unité mauricienne ne supprime pas l’exploitation dans la société, elle ne fait que la masquer. D’après elle, l’utilisation du mauricianisme par les mouvements de jeunes alternatifs ne conduirait nulle part. «Il y a d’autres outils idéologiques à disposition», explique-t-elle, «par exemple le concept de lutte des classes et le concept de conscience des objectifs de la mobilisation». Ainsi, sans ces outils classiques de la mobilisation, comme le concept de conscience, au sens marxiste du terme, «bizin ki zot kone seki zot pe fer. Pour le moment, ce qu’ils font, c’est de suivre sans comprendre.» Azhagan Chenganna confirme qu’effectivement, ces jeunes qui se mobilisent, «ne sont pas familiarisés avec les contenus politiques, et n’ont pas de véritables contenus critiques

Il semble toutefois que les jeunes «alternatifs» revoient à leur sauce les bons vieux outils idéologiques traditionnels. Concernant le Club des Militants par exemple, la lutte des classes est ainsi conçue comme devant passer « par  le partage équitable de la richesse du pays, l’empowermen, et la revalorisation de l’éducation», explique Yannick Cornet. «Au final s’est la mise en place de la méritocratie qui permettra d’en finir avec les inégalités de classe». Mais rien ne nous est dit sur les moyens d’y parvenir.

Au final, ces revendications des jeunes alternatifs mauriciens, plus que de l’idéologie, relèveraient davantage de l’utopie, c’est-à-dire de l’élaboration d’une société idéale. Ce serait peut-être là, la spécificité des différents mouvements de «marcheurs alternatifs» mauriciens : l’utopie des jeunes y rejoindrait l’idéologie des plus expérimentés.

Catherine Boudet
Journal du Samedi n°110 du 10 mars 2011

Retrouvez l’article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

La nation mauricienne à la croisée des chemins

À l’horizon d’une nouvelle décennie, la nation mauricienne fait face à un enjeu vital. Sa cohésion réside désormais dans la capacité de son système politique à savoir prendre en charge les demandes venant de la société.

Alors que Maurice souffle ses 42 bougies de nation indépendante, le modèle national est à la croisée des chemins. Ce modèle oscille traditionnellement entre deux idéaux : « Unité dans la diversité » et « Enn sel lepep, enn se nasyon ». Communautarisme et Mauricianisme apparaissent comme le yin et le yang de la nation mauricienne. Pourtant, à l’horizon d’une nouvelle décennie, ce modèle national est confronté à un important challenge, qui pourrait se transformer en tension s’il n’est pas pris en charge. Ce challenge réside dans la capacité d’ouverture de l’espace politique aux demandes et aux débats d’idées provenant de la société. (…)

Impact n°1 du 12 mars 2010.

Retrouvez la suite de cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.