Etat-providence mauricien

Intégration sociale : vers quelles politiques publiques ?

Le tout nouveau ministère de l’Intégration sociale fourbit ses armes contre la pauvreté. Toute la question est  de savoir quel type de politiques publiques sera adopté.

Sous peu sera dévoilé le rôle du ministère de l’Intégration, création récente du gouvernement réélu. Nous avons voulu nous pencher sur ce qu’est l’«intégration» pour mieux comprendre les cadres de la mission qui pourrait être dévolue à ce nouveau ministère. Et aussi pour savoir quels sont les types de politiques publiques possibles en matière d’intégration.

Pour la sociologue britannique Ruth Levitas, l’intégration sociale est un concept qui manque encore de définition claire et qui n’est pas perçu de la même façon selon les Etats. En effet, l’«intégration» est souvent perçue comme le contraire de l’exclusion. On pense avant tout aux politiques d’intégration comme des programmes de réhabilitation de catégories défavorisées (les immigrés en France, les handicapés au Canada, les pauvres en Grande-Bretagne).

Pourtant, cette approche ne doit pas venir masquer le sens réel du mot. L’intégration (du latin integrare : rendre entier, faire entrer une partie dans le tout), se définit comme un lien social qui unit les membres d’un groupe et qui fait que les individus acceptent de vivre dans ce groupe. L’intégration, au sens sociologique du terme, désigne le processus par lequel une société «s’approprie l’individu pour assurer la cohésion du groupe», nous explique le Dictionnaire Robert de Sociologie. «Même s’il s’agit d’une relation entre le groupe et l’individu, l’intégration définit une caractéristique du premier et non pas du second», avertit le Dictionnaire.

La lutte contre l’exclusion n’est donc qu’un aspect de l’intégration sociale. Celle-ci est un processus qui concerne la société dans son ensemble, et pas juste certains considérés comme «exclus». Le sociologue français Robert Castel met d’ailleurs en garde contre le risque de faire de l’exclusion une «notion-écran» qui euphémise la situation des victimes de la modernisation.

Si l’intégration sociale est désormais placée au centre des politiques sociales, souligne Ruth Lévitas, c’est à partir du constat qu’elle permet de lutter contre les injustices mais surtout de préserver la cohésion sociale. Même si ce concept d’intégration est encore flou, la sociologue de l’Université de Bristol insiste sur l’idée que l’important, n’est pas de savoir ce qu’il signifie, mais quel sens on veut lui donner. Et donc quel type de société on veut promouvoir à travers ce terme.

A Maurice, la création récente du Ministère de l’Intégration sociale et de l’Economic empowerment vient s’inscrire dans un contexte où il existe déjà des programmes de lutte contre la pauvreté, en particulier sous l’égide de la National Economic Foundation. Celle-ci a déjà mis en place plusieurs axes d’action, notamment le programme d’éradication de la pauvreté absolue, le fond pour l’intégration des groupes vulnérables, le programme de développement social intégré.

Mais, comme le constate notre collègue Priya Seewoochurn, «bien que ces programmes existent, nous constatons toujours des cas de pauvreté. On peut donc légitimement se poser la question de savoir si ces mesures sont exploitées efficacement» («Pauvreté : un fléau, plusieurs visages», Impact n°14 du 11 juin 2010).

La question va au-delà de l’action des organismes, pour toucher à celle de la crise de l’Etat-providence. D’après un travailleur social, qui est également académicien, détenteur d’une maîtrise en gestion des services communautaires et d’une autre en travail social, la cause première de l’exclusion serait, – avant même l’accoutumance à l’alcool ou à la drogue, le surendettement, ou la désorganisation familiale – la dépendance envers l’Etat.

Cette culture de la dépendance serait directement liée avec la conception de l’Etat-providence tel qu’il s’est mis en place depuis l’indépendance. Les origines de l’Etat-providence à Maurice reposaient sur la philosophie du Social Fabianism, qui avait pour but de combattre cinq fléaux sociaux : pauvreté, insalubrité, maladie, ignorance et chômage, notamment avec une politique de subsides sur les denrées de première nécessité par exemple.

Dans l’Etat-providence à la mauricienne, tout se passerait-il comme si tout le monde finançait l’Etat-providence, et tout le monde en bénéficiait aussi ? «En fait, non. Car proportionnellement, les gens pauvres vont davantage financer l’Etat-providence. En revanche, ils ne vont pas réellement bénéficier des services sociaux, car ils n’utilisent pas ces services de façon optimale. C’est la classe moyenne qui utilise le plus les services sociaux».

D’autant plus que l’introduction de la taxe sur l’épargne ou de la TVA, en affectant davantage les plus bas revenus, aurait constitué un «U-turn» en matière de politique sociale : «Tout le monde paye la TVA, mais, proportionnellement, elle affectera les plus pauvres, de telle manière que le financement de l’Etat-providence pèse proportionnellement davantage sur les plus pauvres», explique ce professionnel du social.

La faille actuelle de ce système résiderait ainsi dans son absence de ciblage : les subsides sur le gaz ou sur les produits de première nécessité, ou encore la politique de transport gratuit, ne permettraient pas le ciblage des plus pauvres et bénéficieraient surtout à la classe moyenne. «Il faut cibler davantage les plus démunis», préconise ce travailleur social.

«Dans une politique d’intégration sociale, il faut d’abord voir quel est le groupe cible», renchérit Ibrahim Koodoruth, sociologue à l’université de Maurice. «Moi, je pencherais pour un modèle qui mette le groupe cible au centre des actions, en termes d’aide, d’accès au travail, de formation, etc.»

Dans cette perspective, le ciblage doit être assorti d’une implication des populations concernées dans l’identification de leurs besoins et des moyens à mettre en oeuvre pour leur résolution. «Le problème à l’heure actuelle, c’est qu’on adopte une approche top to down.Ce sont des experts qui identifient les problèmes du public concerné, et ce qu’on fait, c’est mettre des programmes en place. On y met des moyens. Mais ce n’est pas nécessairement ce que ce public recherche ou ce dont il a besoin.» Selon Ibrahim Koodoruth, ce sont les publics concernés qui devraient identifier leurs besoins. «Les décideurs devraient travailler avec ces communautés pour savoir quels sont leurs besoins et pour savoir comment les accompagner.»

Le sociologue préconise le recours aux ONG existantes travaillant sur le terrain, pour effectuer ce travail de sensibilisation des publics concernés et pour répertorier leurs besoins. «A partir de là, ce sera à ces personnes de porter le projet. Il faut qu’elles puissent savoir où elles vont et pourquoi. Il faut mettre ces personnes au centre de chaque intervention», insiste le sociologue. «Mais nous, pour le moment, on fait l’inverse.»

Ibrahim Koodoruth préconise trois mesures à prendre en compte dans l’élaboration d’une politique d’intégration sociale : (1) identifier les ONG disposées à travailler dans les poches de pauvreté; (2) rendre plus flexibles les critères d’attribution de la CSR à ces projets de développement, pour permettre au secteur privé d’apporter davantage sa contribution; et enfin (3) revoir la politique de l’Etat pour que les organismes déjà actifs puissent puissent travailler ensemble, de façon coordonnée. «Quand on intervient dans une poche de pauvreté, il faut pouvoir analyser le problème d’ensemble et donc s’organiser pour que l’aide soit coordonnée», préconise Ibrahim Koodoruth.

Le rôle du ministère de l’Intégration sociale serait donc de résoudre cette approche parcellaire, en jouant un rôle de coordonnateur. Xavier-Luc Duval, à qui revient cette charge ministérielle, est d’accord avec l’idée : «C’est un ministère qui vise à dynamiser et à coordonner les actions du gouvernement, à définir des priorités, à donner une direction à cette lutte contre la pauvreté. La National Empowerment Foundation a déjà fait du travail, nous allons maintenant vers une spécialisation.»

Pour Xavier-Luc Duval, l’approche de son ministère se veut «plus pratique que théorique». A partir du constat que la pauvreté concerne 100 000 personnes (soit 26 000 familles), dont 30 000 dans une extrême pauvreté, devant l’ampleur de la tâche pour le ministre, le choix est de «mettre le focus sur un petit bout du problème au début, puis développer au fur et à mesure».

En d’autres termes, la priorité n’est pas de définir une politique publique, mais plutôt d’identifier un public cible. Ce que préconisaient précisément les sociologues interrogés. Pour le nouveau ministre de l’Intégration, ce public-cible prioritaire, ce sont les enfants : «Nous allons nous concentrer sur les enfants pour commencer. C’est le problème le plus urgent. Il faut débuter par le début de la chaîne.»

A partir de là, il s’agira d’adopter une approche globale : «Qu’est-ce qu’on peut faire pour les familles, en matière de crèches, pour libérer la maman ? Pour que l’enfant ait à manger dans la journée. Pour favoriser son éveil. Si on réussit déjà à faire cela, on sauvegarde l’avenir», explique Xavier-Luc Duval.

Cette approche globalisante de la question de l’enfance aborde aussi l’encadrement des enfants après les heures scolaires, les enfants des rues, les recalés du CPE, les enfants handicapés, les délinquants, les orphelins, etc. Répondant au constat du sociologue selon lequel les carences de la démarche adoptée jusqu’à l’heure est beaucoup trop top to down, Xavier-Luc Duval se dit entièrement d’accord, affirmant que «l’approche doit être beaucoup plus ‘customer-friendly’».

Il concède aussi que «nous sommes dans une phase d’apprentissage». Il s’agit maintenant de mettre en place une synergie entre les actions des différents acteurs, que ce soient les ONG, les organismes de l’Etat, les familles, les citoyens, les firmes, afin d’«encourager une société de fraternité», explique le ministre, et que «tout le monde soit encouragé dans cette direction».

C’est dans ce sens qu’il compte organiser les Assises de la pauvreté, en escomptant qu’elles soient «un catalyseur» et que les personnes concernées puissent exprimer leurs problèmes et pour que des solutions soient apportées d’une façon graduelle. «Pouvoir monter en puissance, c’est toute la question de ce ministère, sans gérer des attentes trop énormes non plus», explique le ministre. «Et il ne faut surtout pas mélanger le ministère de la Sécurité sociale, qui fournit une aide de l’Etat aux plus démunis. C’est différent de mon ministère, qui, lui, vise à fournir des solutions à long terme.»

La question est de savoir si tout cela débouchera sur une véritable politique publique de l’intégration. La sociologue britannique, Ruth Levitas, met en garde sur le fait que «les politiques sociales sont en réalité un véhicule limité» pour obtenir l’inclusion sociale. «Toutes les politiques gouvernementales, pas seulement celles d’intégration sociale, devraient pourvoir à cette inclusion sociale.»

Impact n°15 du 18 juin 2010

 Retrouvez l’article dans son intégralité sur Scribd : ICI