Tribunes

Tribunes de Catherine Boudet

Projet de déplacement du Champ-de-Mars et du Parlement : le début de la déchéance nationale ?

Si vous vous rendez au Champ de Mars demain pour les cérémonies de l’Indépendance, sachez que c’est peut-être l’une des dernières fois que vous verrez le lever du drapeau dans son site historique. Le 15 janvier dernier, le ministre des Finances Vishnu Lutchmeenaraidoo a annoncé une nouvelle qui est passée comme une lettre à la poste malgré sa gravité, à savoir que dans le cadre des travaux de Port-Louis Smart City, le Champ de Mars sera « recouvert par un leisure ground ». On apprend dans un hebdomadaire du week-end dernier que l’hippodrome sera déplacé dans le Nord du pays. (suite…)

Vested interests vs. intérêt général : Réforme électorale 2016, l’année du courage politique

L’année 2016 s’ouvre avec la bonne résolution gouvernementale de procéder à la réforme électorale, cette Arlésienne dont tout le monde parle et que personne n’a jamais vue de près depuis la Commission Sachs de 2001. La dernière fois que le mirage de la réforme électoral a miroité, avec le White Paper de 2014, le projet avait achoppé sur les « macadams » du mode de désignation du Président et de l’extension de ses pouvoirs. Il est vrai qu’une telle tournure vouait d’emblée le projet à l’échec, pris en otage comme il l’était par deux leaders politiques en mal de pouvoir.

Heureusement, il semble que la remise au goût du jour du projet de réforme électorale se fasse dans une perspective nettement plus constructive et moins velléitaire, avec la mise sur pied d’un comité interministériel en ce mois de janvier 2016. (suite…)

Pour des élections propres et justes : la nécessaire croisade de 2016

Il est un constat intéressant pour cette année politique écoulée : la notion de gouvernance a commencé à se frayer un chemin dans les mentalités politiques et dans les attentes populaires – à défaut de le faire de façon décisive dans les pratiques.

Certes, la création d’un ministère du même nom a été pour beaucoup dans cette prise de conscience de l’importance d’une « bonne » gouvernance… Dont il reste pourtant à faire la pédagogie, que ce soit en direction de la classe politique ou du public. D’ailleurs à ce sujet, l’invitation du Parlement Populaire faite à L’Honorable Roshi Bhadain tient toujours.

Le vote par le Parlement début décembre du Good Governance and Integrity Reporting Act laisse toutefois un goût d’inachevé. Car même si la loi est censée venir compléter un arsenal législatif de lutte contre la corruption, celui-ci demeurera incomplet dans son champ d’action. En effet, avec le nouveau texte de loi, les principaux détenteurs de richesses inexpliquées, à savoir les partis politiques, resteront hors de poursuite. La loi Bhadain, de même que l’Asset Recovery Act amendée dans la foulée, ne s’appliqueront qu’aux personnes physiques. Les personnes morales, de type associations, entreprises et autres partis politiques, restent exclues du champ d’action de la législation anti-corruption. Et ce d’autant qu’aucun projet de loi n’a encore vu le jour pour demander l’enregistrement obligatoire des partis politiques sur une base permanente et pour exiger la transparence de leurs sources de financement. Un manquement qui pose question, quand on sait que le financement occulte des partis politiques est à la racine des pratiques de corruption.

Heureusement, on peut saluer le projet du gouvernement de mettre sur pied un comité interministériel pour examiner enfin cette Arlésienne qu’est le projet de réforme électorale. Cette initiative gouvernementale a le mérite de ne pas morceler le dossier de la réforme électorale et d’aborder simultanément tous les dossiers annexes : le financement des partis politiques, le transfugisme, la modernisation du processus électoral, la représentation ethnique et la représentation féminine. Ils forment partie d’un tout dont l’enjeu est non pas un « approfondissement de la démocratie », terme suffisamment flou pour pouvoir mieux noyer le poisson, mais bel et bien un élargissement de la démocratie, c’est-à-dire une compétition politique sur des bases plus équitables entre les candidats au pouvoir et une traduction plus fidèle des votes des électeurs en nombre de sièges au Parlement.

Commission constitutionnelle indépendante
Alan Ganoo a donc bien raison de suggérer qu’au lieu de confier la tâche à un comité interministériel, il serait plus adéquat de convoquer une commission constitutionnelle indépendante. Les participants du Parlement Populaire abondent dans ce sens et vont même plus loin, en revendiquant que la société civile et les citoyens soient représentés dans une telle commission. En effet, il est plus que temps de restaurer à la société mauricienne sa part de responsabilité dans les décisions qui affectent l’intérêt général et l’avenir collectif. « Pourquoi pas une commission qui recueillerait les opinions du public d’abord avant tout White Paper et ou projet de loi ? » interrogeait d’ailleurs déjà en juillet 2013 le journaliste Henri Marimootoo du journal Week-End.

Il faudra à un moment donné avoir le courage de procéder à une vraie réforme électorale, au lieu de projets de réformettes « piecemeal » avec dosages homéopathiques de « proportionnelle » à vocation corrective et autres Panadols législatifs.

Certes, cela va demander un vrai courage politique. Cela va nécessiter de « break new frontiers » et d’instaurer de nouvelles règles du jeu, comme le souligne le Dr Arvin Boolell dans le Forum du Mauricien du 18 décembre dernier. La réponse à sa question « Who is not for Free, Fair and Clean elections? » coule de source : tous ceux qui ont peur que le verdict des urnes dérange les pré-carrés établis. Dans un système qui a toujours fonctionné sur le principe du secret pour camoufler le partage du pouvoir derrière le rideau et les arrangements « en bas tapis », ce principe nouveau de transparence a toutes les raisons d’émouvoir. Les partis seraient alors obligés de fonctionner « without secret headquarters, secret structures, secret personnel and secret sources of fund » comme le spécifie le Dr Arvin Boolell… C’est intéressant que ce soit un politicien qui ait le courage de le dire haut et fort.

Espérons que son appel, « let us all put our best endeavour and make clean Elections our National Crusade » sera entendu par la classe politique et le gouvernement. Pour cette année 2016, il n’y a pas le choix si l’on veut faire évoluer la démocratie mauricienne…

Catherine Boudet
04 janvier 2016

Retrouvez l’article sur le forum du Mauricien

Esotérique du Guerrier de la Lumière

Depuis Paolo Coelho, le concept de « guerrier de la lumière », souvent utilisé par les activistes, a été galvaudé et, plus grave, appauvri de sa profondeur ésotérique. Pourtant, aucune de ses deux connotations, politique et spirituelle, n’en enlève à l’autre. Dans la jonction des deux se joue au contraire ce qu’Hannah Arendt a appelé le « renversement de la hiérarchie traditionnelle entre contemplation et action ».

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Le Parlement Populaire ou la « démocratisation de la démocratie »

« That the struggle for universal suffrage was so long and so difficult is often forgotten today ; it is unlikely that the democratization of democracy is going to be any easier » (Carole Pateman).

À Maurice, comme dans d’autres pays qui ont mis en place des processus de démocratie directe (Estonie, Brésil, Australie…), la demande en faveur d’un Parlement Populaire est partie de revendications pour une meilleure prise en compte des voix citoyennes dans les processus de prise de décision politique qui engagent l’avenir du pays – une composante indispensable de la bonne gouvernance.

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Manifeste pour l’émergence d’architectures mentales alternatives

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Le poète, « enfanteur » de formes en devenir, est responsable du renouvellement des architectures mentales de la société dans laquelle il évolue. Dans la situation insulaire postcoloniale de l’île Maurice, où 250 ans de colonisation ont donné lieu à des schémas de pensée durablement externalisés, la formation d’une épistémê endogène est un enjeu de taille.
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Ecrire en situation mauricienne (2) : Manifeste pour l’émergence d’architectures mentales alternatives

Le poète, « enfanteur » de formes en devenir, est responsable du renouvellement des architectures mentales de la société dans laquelle il évolue. Dans la situation insulaire postcoloniale de l’île Maurice, où 250 ans de colonisation ont donné lieu à des schémas de pensée durablement externalisés, la formation d’une épistémê endogène est un enjeu de taille pour soutenir une démarche ontologique. La piste d’une « herméneutique créatrice » est ici proposée … (suite…)

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Parlement Populaire, ki été sa ?

Depuis le 14 mars dernier, l’île Maurice est dotée de son Parlement pour le peuple. Dans le sillage de la présentation du Budget ce 23 mars 2015, le Parlement Populaire tiendra sa première séance ce samedi 29 mars à Rose-Hill. Le Parlement Populaire est une initiative citoyenne qui propose aux citoyens mauriciens un espace public de débat et de discussion sur les projets de loi et sur les thèmes qui les concernent. .

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Le débat public sur les affaires de la nation requiert une certaine noblesse d’âme

Le débat public sur les affaires de la nation requiert une certaine noblesse d’âme

Dans son interview parue dans l’express-dimanche du 4 mai 2014, Mme Nathalia Vadamootoo allègue qu’«Ashok [Subron] est un agent du secteur privé, comme Jeff Lingaya ou d’autres imposteurs qui se font passer pour les défenseurs du ‘petit peuple’. Ces gens-là se battent pour leur chasse gardée avant tout ».

Ashok Subron et Jeff Lingaya sont assez grands pour se défendre, ils ont l’habitude des coups, je pense même qu’ils sont au-dessus de ce genre d’attaques. Toutefois, si je choisis de réagir aujourd’hui, c’est à la fois en tant qu’épouse de Jeff Lingaya et en tant que politologue et analyste de longue date du système sociopolitique mauricien.

 Tout d’abord il convient de souligner que les propos proférés par Nathalia Vadamootoo relèvent du Code pénal. Pour rappel, selon l’article 296, toute allégation abusive portant atteinte à l’honneur d’une personne et qui n’est pas étayée par des preuves relève de l’injure («Any injurious expression or any term of contempt or invective, or other abusive language, not carrying with it the imputation of a fact, is an insult (‘injure’)») et est de ce fait passible deRs 10 000 d’amende et trois mois de prisonlorsque l’offense est commise par voie de presse.

 Outre le fait que Nathalia Vadamootoo contrevient à la loi en injuriant publiquement MM. Ashok Subron et Jeff Lingaya en les traitant d’«imposteurs» et d’«agents du secteur privé», on peut se poser la question de la validité de la démarche intellectuelle de Mme Vadamootoo, lorsqu’elle prétend de la sorte apporter des éclairages sur la situation politique du pays et pratiquer la gestion de crise. Quelle sera la crédibilité de ses analyses et de ses expertises alors qu’elle se contente d’allégations infondées et même totalement délirantes ? La décence aurait au moins voulu que Nathalia Vadamootoo étaye ses propos par des faits concrets et des exemples précis (encore faudrait- il qu’elle en ait) et ne se contente pas d’une virulence de mauvais goût.

 Il est vrai que ce genre de démarche infamante est devenue monnaie courante, sur Facebook surtout, sans compter les discours politiciens. Mais, avant de sortir les grands mots, pour parler de seconde République et alternance, n’est-il pas grand temps d’en finir d’abord avec les vieux schémas malsains, et d’assainir le débat public en s’interdisant, par exemple, les attaques en dessous de la ceinture ? Où peuvent donc mener les analyses de situation lorsqu’elles sont produites avec pour principal cadre conceptuel les egos surdimensionnés et les frustrations personnelles ? Tout de même, le débat public sur les affaires de l’État et de la nation requiert une certaine noblesse d’âme.

Retrouvez cette tribune sur le site de l’express.mu

Un salon à deux vitesses

Un salon pour la première fois « aussi complet » à Maurice et qui « permettra de dépasser certains clivages très traditionnels », pouvait-on lire samedi dans une interview à propos du salon du livre Confluences qui doit s’ouvrir ce jeudi à Pailles. A croire que l’on ne dépasse les clivages traditionnels qu’en les remplaçant par d’autres.

La palette de pays de provenance des auteurs étrangers invités reflète l’éventail des pays de peuplement du pays (Chine, Inde, France, Afrique). Est-ce bien cela que l’on appelle « dépasser les vieux clivages » ? Quid des autres aires géographiques et culturelles ? Mais plus grave, on peut s’interroger sur la notion de « salon complet » pour ce qui est de l’invitation des auteurs mauriciens.

Sur 4 jours entiers d’animations, ce sont au total 9 écrivains mauriciens seulement et plus de 20 auteurs étrangers qui participeront aux tables-rondes et conférences. Il faut compter aussi sur l’équipe des poètes de Point Barre pour un récital. Pourquoi une telle disproportion ? Etait-il si difficile de trouver des auteurs mauriciens pour ce salon ? La littérature mauricienne ne serait-elle composée que de 9 écrivains ? La poésie mauricienne est-elle inexistante en dehors du comité Point Barre ?

Au final, un salon international prétendument destiné à « permettre aux créateurs mauriciens de bénéficier de cette exposition » – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, la sacro-sainte exposition médiatique ! – et surtout organisé aux frais du contribuable mauricien, se justifiait-il pour un pays dont la littérature ne serait composée que de 9 écrivains ?

A la lecture du programme officiel des tables-rondes du salon, on se demande où sont passés les Barlen Pyamootoo (nominé au Prix Médicis 2008), Bertrand de Robillard (deux ouvrages chez L’Olivier, édition présente au salon), Lindsey Collen (Commonwealth Writers’ Prize 1994 et 2005) et autre Abhimanyu Unnuth (plusieurs fois primé en Inde) ? Pourquoi avoir écarté des débats ces auteurs qui font honneur au pays sur la scène littéraire internationale ? Pourtant, vivant sur place, ils n’auraient pas coûté cher à inviter…

Quant aux auteurs mauriciens édités localement, y a-t-il seulement une table ronde pour leur donner la parole ? D’ailleurs où sont passés les lauréats du très local Prix Jean Fanchette, comme Emmanuel Richon, spécialiste de Baudelaire et auteur d’une dizaine d’ouvrages de réflexion ? Et quid de Sedley Assonne, poète et parolier qui écrit en créole et en français ? Ces auteurs n’ont-ils donc rien à apporter au débat et à la connaissance des conditions de la production littéraire à Maurice sur un salon international ?

Et ce ne sont pas des invitations de dernière minute, comme celle d’Abhimanyu Unnuth pour la cérémonie d’inauguration, histoire de rattraper le coup, qui leur accorde un véritable espace d’expression. Drôle de façon de développer « un sentiment de fierté nationale » pour le livre mauricien. Drôle de façon aussi de développer une stratégie pour l’industrie culturelle locale. Quel est donc l’agenda réel de ce salon ?

La dernière table-ronde avant clôture s’intitule « Indignez-vous ! » C’est ce que l’on ne peut manquer de faire, précisément.

La vraie origine de « Confluences »
L’idée de baptiser le salon du livre « Confluences » n’est pas né, contrairement à ce que voudrait faire croire un article du lundi 11 février dernier, d’un « atelier de travail ». C’est moi qui ai proposé ce terme de « Confluences » à Alain Gordon Gentil dans un échange de mails, et cela remonte à 2010, lors de la première tentative d’organisation du salon, lorsqu’il m’avait proposé d’occuper la responsabilité de commissaire du salon.

Mais ce que ces personnes qui se sont attribué la paternité de mon idée ignorent, c’est que ce titre pour le salon m’avait été inspiré par un poème du poète mauricien Yussuf Abdullatiff, intitulé justement… « Confluence ». Et si j’étais restée associée à l’organisation du salon comme prévu initialement, j’aurais justement proposé que ce poème soit imprimé sur tous les programmes et lu en ouverture du salon, histoire de rendre hommage à la poésie mauricienne…  Et aussi que son auteur soit invité, ce qui eût été la moindre des choses !

Mais de toute évidence, les personnes qui semble prétendre que l’idée leur est venue « lors de l’un de leurs nombreux ateliers de travail » n’avaient aucune connaissance de l’existence du poème d’Abdullatiff. Le salon « Confluences » n’a de confluence que le nom, mais ni l’esprit, ni le contenu…  C’est malheureusement le sort des idées plagiées.

Retrouvez cet article dans le Forum du Mauricien