Interviews

Interviews des acteurs de la scène politique et de la société civile mauricienne

Catherine Boudet : « Il faut des institutions supérieures indépendantes »

Catherine Boudet

La société civile s’élève contre le projet de Prosecution Commission. Grâce à un développement politique inattendu, le projet de loi que voulait faire passer le gouvernement pour la mise sur pied d’une Prosecution Commission n’a pu être adopté. La société civile, dès l’annonce de ce projet de loi, s’était mobilisée et des rencontres tous azimuts ont eu lieu pour organiser la riposte. Selon la politologue Catherine Boudet, il est impératif que l’accountability des institutions et des personnes ayant en charge de la République se fasse envers des institutions supérieures qui les chapeautent de façon égalitaire et impartiale.

Catherine Boudet : « Il faut des institutions supérieures indépendantes »

(suite…)

Catherine Boudet : « Maurice est une société qui ne respecte pas les plus faibles »

Catherine Boudet, politologue, passe en revue le fond des problèmes qui minent la société mauricienne. On tourne en rond depuis l’époque coloniale. L’élite ne veut jamais lâcher prise. Personne ne se méprend sur la corruption dans toutes ses formes mais personne ne veut changer le système en place. A qui la faute ? Aux politiques ? A la population ?

Propos recueillis par Madhu Ramlallah

 Mauritius Times : On se plaît à dire qu’il fait bon vivre à Maurice, une île qui ne connaît pas la violence sur une grande échelle – ni la guerre ni les émeutes, sinon c’est très rare qu’une émeute vienne déranger la paix publique, ni même les actes de terrorisme, du moins jusqu’ici. Cependant les titres de la presse ces derniers temps reflètent certains aspects d’une société qui semble en train de perdre ses valeurs et qui se fragilise… Que devient notre société, selon vous ? Est-ce dans le cours normal des choses ?
Dr Catherine Boudet : D’après le classement 2015 du Global Peace Index, Maurice figure en effet parmi les dix pays les plus pacifiques au monde. Certes, nous avons la chance d’être épargnés par la violence à grande échelle et de n’avoir connu ni guerre, ni génocide. Quant à l’attaque contre l’ambassade de France le 30 mai dernier, cela ressemblait plutôt à de la délinquance déguisée en terrorisme. Toutefois, Maurice n’est pas exempte de violence et c’est une violence d’un type particulier, je dois dire. C’est une société qui exerce la violence contre elle-même comme un exutoire.

(suite…)

Catherine Boudet, du Parlement Populaire : « Nous avons basculé dans l’état d’urgence »

L’arrestation d’Ish Sookun et de Kishan Sooklall serait arbitraire, selon les animateurs du Parlement Populaire, qui s’activent sur les réseaux sociaux pour défendre les deux jeunes interpellés pour envoi d’un courriel contenant des menaces terroristes. Pourquoi ce soutien indéfectible ? Catherine Boudet, docteur en science politique et animatrice du Parlement Populaire, l’explique. 

Propos recueillis par Radha Rengasamy-Jean-Louis
 
N’est-il pas risqué, de nos jours, de jurer de l’innocence d’une personne sur les réseaux sociaux ou dans une lettre aux médias ?
Dès le dimanche 23 janvier, dans le sillage de l’arrestation d’Ish Sookun et de sa comparution en cour, j’ai pris la responsabilité de publier un communiqué urgent de soutien. Une personne est innocente tant qu’elle n’est pas reconnue coupable par un tribunal. Or, Maurice est l’un des rares pays au monde où la police, en vertu d’une loi à relents coloniaux, peut arrêter et incarcérer des citoyens sur une simple allégation, une « reasonable suspicion ». En l’absence de prima facie evidence produite en cour contre Ish Sookun et Kishan Sooklall, il est clair que nous sommes face à une arrestation arbitraire..

(suite…)

Catherine Boudet : « Tous ceux qui auraient quelque chose à se reprocher pourront trouver les moyens de se protéger de la loi Badain »

Législations, projets de loi et amendements : Le Parlement Populaire a fait une analyse critique de ce qui a été proposé par le ministre Badain et continue sur cette lancée. En quoi est-ce que cela représente une nouveauté pour la société civile ou encore une avancée de la démocratie participative ? Catherine Boudet, journaliste et politologue, répond à nos questions.. 

Propos recueillis par Madhu Ramlallah
 
Mauritius Times : La réouverture de l’enquête Gorah Issac a relégué au second plan le ‘Good Governance and Integrity Reporting Bill’, mais certaines dispositions de ce projet de loi et l’amendement constitutionnel qui va remettre en question le principe de la présomption d’innocence soulèvent toujours beaucoup de questions et même des inquiétudes dans différents milieux. A ce stade, on ne connaît pas non plus les amendements qui seront proposés. Or, on nous affirme que « si vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez pas à avoir peur de cette loi ». A votre avis, cette loi est-elle dangereuse et pourquoi est-il important de se renseigner à son sujet ?

Catherine Boudet : A mon avis, et c’est aussi l’avis des participants du Parlement Populaire qui ont travaillé sur ce projet de loi pour produire le document de position du Parlement Populaire sur le Good Governance and Integrity Reporting Bill, ce projet de loi est effectivement dangereux, pour plusieurs raisons…

(suite…)

Catherine Boudet : « Tout ce cinéma autour des affaires de corruption alléguée est une insulte à la démocratie »

Le Parlement Populaire a été récemment introduit à Maurice. Membre très active de cette structure, et cheville ouvrière de nombreux chantiers, Catherine Boudet explique l’importance de la délibération démocratique pour l’épanouissement du citoyen mauricien. Dans ce sillage, elle aborde les faiblesses de notre démocratie et considère les éléments qui fragilisent notre système politique, et par ricochet, la République de Maurice

Propos recueillis par Madhu Ramlallah
 
Mauritius Times : Le Parlement Populaire s’est engagé dans des débats-discussions, depuis plusieurs mois déjà, sur un certain nombre de sujets affectant notre société. D’ailleurs, la prochaine séance s’articulera autour d’un débat sur le problème de la corruption à Maurice. Il y a déjà d’autres forums ou plates-formes de discussions qui s’expriment également sur de tels sujets. Qu’anticipez-vous en termes de résultats concrets de toutes ces discussions ?

Catherine Boudet : Avant tout, il convient de préciser que ce ne sont pas des « discussions ». Le Parlement Populaire, comme son nom l’indique, fonctionne suivant la méthodologie de la démocratie délibérative. Les plates-formes de la société civile font du whistle-blowing, pour défendre des causes, sur le mode de la contestation. Cela se fait déjà très bien, mais ce n’est pas suffisant. Il n’y avait donc pas nécessité de dupliquer ces méthodes. La démocratie délibérative, telle qu’elle est apportée par le Parlement Populaire, est inédite à Maurice.

(suite…)

Catherine Boudet : « Le Parlement populaire valorisera la voix du peuple »

Opérationnel depuis le 14 mars dernier, le Parlement populaire est un nouvel espace de débats qui vise à renforcer la démocratie à Maurice. Catherine Boudet, une des fondatrices de ce concept, nous en parle avec passion. 

Propos recueillis par Mélanie Valère
 
> Comment est venue l’idée du Parlement populaire et pourquoi ?
C’était dans l’air depuis assez longtemps. À l’origine, il était question d’un « parlement parallèle », issu de la pensée de Jack Bizlall, penseur politique qui a fourni de nombreuses propositions intéressantes pour l’avenir de notre démocratie. L’initiative de ce parlement du peuple revient à Reeaz Chuttoo et Jane Ragoo, qui m’ont confié le projet. J’ai immédiatement accepté, car j’ai un grand respect pour ces deux citoyens. Ils sont d’un dévouement extraordinaire pour leur pays et le petit peuple. Depuis plus de 15 ans, en tant que politologue, j’ai effectué des recherches de haut niveau, sur le système politique mauricien. C’est l’occasion de mettre au service de la population mauricienne les outils dont je dispose. Dans la situation d’enlisement où le pays se trouve, il était urgent de réinventer de nouvelles pratiques politiques, surtout pour ‘empower’ le peuple. Par contre, j’ai écarté d’emblée l’idée de parlement « parallèle », car il n’est nullement question de remplacer l’État. Au contraire : il s’agit de rendre l’État davantage redevable ( ‘accountable’) envers ses citoyens.

(suite…)

Catherine Boudet : « Ce scrutin est venu sanctionner le népotisme outrancier »

« L’Alliance Lepep a tablé sur une mesure populaire, voire populiste : l’augmentation de la pension de vieillesse ». C’est une des raisons que met de l’avant la journaliste et politologue Catherine Boudet, pour expliquer la victoire de l’Alliance Lepep aux législatives de décembre 2015.

Propos recueillis par Pradeep Kumar Daby
 
Quels enseignements peut-on tirer du scrutin de 10 décembre dernier, avec encore une fois la forte domination des deux blocs traditionnels recomposés ?
La domination de deux alliances recomposées se faisant face est une tradition politique mauricienne voulue par le mode de scrutin. Mais ces élections étaient révélatrices de nouvelles tendances : le refus du fatalisme envers la corruption et une demande en faveur d’un renouvellement des élites politiques, venant d’un électorat de plus en plus conscientisé sur ses droits politiques et sociaux. Ces demandes ont largement été portées par les partis dits émergents ou alternatifs, et largement relayées par les médias, si bien que les grands blocs n’ont eu d’autre choix que de s’aligner.L’Alliance Lepep a capitalisé sur ces nouvelles exigences. Elle a su manier les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, proposer une équipe renforcée en termes de nouvelles têtes et de nouvelles compétences. Ce, en conservant une bonne part des pratiques du système existant (alliance d’intérêt entre anciens de l’appareil politique, discours sur l’unité, etc.). L’Alliance Lepep effectuait ainsi une synthèse entre ces nouvelles demandes et pratiques venues de l’espace social, et les pratiques traditionnelles de l’espace politique. Les urnes, en validant cette stratégie, se sont avérées être le principal médiateur du changement politique à Maurice, dans un pays devenu allergique aux mobilisations de masse.

(suite…)

Catherine Boudet : « C’est plus difficile d’être candidat indépendant par conviction »

Chaque scrutin national attire son lot de candidats indépendants. Celui du 10 décembre prochain ne fera pas exception. Même si à ce jour, aucun indépendant n’a été élu. Qu’est-ce qui les motive à briguer les suffrages et qu’apporteront-ils de nouveau ? 

Propos recueillis par Kinsley David
 
> Compte tenu du contexte politique actuel, les candidats indépendants ont-ils une chance de faire mieux que les précédents en termes de score ?
Du point de vue du contexte, possiblement certains électeurs déçus des politiciens actuels et des blocs politiques choisiront de reporter leurs votes vers des candidats alternatifs, mais rien ne dit que les indépendants auront leurs faveurs plus que les partis émergents. D’ailleurs, les candidats indépendants n’ont pratiquement aucune chance au regard du système actuel. Dans le système électoral que nous avons à Maurice, que l’on appelle « 3-first-past-the-post », et que l’on peut aussi qualifier de scrutin majoritaire à un tour, les candidats qui arrivent en tête (trois par circonscription en l’occurrence) sont élus au premier tour.Ce type de scrutin est fait pour dégager des fortes majorités au Parlement, en d’autres termes pour favoriser le parti majoritaire, au détriment de la minorité qui sera sous-représentée. Un tel système pousse donc aux alliances entre grands partis, incontournables dans la conquête du pouvoir en raison même du mode de scrutin. Il s’agit d’un calcul mathématique. En résumé, notre système électoral confisque les chances des candidats indépendants dès le départ. De ce fait, être candidat indépendant, c’est généralement une situation transitoire, parce qu’on vient de quitter un parti ou un bloc, en attendant d’en rejoindre un autre. C’est plus difficile d’être candidat indépendant par conviction.

(suite…)

Catherine Boudet : « Les électeurs mauriciens commencent à perdre patience »

Si les Mauriciens sont nombreux à avoir pour passion la politique, d’autres se montrent indifférents à ce qui se passe actuellement dans le pays. L’écart entre ces derniers et la classe politique ne cesse de se creuser. Un désintérêt qui soulignerait la perte de confiance envers nos politiciens. 

Propos recueillis par Kinsley David
 
> En quoi la politique joue-t-elle un rôle important dans le développement d’un pays ?
La politique joue un rôle extrêmement important dans le développement d’un pays. Tout d’abord, il ne s’agit pas uniquement d’un jeu de politiciens qui s’affrontent pour acquérir ou garder le pouvoir. L’exercice du pouvoir a, pour objectif, de mettre en place des politiques publiques, c’est-à-dire des méthodes et des plans d’action pour prendre en charge les demandes de la société et les problèmes sociaux.Par exemple, la gestion de l’eau, l’intégration sociale, la lutte contre la pauvreté, pour n’en citer que ceux-là. Ce sont les ministères qui mettent en œuvre ces politiques publiques. Chacun en fonction de sa spécialisation, sur décision du gouvernement. Toutefois, à Maurice, on se pose la question s’il y a vraiment des politiques publiques bien définies. On a l’impression qu’on parle plus en termes de projets ou de réalisations de tel ou tel ministre et, ce, en vue de leur publicité personnelle, pour se faire une clientèle électorale, plus que pour l’intérêt de la population.

(suite…)