Eclairages

Les éclairages de Catherine Boudet sur l’actualité mauricienne

Projet de déplacement du Champ-de-Mars et du Parlement : le début de la déchéance nationale ?

Si vous vous rendez au Champ de Mars demain pour les cérémonies de l’Indépendance, sachez que c’est peut-être l’une des dernières fois que vous verrez le lever du drapeau dans son site historique. Le 15 janvier dernier, le ministre des Finances Vishnu Lutchmeenaraidoo a annoncé une nouvelle qui est passée comme une lettre à la poste malgré sa gravité, à savoir que dans le cadre des travaux de Port-Louis Smart City, le Champ de Mars sera « recouvert par un leisure ground ». On apprend dans un hebdomadaire du week-end dernier que l’hippodrome sera déplacé dans le Nord du pays. (suite…)

Freedom of Information Act : Pour que « le peuple admirable » ne se contente plus d’admirer

Freedom of Information Act : Pour que « le peuple admirable » ne se contente plus d’admirer

Si « l’information est l’oxygène de la démocratie », comme le fait remarquer l’ONG londonienne Article 19 qui milite internationalement pour le droit à l’information, alors on peut dire que la démocratie mauricienne étouffe !

Un Parlement prorogé alors qu’il est la seule interface par laquelle les citoyens peuvent espérer un semblant d’« accountability » de leur gouvernement… L’annonce d’une nouvelle aussi stratégique que la découverte de pétrole dans les eaux mauriciennes, offerte en manière de scoop à un média par un responsable universitaire… A l’inverse, un flou total entourant les implications du stockage des données personnelles et des empreintes digitales de toute une population dans un projet de carte d’identité biométrique… Autant d’éléments d’actualité qui rendent criant le besoin d’un Freedom of Information Act, préconisé d’ailleurs par le rapport Robertson d’avril 2013 et réclamé depuis à cors et à cris par la société mauricienne.

Encore un outil d’« approfondissement de la démocratie » (le mot est à la mode) qui dort dans les placards de l’Assemblée nationale. L’introduction d’un Freedom of Information Act a été prévue à l’agenda parlementaire pour la première fois en… 2006 !

Pourtant, l’UNESCO définit le droit à l’information comme un « droit universel d’accéder aux informations détenues par les pouvoirs publics », qui repose sur le principe selon lequel un gouvernement est au service de la population et « les organes publics détiennent l’information non pas pour eux-mêmes mais pour le public ».

L’ONG Article 19 (baptisée d’après l’article 19 de la Déclaration des droits de l’homme) précise les catégories d’informations que l’Etat devrait être tenu de publier : (1) Les types d’information dont disposent les organismes publics ; (2) Les informations sur le fonctionnement de ces organismes publics, notamment les états des comptes, objectifs et réalisations ; (3) Les réponses aux demandes et aux plaintes du public (4) La teneur des décisions politiques ayant des conséquences sur les citoyens, ainsi que les raisons pour lesquelles ces décisions ont été adoptées et la documentation clef ayant servi de support à cette prise de décision ; (5) Des conseils au public sur les moyens qui s’offrent à lui pour contribuer aux principales propositions décisionnelles ou législatives.

On mesure là à quel point le droit à l’information est crucial pour la vie démocratique et la justice sociale. Les observateurs s’accordent à dire que les citoyens en accédant à l’information nécessaire sur le fonctionnement de leur Etat sont mieux en mesure d’évaluer les actions de leurs gouvernants, d’estimer le sérieux des politiques publiques, de participer aux débats publics avec un jugement critique, de prendre des décisions personnelles efficaces, d’exercer un droit de vote informé et surtout… de mieux défendre leurs autres droits. Autrement dit, l’introduction d’un Freedom of Information Act permettrait au bon « Peuple admirable » de ne plus se contenter d’admirer(*) …

Ce qui pourrait demander un effort particulier à tous ceux qui sont habitués à fonctionner dans une culture du secret, car il est établi qu’une législation de type Freedom of Information Act garantit une meilleure transparence des gouvernements, qui font ainsi « l’objet d’une surveillance, et par conséquent deviennent plus ouverts, transparents, responsables », souligne Article 19. En particulier, le droit à l’information permet aux journalistes et aux whistleblowers de mieux dénoncer la corruption.

Pour l’instant, c’est la règle du secret qui prévaut, largement entretenue par le fonctionnement consociatif de la démocratie mauricienne, où les élites politiques négocient entre elles behind the curtain des solutions de compromis, voire de partage du pouvoir, au nom des communautés ethniques qu’elles sont censées représenter. Le jeu politique mauricien se joue donc à deux niveaux simultanément : une politique « invisible » de coopération au sommet, faite pour donner aux élites un maximum de latitude dans la conduite des affaires de l’État ; et une politique « visible » de compétition (du moins en apparence) dans l’arène électorale, faite pour recueillir les votes.

Dans ce cadre, on comprend que la suppression de l’information a pour principal objectif de minimiser la contestation populaire envers les décisions des leaders. L’information est restreinte à une forme de communication politique ayant vocation à susciter l’adhésion des citoyens-électeurs à la politique gouvernementale. Ce qui explique notamment le rôle de la Mauritius Broadcasting Corporation (MBC) comme outil de communication, voire de propagande gouvernementale. Sans compter les traditionnelles conférences de presse du samedi matin…

Dans son rapport préliminaire publié en avril 2013, Geoffrey Robertson soutient qu’ « a new Freedom of Information provision is essential, as is greater protection for open justice », affirmant en outre que « reasonably open government leads to better government ». Geoffrey Robertson ne se contente pas d’affirmer gratuitement que « putting both the interests of politicians and of the press aside, when the interests of the public are considered, it is clear that in a democracy they are entitled to know certain facts and information about what the government is planning to do ». Il propose également un certain nombre de mesures d’accompagnement d’une telle législation, l’instauration d’un médiateur indépendant pour examiner les refus de fournir l’information, ou encore des clauses de sauvegarde telle qu’un délai de 15 ans pour diffuser les minutes du Cabinet des ministres.

De son côté, l’ONG Article 19 établit une liste de 9 principes à respecter dans la rédaction d’un Freedom of Information Act. Des principes fondés sur les normes internationales, sur la pratique des États qui ont déjà une telle loi (environ 90 dans le monde actuellement) et sur les principes généraux de droit reconnus par l’ONU : (1) Principe de divulgation maximale de l’information détenue par les pouvoirs publics ; (2) Promotion de la transparence des administrations ; (3) Obligation de publier les informations importantes ; (4) Obligation de faciliter l’accès à l’information ; (5) Coût raisonnable de l’accès à l’information pour les citoyens ; (6) Limitation du nombre d’exceptions au droit à l’information ; (7) Ouverture des réunions et des bilans des organismes publics et parapublics à la population ; (8) Le principe de divulgation doit primer sur les lois sur le secret d’Etat ; (9) Protection des whistleblowers.

« Un mauvais gouvernement ne peut survivre que s’il pratique la culture du secret. Dans de telles conditions, l’incompétence, le gaspillage et la corruption ne peuvent que s’épanouir », observe Andrew Puddephatt, Directeur général d’Article 19. Sans doute les principes de la bonne gouvernance dicteront-ils que le Freedom of Information Act figure (à nouveau) sur les manifestes électoraux aux prochaines élections. A défaut de figurer à l’agenda parlementaire avec la réforme électorale lors de la réouverture du Parlement le 4 juillet prochain.

(*) Merci à Jean Sylvain Oriant pour cette expression.

Catherine Boudet

Retrouvez l’article dans Le Mauricien

Les jeunes mauriciens et le suicide

Depuis début 2012, quatre cas de suicides impliquant des mineurs ont été enregistrés. La jeunesse mauricienne subirait-elle un effet d’entraînement ou serait-elle victime d’une souffrance sociale ?

« Quand un jeune en arrive au suicide, c’est qu’il n’arrive plus à gérer », observe Mala Bonomally, présidente de l’ONG Befrienders. « En se suicidant, il ne veut pas se tuer, il veut tuer son problème ».

Avec un quatrième suicide, cette semaine depuis le début de l’année— celui d’un mineur — on est en droit de se demander si le recul de l’âge du suicide est un phénomène nouveau, si la souffrance frappe à ce point la jeunesse mauricienne ou s’il s’agit d’un effet d’entraînement.

Les spécialistes s’accordent à dire que les récents cas de suicide chez les jeunes « interpellent ». Nicolas Soopramanien, psychologue clinicien, estime que c’est « un signal d’alerte inquiétant pour la société au sens large ». Corinne Faustin, psychocriminologue, rappelle toutefois que le suicide chez les jeunes n’est pas un phénomène récent, mais qu’il est resté longtemps tabou. « Le suicide chez l’adolescent provoque généralement des réactions de refus et d’incrédulité chez l’adulte, pour qui il peut paraître impensable qu’un jeune – celui qui symbolise l’espoir, l’avenir – puisse faire le choix conscient de mettre fin à ses jours. »

Le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik, dans un rapport officiel en date du 29 septembre 2003 et intitulé « Quand un enfant se donne la mort », observait que le rajeunissement de l’âge du suicide est étroitement lié à la maturation de plus en plus précoce des enfants. Le jeune a un rapport spécifique avec la mort, souligne Corinne Faustin, « un rapport qui sera différent de celui de l’adulte ou de l’enfant ». Elle souligne d’ailleurs l’importance des suicides d’adolescents, de la « contagion du passage à l’acte ». « Le suicide chez certains jeunes est un moyen de faire part de leur souffrance, d’attirer l’attention sur leur manque d’affection », explique Nicolas Soopramanien, « Certains vont même utiliser les médias pour faire parler d’eux afin de mourir dans la dignité. Ils se donnent la mort par des moyens qu’ils considèrent héroïques. »

C’est justement pour cela que Mala Bonomally, présidente de Befrienders, attire l’attention sur les dangers d’une trop grande médiatisation : « Quand la presse est en train de publier ces cas de suicides, avec force détails, il y a des jeunes qui suivent cela et qui ont tendance à s’identifier à ces cas. Cela leur donne des idées sur la façon de procéder, surtout que les jeunes ont souvent les mêmes types de problèmes ».

D’où également la fascination pour des thèmes gothiques ou des personnages comme Marylin Manson: « Les jeunes ont tendance à penser qu’ils sont immortels. Mais vu qu’ils sont dans une phase de vulnérabilité ils sont très influençables », explique Vijay Ramanjooloo, psychologue clinicien, « s’ils ont un sentiment de mal-être et s’ils vivent dans un environnement malsain, ils auront tendance à s’identifier à des thèmes morbides qui parlent de souffrance ou d’agressivité et à vouloir repousser les limites ».

Quant aux pratiques comme l’automutilation ou le jeu du foulard, Vijay Ramanjooloo estime que « ce ne sont pas des phénomènes nouveaux, ce sont seulement les formes qui ont changé ». L’adolescence est déjà en soi, une période de « crise », rappelle Corinne Faustin, ce terme étant à comprendre comme « un processus qui s’étend sur une période plus ou moins longue et qui comporte des changements parfois très difficiles à vivre par l’adolescent : celui-ci est face à l’inconnu, l’imprévu. Il a du mal à bouger de sa place d’enfant pour rejoindre l’univers des adultes ».

C’est une période de remise en question, notamment de l’identité sexuelle, de l’image corporelle, etc., ajoute Nicolas Soopramanien, qui souligne que certains auront beaucoup de mal à surmonter cette période et ces interrogations, surtout s’ils subissent la pression des parents ou des pairs. « Cela peut être une grande souffrance d’être traité d’obèse ou homosexuel par ses amis », souligne le psychologue.

Quant aux parents qui poussent leur enfant à toujours être meilleur que les autres, Nicolas Soopramanien est d’avis que cela « ne véhicule pas forcément les bonnes valeurs. C’est dégradant pour un jeune de lui dire qu’il n’est pas comme les autres ou qu’il ne réussit pas comme les autres. » D’autant que les pressions ne sont pas vécues de la même façon chez les jeunes que chez les adultes : « Les adolescents vivent des pressions ou des conflits dont on ne soupçonne pas l’impact dans leur vie quotidienne », explique le psychologue clinicien.

Nicolas Soopramanien est formel à ce sujet : « Quand on se met à l’épreuve, c’est déjà une tentative de suicide. Faire les choses à l’extrême c’est un suicide caché. » Tous les spécialistes insistent donc sur l’importance d’être attentif aux signes avant-coureurs du suicide. « Un acte suicidaire est généralement précédé d’un changement d’attitude ou de comportement qui devrait alerter l’entourage immédiat du candidat au suicide. Il faut savoir décoder ces signes », explique Nicolas Soopramanien.

Mala Bonomally rapporte ainsi le cas d’un adolescent qui s’est suicidé : « Ce jeune homme adorait sa musique et ses CD. Mais un jour, il a commencé à les distribuer à ses copains. Personne n’a compris que c’était un signe. Ils étaient tous trop contents de recevoir des CD en cadeau ».

La présidente de Befrienders souligne que l’idée de se suicider ne vient pas du jour au lendemain. Le rapport du MIH souligne également, qu’un environnement social marqué par la violence et la délinquance est un facteur décisif de la hausse des cas de suicide. Ce rapport identifiait déjà, en 2003, le suicide comme « un problème de santé publique ». Il est donc essentiel de mettre en place des mécanismes de prévention au niveau des familles et de la société. « Tout le monde devrait être formé. Dans les établissements scolaires, ce type de formation devrait être dispensé à tout le personnel, enseignant et non-enseignant », martèle Nicolas Soupramanien.

Il souligne notamment l’importance d’avoir « un protocole pour rassurer les parents quand une situation de dépression est repérée ». Il estime aussi qu’il faut « revoir les valeurs familiales et créer de l’espace au dialogue et à la bonne entente, car il est primordial d’être à l’écoute et de faire sentir à la personne qu’elle retient l’attention, est aimée et acceptée ».

Pas si facile, car comme l’explique Vijay Ramanjooloo, même si les parents pensent être à l’écoute des jeunes, « l’implication affective agit comme une barrière. C’est-à-dire qu’on n’écoute pas vraiment le problème de l’enfant, on est plutôt pressé de le saturer de nos conseils. Les parents ont tendance à écouter avec la bouche et pas avec les oreilles, ce qui est tout à fait normal d’ailleurs. C’est pourquoi il est utile de demander une aide externe».

D’où l’importance de mettre en place des structures au niveau des différentes instances qui traitent avec les jeunes. Un point déjà souligné par le rapport du MIH en… 2003. Et nos différents intervenants s’accordent à dire qu’il y a désormais urgence…

Catherine Boudet et Vilasha Burthun, Journal du Samedi no. 116 du 21 avril 2012.

Pour retrouver l’article dans son l’intégralité sur Scribd : Partie 1 et Partie 2

Agents politiques : dans les coulisses du pouvoir

En politique, le projecteur est braqué sur les candidats. Mais si ceux-ci sont élus, c’est largement grâce au travail de l’agent politique. Au fait, en quoi consiste cette activité ? Observateur, organisateur, travailleur social, porte-parole… L’agent est un peu tout cela à la fois.

L’agent politique fait partie du folklore électoral local. Aux yeux du public, c’est celui qui colle les affiches avant les élections et qui bariole murs et trottoirs aux couleurs de son parti… “Tapeur” ou “roder boute”, l’agent politique est également l’objet de beaucoup de préjugés, que les intéressés récusent, en affirmant que « ce sont des exceptions, des têtes brûlées ».

« Etre agent, ça veut dire être le fidèle d’un parti », affirme Navin Ramsoondur, vice-président de la régionale MSM pour La Caverne-Phoenix. Présent d’un bout à l’autre de la chaîne électorale, l’agent politique se définit avant tout par son engagement. « Parce que nous sommes croyants et sincères. Notre philosophie : on est agent parce qu’on croit en le leader », explique Navin Ramsoondur.

Terme péjoratif

S’il reconnaît que les profiteurs existent, Navin Ramsoondur est catégorique : « Nous n’encourageons pas cela», rappelant qu’il existe le délit de trafic d’influence, en vertu duquel un élu n’a pas le droit d’accorder un job ou des faveurs. Toutefois, il concède qu’il est normal qu’un agent bénéficie de certaines facilités, notamment logistiques. « Nu agents, nu dimoune ordinaire, nu pa gagne narien », objecte pour sa part Sashikan Mangar, trésorier de la Labour Agents’ Association. « Les trois quarts des agents vivent dans les cités », observe-t-il, tout en soulignant que parmi les agents, on peut aussi bien trouver des artisans et des laboureurs que des enseignants et des médecins. « Et puis, il y a de toutes les communautés. La motivation commune : c’est l’idéal du parti ».

Techniquement, l’agent est défini comme le représentant du politicien. Car à l’origine, la fonction d’agent électoral est réglementée par deux textes de loi : le Representation of the People’s Act de 1958 et les National Assembly Elections Regulations de 1968, qui stipulent que « chaque candidat peut nommer, en plus de son agent électoral officiel, une personne qui sera présente dans la salle de vote, appelée le polling agent (…) dans le but de détecter toute tentative de fraude électorale ».

Dans la pratique, il s’agit d’abord de rattachement au parti : « Quand Navin Ramgoolam place un candidat, on travaille pour lui. Si li, li ale, nu, nu tuzur la, nous on travaille pour le parti », témoigne Sashikan Mangar. « Ce n’est pas la personne que l’on soutient, mais la figure du leader. Quelle que soit la personne qui devient leader, on la soutiendra. »

D’ailleurs, certains récusent le terme ‘Agent’. Au MMM, on préfère parler de «militant» ou d’«activiste», « car l’agent c’est au moment des élections, or nous on fonctionne de façon permanente », précise Reza Gunny, président de la régionale MMM de Quatre-Bornes. Bawansing Sunkur, vice-président et Public Relation Officer de la Labour Agents’ Association se dit pour sa part « agacé » par le terme « agent », qu’il estime « péjoratif, c’est comme si on travaillait pour un élu en particulier, alors que nous militons pour un idéal, pour le bien-être de toute la population ».

Pendant les élections, le rôle premier des agents électoraux est de surveiller le bon déroulement du scrutin. Ils sont présents à chaque étape du processus électoral, en même temps que les officiers de la Commission électorale, depuis le vote jusqu’au décompte des voix, en passant par le transport des urnes. Ils participent au comptage et à la vérification en parallèle avec ces derniers. Pour Mahmad Ally Dahoo,Chief Electoral Officer, « ce travail d’équipe avec les agents électoraux est une garantie de transparence. Et puis, il y a des agents de chaque parti, alors X surveille Y et Y surveille X, indirectement cela nous aide ».

Mais la frontière peut être bien floue entre le rôle d’observateur des élections, et celui de démarcheur de voix. «Le room agent, il a une copie du registre électoral, et il va donc « couper » les noms de ceux qui ont fini de voter sur la liste. Ensuite, à la pause-déjeuner, il va faire la jonction avec les agents de table qui sont dehors, pour leur dire qui a déjà voté », témoigne Vhalraj Servansingh, responsable pour la circonscription de Grande-Rivière Nord Ouest/Port-Louis Ouest au bureau central du MSM. « Mais il n’a pas le droit d’amener la liste dehors, ni de prendre des notes. Il doit donc le faire de mémoire. Par exemple, il va repérer le nom des familles nombreuses où il y a plusieurs membres qui ne sont pas encore venus voter. Il va le signaler aux agents de table, dehors pour qu’on aille chercher ces personnes. » « Nous avons supprimé la pause déjeuner, qui leur permettait de sortir », précise de son côté Mahmad Ally Dahoo, « Ça résout le problème ».

Mais la Commission Electorale a parfois fort à faire pour empêcher les interférences. « Nous avions fait des recommandations à la commission Sachs pour demander la suppression des  »yard agents », car ils peuvent créer beaucoup de désordres », explique le Chief Electoral Officer. Quant aux agents de table, à l’extérieur de l’école, « ces bases nous posent beaucoup de problèmes, car il y a toujours des attroupements, ça gêne la circulation. Parfois il faut faire intervenir la police pour débloquer l’accès à l’école », s’irrite Mahmad Ally Dahoo.

Si pendant la campagne, « on doit mettre les bouchées doubles », selon les termes de Navin Ramsoondur, « le rôle des agents c’est aussi d’assurer la présence du parti dans la vie de tous les jours ». Tout d’abord, ce sont eux qui sont responsables de l’organisation des meetings électoraux. Ils doivent faire du porte-à-porte pour distribuer les invitations aux réunions. Ce sont eux egalement, qui remplissent les autobus pour les meetings, qui collent les affiches…

C’est donc essentiellement un travail de proximité. Il s’agit de maintenir la présence du parti sur le terrain, en tant que « porte-parole » du parti auprès des habitants, rappelle Reza Gunny. Selon Vhalraj Servanshing, «l’agent, c’est lui qui connaît les gens du quartier, il connaît exactement les tendances en faveur de tel ou tel parti, car il vit là. Un candidat ne peut pas dire qu’il connaît toute la circonscription ».

L’agent joue également un rôle de travailleur social : dons aux défavorisés, organisation d’activités caritatives ou de loisirs dans les cités, être à l’écoute des problèmes sociaux… « Par exemple si une famille n’a pas de maison, ou si un chemin n’est pas asphalté, les habitants viennent voir l’agent. Ils savent qu’il est un agent du parti au pouvoir et qu’ils peuvent faire entendre leur voix à travers lui. L’agent va venir voir quel est le problème et le faire savoir aux élus », explique Navin Ramsoondur.

« Koustik politik » 

L’action des agents a donc une efficacité en termes de marketing politique pour les élus : « Quand le problème a été résolu, quand la rue a été asphaltée, alors l’agent va faire savoir aux habitants que c’est grâce à l’intervention du ministre ou du député ».

Les agents doivent aussi gérer les décalages entre les réalités du terrain et les décisions ou déclarations des hautes instances du parti. Ce sont eux qui essuient les pots cassés en cas de dérapages des élus. Bawansing Sunkur s’offusque que, « quand un ministre « koz n’importe », quand il tient des propos communalistes, qui c’est qui va devoir le défendre après ? Ce n’est pas facile du tout pour nous face aux mandants. Nou gagne zouré ek dimoun ».

Autre moment délicat pour les agents : les alliances. « Lalians, li ene koustik politik », se désole Bawansing Sunkur, « ça peut être difficile pour nous de faire comprendre aux gens. Ce sont les agents politiques qui sont les dindons de la farce ».

Le vice-président de la Labour Agents’ Association déplore d’ailleurs que l’agent, pourtant la « cheville ouvrière » du parti, soit souvent ensuite le grand oublié dans la distribution des récompenses politiques et autres nominations de prestige : « Demain quand vous avez fini de leur apporter votre vote, quand ils sont élus, ils coupent le contact. Ils restent assis dans leur belle voiture. Ils ne vous connaissent plus, attention que vous ayez besoin d’eux… » La Labour Agents’ Association a d’ailleurs été fondée en 1977, par les agents eux-mêmes, pour fournir une assistance aux agents et à leur familles en cas de pépin : « Au lieu d’aller supplier un ministre, qui ne vous prend pas en compte, nu prefer dibut lor nu prop lipye », explique son trésorier Sashikan Mangar, rappelant que c’est d’ailleurs suite au décès d’un agent travailliste lors d’une campagne électorale que l’association a été créée.

Alors, l’agent politique, ange ou démon ? Toujours est-il que, «si pena agent, ministre pas existe», affirment-ils avec une certaine fierté.

Catherine BOUDET
Journal du Samedi n°116 du 21 avril 2012

Retrouvez la suite de cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Prorogation du Parlement : la crise du leadership politique

Les Mauriciens ont beaucoup de reproches à faire à leurs dirigeants : clientélisme ethnique, culte de la personnalité, soif du pouvoir… Mais qui sont les véritables responsables du marasme — les hommes politiques cramponnés au pouvoir, ou bien leurs suiveurs aveugles et intéressés ?

Les remous politiques que traverse Maurice actuellement, avec la prorogation du Parlement et le retour annoncé du Président de la République à l’arène politique, seraient-ils le symptôme d’une crise du leadership politique ? C’est le sentiment qui anime beaucoup de Mauriciens. Alors que différents secteurs de la société civile réclament réforme électorale et nouveaux modes de gouvernement, la classe politique, elle, tente d’énièmes manœuvres d’arrimage au pouvoir. Mais quel est ce modèle de leadership mauricien et en quoi serait-il en crise ?

Ce qui fait qu’une personne soit un leader, ne dépend pas uniquement de ses qualités, souligne le sociologue français Robert Akoun (Dictionnaire de Sociologie Robert, éditions Seuil). Si une personne émerge dans une position de leader, c’est en raison d’un «cocktail» particulier formé par quatre éléments : ses propres caractéristiques personnelles, mais aussi celles du groupe qu’il mène, la nature de sa relation avec ce groupe, et enfin, le cadre politique dans lequel cette relation s’inscrit.

Il semble y avoir un écart entre les représentations, quelque peu idéalistes, que se font certains Mauriciens d’un « leader », et leurs opinions sur les dirigeants politiques du pays. «Un leader est quelqu’un qui guide et inspire les gens, qui a de vraies valeurs à offrir aux autres. Il donne la direction à suivre. Il aide à voir ce qu’il y a devant», affirme Sachin S., 34 ans, Field Application Engineer. «Il doit être un modèle dans ses actes et paroles. Il ne doit SURTOUT pas être corrompu ou money-minded», renchérit Sindy M., 23 ans, étudiante à l’Université de Maurice..

Mais il semblerait que ce leader idéal soit une espèce rare, voire inexistante à Maurice. « Il n’y a pas de vrais leaders politiques à Maurice malheureusement. Celui-ci parle en tant que Me, Myself and I, alors qu’un leader devrait parler pour son pays car il « lead » le pays et non pas son image », déplore Hassenjee R., 48 ans, Directeur technique de compagnie informatique. «We have no leaders in Mauritius; only cult heroes thriving under the aegis of elitist propaganda», observe Udham S., 23 ans, étudiant en droit.

«NIMAK-HARAM»

Cet écart entre le leader idéal et le constat moins reluisant de la réalité, les Mauriciens eux-mêmes en sont bien un peu responsables. «Les Mauriciens trouvent leur confort dans la présence physique du leader dont ils ont décidé qu’il saura sauvegarder au mieux leurs intérêts», affirme Paul L., 50 ans, chirurgien, «Cela n’a aucune importance à leurs yeux que le déficit budgétaire avoisine les Rs 200 milliards, tout ce qui semble importer à ces suiveurs, c’est la perspective que le leader daigne leur lancer quelques miettes du repas sous la table.»

Le clientélisme vient ainsi pervertir le rôle que devrait jouer le leader en faveur de l’intérêt général. «Les leaders peuvent venir avec les meilleures intentions du monde mais ils sont entravés par toutes sortes de choses : les gens qui ont contribué à leurs campagnes électorales, les membres de leur communauté ethnique, de leur famille… En voulant faire plaisir à tout ce beau monde, le vrai objectif, c’est-à-dire les membres de la circonscription et le peuple dans son entier, sont relégués au second plan», déplore Saffiyah C., 29 ans, femme au foyer.

Le clientélisme et le culte de la personnalité s’accompagnent ainsi de revendications qui n’ont pas grand chose à voir avec l’analyse des programmes et des orientations. «Regardez, sur le wall du Parti Travailliste, les critiques envers SAJ et PRB toute la journée. Sur le wall du MMM, des critiques sur NCR toute la journée. Aucune discussion sur les orientations politiques, tout tourne autour de qui a volé combien, quand et où ! Qui va lire les programmes des partis politiques avant les élections ?» s’insurge Udham S.

Et on assiste donc aux retournements de veste dès que les roder boutte ne s’estiment pas satisfaits. «D’où le recours fréquent à l’insulte hindi « Nimakharam », qui vise celui qui « se retourne contre quelqu’un après avoir mangé de son sel »», commente Jooneed Jeeroburkhan, ancien reporter international au Canada et observateur de la scène politique mauricienne.

Il en résulte un effacement de la frontière entre intérêt privé et intérêt public – ce qui est d’ailleurs l’une des caractéristiques du leadership autoritaire, comme l’a souligné la politologue germano-américaine Hannah Arendt. «Nos leaders sont d’incorrigibles narcissiques qui dirigent leurs partis respectifs avec la conviction absolue que les partis sont leur propriété privée, et que le pays lui-même est devenu leur propriété privée dès lors qu’ils ont conquis le pouvoir», s’irrite Paul L.

DES  « PYGMÉES POLITIQUES»

Selon Hannah Arendt, le leadership totalitaire se définit par la soif du pouvoir, l’usage de la terreur pour faire taire les critiques et une structure étatique monolithique. Ce désir que l’humanité n’ait « qu’une seule tête » s’oppose au vrai leadership. Le vrai leader est au contraire, celui qui entreprend en premier, tout en laissant aussi l’espace aux autres. Il est ce qu’Hannah Arendt appelle le « Primus inter pares », c’est-à-dire un premier entre ses pairs.

Pourtant, le leadership autoritaire, voire autocratique, semble être la marque de fabrique des politiciens mauriciens. Quoique ce leadership à la sauce mauricienne peut apparaître pour certains observateurs, comme un ersatz de leadership autocratique. «Il y a un monde de différence entre Lee Kuan Yew à Singapour et les pygmées politiques qui dirigent Maurice», observe Paul L., «Lee Kuan Yew se sert de l’autocratie au bénéfice de son pays et de tous ses citoyens. Nos leaders se servent de l’autocratie pour s’enrichir personnellement et pour promouvoir et protéger les intérêts de leurs amis et familles.»

Il constate d’ailleurs que le concept de « primus inter pares » est interprété de façon particulière à Maurice : «Par exemple, bien qu’on ait 24 ministres dans un cabinet, tout le pouvoir repose entre les mains du Premier ministre, et aucun ministre n’osera rien faire sans avoir l’imprimatur du PM d’abord… Ici, on est convaincu que « Primus inter pares » signifie être premier d’entre un groupe d’idiots serviles…» Selon Louis F., 53 ans, CEO d’une société de marketing : «A Maurice, le concept de leadership n’est pas en vigueur, car nous n’avons pas de leaders dans le sens traditionnel du terme. Nous avons un groupe de personnes qui jouent aux chaises musicales et leur position de leaders n’est pas le résultat de leurs qualités mais du fait qu’ils sont nés dedans».

UNE «ETHNOGARCHIE»

La culture politique héritée de la période coloniale a ainsi remplacé une oligarchie autrefois «sucrière» par une oligarchie ethnique, pour ne pas dire une «ethnogarchie» … «Souvent ils deviennent « Leader » malgré eux : Navin, à cause de son père, Jugnauth parce que Bérenger avait besoin d’un Hindou, etc.», observe Sindy M. Cette «ethnogarchie» est renforcée par le système politique fondé sur le best loser system qui impose de respecter une représentation ethnique en politique. «Les mêmes leaders politiques sont toujours en place et ils sont toujours réélus, parce que c’est un électorat qui base son vote non pas sur des analyses réfléchies et un idéal de justice, mais sur des motifs primaux tels que l’ethnicité», observe Louis F.

Le verrouillage du système électoral fondé sur un vote «tout en un» (où, dans un bulletin unique pour trois députés de sa circonscription, l’électeur a désigné sans le savoir dans la foulée un Premier ministre, un président, et vice-président de la République, etc.,) y est beaucoup dans la direction autocratique que prend la politique mauricienne. «Les Mauriciens sont, bien malgré eux, de simples spectateurs passifs face aux caprices, pirouettes, acrobaties, cirques et autres cinémas de leurs leaders politiques», constate Jooneed Jeeroburkhan.

«Maurice a un besoin urgent de nouveaux leaders», s’exclame Saffiyah C., «Ceux que nous avons ont fait leur temps. Au lieu de s’accrocher au pouvoir, ils devraient avoir l’élégance de se retirer pour laisser à d’autres de faire leurs preuves». Mais le système électoral et partisan extrêmement conservateur freine le renouvellement des élites : «Malheureusement, comme il n’y a pas d’élection démocratique des leaders au niveau des partis politiques, il semble bien que nous sommes restés bloqués sur un mode pseudo-monarchique où, tant que le leader n’est pas mort, on doit continuer de le supporter», analyse cette jeune mère de famille. Des «méthodes désuètes» et «un manque définitif de modernité», c’est ce que leur reproche pour sa part Alain Bertrand, membre actif d’Azir Moris.

Derrière l’enjeu du renouvellement des leaders, c’est aussi l’enjeu de faire émerger de nouvelles compétences qui se profile de façon cruciale : «Pendant les 40 dernières années, nous n’avons eu en gros que trois leaders pour le pays, et ils se sont toujours entourés plus ou moins des mêmes personnes. Un nouveau leader mettra en place sa propre équipe, et amènera ainsi des idées nouvelles et fraîches qui permettront de donner au pays une nouvelle direction», estime Sachin S.

Mais la société civile est à ce point intoxiquée par le mode de communication et d’action des leaders autocratiques, que, tout en réclamant du changement, elle semble en mal d’en amener elle-même, tant elle reproduit ces schémas politiciens auxquels elle est habituée. La démarche du Mauritius Council of Social Service (MACOSS), qui a mis en place un programme de formation en leadership pour les ONG (voir hors texte), vient souligner l’importance, pour la société civile, de se donner les moyens de faire émerger ce nouveau leadership qu’elle appelle de ses voeux. Notamment, elle doit d’abord trouver les méthodes d’approche des autorités, c’est-à-dire les plaidoyers et les leviers nécessaires pour exiger des leaders politiques une ouverture sur la réalité et une responsabilisation.

Catherine BOUDET
Journal du Samedi, n°114 du 07 avril 2012

Retrouvez cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Ecoutes téléphoniques : «Big Brother» version mauricienne

Les écoutes téléphoniques existent dans tous les pays du monde, même ceux dits démocratiques, surtout depuis le développement des technologies de surveillance de masse. A Maurice, la pratique des écoutes, dont on ne connaît pas les contours exacts, est relayée par le frisson collectif de se croire surveillés.

«Pa kapav koz lor telephone.» Combien de fois avez-vous entendu cette phrase, ou l’avez-vous peut-être prononcée vous-même ? Cette perception selon laquelle les téléphones seraient sur écoute est encore plus forte en période d’incertitude politique, si l’on en juge par les commentaires récents sur les radios privées, notamment. Cette peur des écoutes est-elle justifiée ?

Légalement, il est interdit de mettre quelqu’un sur écoute sans autorisation préalable d’un juge. Pourtant, la légalité ne semble pas peser bien lourd face aux réalités technologiques et surtout à la «raison d’Etat». Me Ashok Radhakissoon, ancien président de l’Information and Communication Technology Authority (ICTA), confirme que «la Constitution de notre pays, section 12, vient dire que nous avons droit à la protection de notre vie privée et par extension, à la protection de nos communications», mais il rappelle que cette même section 12 «dit aussi qu’il est permis dans un Etat démocratique de faire certaines dérogations à la protection des libertés fondamentales.»

A cet égard, le Premier ministre, Navin Ramgoolam devait reconnaître, dans sa réponse à une interpellation parlementaire de Rajesh Bhagwan, le 20 octobre 2009, que «(…) l’écoute téléphonique constitue une violation claire des droits fondamentaux à la liberté d’expression, excepté sous certaines conditions spécifiques». Dans ces conditions spécifiques, donc, les écoutes téléphoniques sont autorisées par la loi à Maurice, et ce «dans l’intérêt de la souveraineté de l’Etat, de la sécurité nationale et de l’ordre public» et «selon des paramètres spécifiques», précisait le PM en réponse à une autre question parlementaire du député Adil Ameer Meea, le 18 octobre 2011.

Ecoutes non-officielles

Autorisées sous certaines conditions, oui, «et encore, pas pour n’importe quelle affaire», précise Me Ashok Radhakissoon, «seulement pour les affaires criminelles d’une certaine importance, relevant par exemple du terrorisme, du trafic de drogue ou de la grande criminalité». Et ces paramètres spécifiques dont parle le PM, c’est la nécessité pour la police qui veut procéder à une écoute, d’obtenir l’autorisation d’un juge en chambre. Me Ashok Radhakissoon affirme en outre que, pour cela, les policiers doivent «prouver qu’ils n’ont pas d’autre moyen d’avoir accès à ces informations pour faire avancer leur enquête». La police communique ensuite la demande du juge à l’opérateur, qui est alors tenu de communiquer le numéro de téléphone et le relevé détaillé des communications sur un an de la personne concernée.

Légalement, la police mauricienne n’a pas accès au contenu des conversations… Excepté sous le Prevention Of Terrorism Act 2002 et l’ICT Act 2001. Dans sa réponse à la question parlementaire d’Adil Ameer Meea du 18 octobre 2011, le PM est venu confirmer que jusqu’à présent, l’ICTA n’avait encore jamais eu recours à cette procédure.

Mais à côté de ces écoutes dites «judiciaires» (autorisées par un juge), il existerait aussi un autre type d’écoutes. On les appelle pudiquement «écoutes administratives», parce qu’elles ne passent pas par le circuit de demande d’autorisation légale. Ces écoutes administratives – lisez : non officielles – sont supposées permettre de déceler les dangers potentiels constitués par des délinquants, terroristes, opposants politiques… «Cet autre type d’écoutes existe, on n’en connaît pas exactement les contours, mais on constate que c’est là», observe Me Ashok Radhakissoon. «Dans un Etat, la pratique existe d’une façon occulte, il y a certaines instances…Et ce n’est pas qu’à Maurice, c’est dans tous les pays, même les plus démocratiques

D’autant que l’évolution technologique a considérablement simplifié les procédés d’écoute et permet même la surveillance de masse. Désormais, il ne s’agit plus seulement d’écouter vos conversations téléphoniques. Il est devenu également possible de vous «géolocaliser» c’est-à-dire de suivre vos déplacements, et même d’écouter dans la pièce où vous êtes… tout ça à partir de votre propre téléphone portable. Lors des Printemps arabes, quand les citoyens ont renversé les dictatures en Egypte et en Lybie, ils ont découvert des chambres d’écoute où des équipements de surveillance sophistiqués suivaient leurs moindres mouvements, rapporte Wikileaks.

Dans sa base de données Spyfiles, Wikileaks répertorie les entreprises privées qui dans le monde entier, développent cette vaste industrie du renseignement. L’ONG britanniquePrivacy International, qui défend le droit au respect de la vie privée, place dans son Top 10 des pays où les citoyens sont le plus surveillés : la Malaisie, la Chine, les USA, la Thaïlande, Israël, la Grande-Bretagne, Singapour et la Russie (classement 2007).

Maurice n’apparaît pas dans le classement, mais les Mauriciens n’en sont pas moins largement convaincus que les téléphones sont sur écoute dans le pays. Navin Ramgoolam, lui-même, avouait lors d’une réponse à la question parlementaire de Rajesh Bhagwan demandant des «garanties» que les opposants politiques n’étaient pas sur écoute, que «moi-même, même en tant que Premier ministre, je fais très attention. (…) Je ne parle presque jamais au téléphone parce qu’il y a cette réaction».

Fabrique de la croyance

Dans un rapport datant de 1983, le chef-juge sir Maurice Rault relevait déjà la tendance qui, selon lui, ne passait pas le test de la rationalité, selon laquelle beaucoup de citoyens ordinaires, «que personne ne rêverait de mettre sur écoute», sont convaincus d’avoir des signes qu’ils sont sur écoute. Il mettait en évidence les mécanismes de cette «fabrique de la croyance», qu’il rattache aux expressions du ‘noubanisme’. (voir hors texte Ecoutes et noubanisme).

Dans ses réponses aux questions parlementaires, le Premier ministre n’a pas donné de garantie que les opposants politiques n’étaient pas sur écoute. En revanche, il a spécifié que le matériel était trop coûteux pour surveiller la population mauricienne toute entière. Il faudra s’y faire : seuls quelques «heureux élus» sont écoutés, et encore, pas nécessairement ceux qui pensent l’être. Mais comme observait Harish Boodhoo, la perception peut être encore plus dangereuse que la réalité…

Journal du Samedi n°112 du 24 mars 2012

Retrouvez l’article dans son intégralité sur Scribd : Partie 1 et Partie 2

Les mouvements alternatifs et l’idéologie mauricianiste

Les différents groupements qui « marchent » à Maurice, notamment pour demander une nouvelle République comme c’est le cas aujourd’hui, samedi 10 mars, se rejoignent tous sur une revendication : plus de Mauricianisme. Mais la revendication “mauricianiste” est-elle un outil idéologique efficace ?

Qui a dit qu’il n’y avait plus d’idéologies à Maurice ? «Ce n’est pas parce que c’est devenu la pensée unique qu’on doit dire qu’il n’y a plus d’idéologie », observe Ashok Subron, dirigeant de Rezistans ek Alternativ, «l’idéologie  existe bel et bien à Maurice. Elle est pratiquée par les élites politiques et économiques qui sont en train d’implémenter l’idéologie néo-libérale.» Lindsey Collen, dirigeante de Lalit, ajoute même que, faire croire à la mort des idéologies, « c’est la Bible même du néo-libéralisme, pour faire croire que ce n’est plus la peine de lutter ».

Troisième voie

Pour Jack Bizlall, porte-parole du Mouvement 1er Mai, du fait de cette hégémonie idéologique, «le pays est rentré dans un cadre politique monolithique, avec des alliances entre partis politiques alternant au pouvoir et qui ne font que proposer différentes formes de l’application de cette idéologie néo-libérale à Maurice, avec aucune troisième voie possible».

De l’avis de Nita Deerpalsing, responsable de la communication du Parti Travailliste, la sclérose du système provient largement du manque d’authencité qui caractérise  l’engagement politique : « Je trouve de moins en moins d’hommes politiques à Maurice qui soient drivenpar des convictions.» Dans un système «étouffé par l’hypocrisie et la maladie d’orgueil, il est difficile d’avoir un breeding ground pour faire émerger de nouvelles idées».

Pour Jack Bizlall, il y a «une idéologie à construire», pour proposer une troisième voie. Cette «véritable idéologie alternative», ce n’est pas tant rechercher une autre façon de faire de la politique, que de «travailler sur des concepts et sur une analyse du contexte pour proposer un autre modèle de société, plaçant l’économie au centre du social.»

Engagé lui aussi dans cette troisième voie avec Rezistans Ek Alternativ, Ashok Subron précise que «le mot « idéologie » est devenu péjoratif, nous préférons le remplacer par le mot« idées« . Nous voulons amener notre propre setd’idées cohérentes d’une société alternative.» Et cette société alternative, il propose de l’amener à travers les projets d’une nouvelle Constitution et d’une nouvelle République. Il propose ainsi d’éliminer le communalisme institutionnel, d’intégrer les droits sociaux et économiques (droit à la grève, à la pension vieillesse, au logement, etc.) dans la Constitution mauricienne, qui pour l’heure ne reconnaît que les droits civils et politiques, et d’introduire la démocratie participative.

Azhagan Chenganna, lecturer en Media & Communication à l’Université de Maurice, observe que ces mouvements alternatifs qui se développent à Maurice «ne sont pas si différents de ce qui se passe au niveau mondial». Que ce soit la marche sur la MBC ouLamars 10 mars, «ce sont des mouvements qui veulent créer un nouveau paradigme d’idées et de réflexion». A la différence près qu’à Maurice, note cet universitaire, qu’ici «il y a nécessité que les jeunes investissent plus les mouvements. Pour le moment, leur utilisation des réseaux sociaux n’est pas très efficace.»

Appel au Mauricianisme

Pour Yannick Cornet, administrateur facebook du groupe Club des Militants, qui participe à la marche du 10 mars, bien au contraire, «la jeunesse mauricienne est en train de se  réveiller». Il définit d’ailleurs le club des militants comme une « alteropposition ». Issu du MMM, le groupe, créé en 2011, veut revenir à l’idéologie fondatrice du MMM historique dans les années 70, « qui a lutté pour une île Maurice sans communalisme. Ca a été sa marque de fabrique. Mais personne, parmi ceux qui sont venus après, n’a amené ce changement de mentalités. » Ainsi, au Club des Militants, explique Yannick Cornet, «nous luttons pour une île Maurice sans divisions culturelles et religieuses. L’idée, c’est de dire : on réveille le mauricianisme.»

Ce même appel au mauricianisme se retrouve chez un mouvement comme Azir Moris, bien que ce dernier récuse au contraire toute idéologie. Raison pour laquelle, d’ailleurs, Azir Moris ne participe pas à la marche du 10 mars en tant que groupe. «Je crois personnellement et fermement dans les valeurs d’un mauricianisme pur et SANS maîtres aucuns. Je crois en la nécessité de léguer aux enfants mauriciens, une société libre de tout accaparement sectaire ou communal…», réaffirme Jameel Peerally dans un communiqué de presse.

Lindsey Collen, responsable de Lalit, groupement qui ne participe pas non plus à la marche du 10 mars, se montre critique envers les tentatives d’ériger le Mauricianisme en outil d’alternative. D’une part, elle décèle dans ces revendications mauricianistes des différents «marcheurs», «une certaine forme de communalisme». «Zot pe kree ene nuvo kategori,« morisyen » pu bann « vre morisyen », on retombe dans la même logique de catégorisation communale».

D’autre part, elle observe que les contenus de ces revendications au nom d’un mauricianisme sont «vides de contenu, creuses, confuses». Lindsey Collen rappelle que l’idéal d’une unité mauricienne ne supprime pas l’exploitation dans la société, elle ne fait que la masquer. D’après elle, l’utilisation du mauricianisme par les mouvements de jeunes alternatifs ne conduirait nulle part. «Il y a d’autres outils idéologiques à disposition», explique-t-elle, «par exemple le concept de lutte des classes et le concept de conscience des objectifs de la mobilisation». Ainsi, sans ces outils classiques de la mobilisation, comme le concept de conscience, au sens marxiste du terme, «bizin ki zot kone seki zot pe fer. Pour le moment, ce qu’ils font, c’est de suivre sans comprendre.» Azhagan Chenganna confirme qu’effectivement, ces jeunes qui se mobilisent, «ne sont pas familiarisés avec les contenus politiques, et n’ont pas de véritables contenus critiques

Il semble toutefois que les jeunes «alternatifs» revoient à leur sauce les bons vieux outils idéologiques traditionnels. Concernant le Club des Militants par exemple, la lutte des classes est ainsi conçue comme devant passer « par  le partage équitable de la richesse du pays, l’empowermen, et la revalorisation de l’éducation», explique Yannick Cornet. «Au final s’est la mise en place de la méritocratie qui permettra d’en finir avec les inégalités de classe». Mais rien ne nous est dit sur les moyens d’y parvenir.

Au final, ces revendications des jeunes alternatifs mauriciens, plus que de l’idéologie, relèveraient davantage de l’utopie, c’est-à-dire de l’élaboration d’une société idéale. Ce serait peut-être là, la spécificité des différents mouvements de «marcheurs alternatifs» mauriciens : l’utopie des jeunes y rejoindrait l’idéologie des plus expérimentés.

Catherine Boudet
Journal du Samedi n°110 du 10 mars 2011

Retrouvez l’article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Maurice Ile Durable : «du MID» aux réalités

Alors qu’on célèbrera « Maurice Ile Durable » le 12 mars prochain, on serait plutôt ténté parler de « Maurice Ile Poubelle » car le pays est devenu un gigantesque dépotoir. Sans compter les plages publiques qui rétrécissent et se dégradent à vue d’œil, en l’absence de régulations de la part des autorités. Les forces vives tirent la sonnette d’alarme.

Alors que pour la célébration de l’indépendance, le 12 mars prochain, le concept «Maurice Ile Durable» (MID) sera à l’honneur, force est de constater que, dans le pays, c’est tout le contraire qui prévaut. Sur le terrain, les forces vives font le triste constat de la destruction programmée des milieux de vie des Mauriciens et surtout, lancent un appel urgent aux autorités pour davantage de régulations.

Pour Suttyhudeo Tengur, président de l’Association pour la Protection de l’Environnement et des Consommateurs (APEC), il existe à Maurice «toute une panoplie» d’atteintes à l’environnement. Les principales seraient : la pollution de l’environnement, la déforestation galopante, la pollution sonore et les problèmes de voirie. «L’hygiène est devenue un problème aigu à Maurice. Le pays est rempli de eye sores», s’attriste le président de l’APEC, une association qui lutte pour la défense d’une «consommation durable» et l’amélioration de l’environnement.

De son côté, Georges Ah Yan, président du Forum des Citoyens Libres (FCL), s’indigne surtout de l’état de dégradation des plages publiques, ou, du moins, de ce qu’il en reste…  «Nous avons perdu 70 à 75 % de nos plages depuis la fin des années 1980. Par exemple, au Morne Brabant, sur 4 km de plage il ne reste que 800 m de plage publique», explique Georges Ah Yan. «Pour diverses raisons. Le développement économique, d’abord, mais aussi la politique de distribuer les terres de l’Etat aux petits copains. Et nous on voit nos plages partir petit à petit dans l’eau sous nos yeux, impuissants de récupérer ces plages-là.»

Quant aux plages publiques qui restent, elles sont dans un état impressionnant de saleté et de dégradations, surtout après les week-ends et les jours de congés publics. Mais Georges Ah Yan n’en démord pas, ce n’est pas le public qu’il faut pointer du doigt. «On ne peut empêcher les gens de camper sur les plages publiques. Parce que la plage publique, c’est pour le public. Mais nous aurions pu réglementer, en réservant des espaces spécifiques comme camping areas, avec des points d’eau et une surveillance.» En l’absence d’infrastructures appropriées et de régulations, «c’est comme ça que le vandalisme et l’insécurité des campeurs ont augmenté», affirme le président du FCL.

Le comportement irresponsable des Mauriciens serait donc le symptôme d’une irresponsabilité ou, en tout cas, d’une insuffisante prise en charge au plus haut niveau. Suttyhudeo Tengur s’insurge de constater que les dégradations de l’environnement se poursuivent au nez et à la barbe de la Police de l’Environnement et du ministère de tutelle. «Ce ministère de l’Environnement, c’est un éléphant blanc. Voyez le nombre d’arbres que l’on abat tous les jours sur le bord de nos routes, au vu et au su de tout le monde. Sans parler du déboisement dans la région de Mare aux Vacoas… Avons-nous seulement un White Paper en matière d’environnement ?», interroge Suttyhudeo Tengur.

«La Beach Authority est supposée réglementer les plages, mais quand on regarde bien, c’est le contraire qui se passe», déplore pour sa part Georges Ah Yan. « Ils ordonnent la conversion des toilettes publiques en restaurant à Mont Choisy. A Flic-en-Flac ce sont les salles de bain publiques qui sont converties en bâtiment commercial… A la Preneuse, à Blue Bay, ce sont encore des problèmes de conversion des toilettes publiques en bâtiments commerciaux… Et tout récemment à Pointe aux Biches, on vient de déproclamer la plage publique pour construire un food court… La Beach Authority faillit dans sa mission, c’est pour cela que les plages publiques se dégradent. »

Pour autant, ni la FCL, ni l’APEC ne souhaitent entrer en guerre avec les autorités. Au contraire, ils voudraient plus de coopération et surtout, être plus écoutés. « Nous adressons beaucoup de lettres aux autorités mais qui malheureusement souvent restent lettres… mortes. C’est un peu le pot de terre contre le pot de fer », s’attriste Georges Ah Yan. « Il faut que le ministre de l’Environnement change son fusil d’épaule. Il doit prendre en compte les voix qui s’élèvent. Il doit reconnaître les efforts que nous faisons à travers des discussions, des recherches, des dossiers. Nous sommes prêts à collaborer », assure pour sa part Suttyhudeo Tengur. « Les techniciens de l’Environnement savent que nous parlons avec preuves à l’appui. Mais pourquoi jamais le ministère de l’Environnement ne nous invite-t-il dans des forums ? J’en suis moi-même arrivé à la conclusion que ce sont des stratégies d’évitement. »

Pourtant, ces organismes au service de l’intérêt général reçoivent énormément de doléances des citoyens. A l’APEC, «tous les jours nous recevons au minimum une ou deux lettres de témoignages concernant la Mare aux Vacoas, qui nous donnent des renseignements sur la situation. Mais est-ce que le ministère analyse les cas que nous postons sur notre web site ?» Quant à Georges Ah Yan, «tous les jours je dors à 1heure du matin ou même plus tard, car tous les soirs j’ai des personnes qui m’appellent ou qui viennent me voir pour me signaler des problèmes aux quatre coins du pays. Ils n’ont pas confiance dans leurs élus et dans les autorités supposées les aider. C’est pour ça qu’ils viennent me voir, comme étant issu de la société civile.»

Et, même si les forces vives sont débordées, elles tiennent le coup, dans l’intérêt du pays. «En attendant qu’il y en ait d’autres qui arrivent pour nous prêter main forte…», conclut Georges Ah Yan.

Catherine Boudet
Journal du Samedi n°109 du 03 mars 2012

Retrouvez la suite de cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Azir Moris : un «OPNI» dans le ciel mauricien

Un Objet Politique Non Identifié (OPNI) est apparu dans le ciel mauricien depuis août 2011. Alors qu’Azir Moris marche aujourd’hui sur le bâtiment de la télévision nationale, essayons de décoder cette nouvelle forme de mobilisation à Maurice.

Les critiques ont fait feu de tout bois suite à la première manifestation du groupe Wanted – devenu Azir Moris – le 10 septembre dernier. Souvent destructrices, elles n’auront pas contribué à éclaircir le ciel de la compréhension autour de cet OVNI ou plutôt, de cet OPNI (Objet Politique Non Identifié) que constitue le mouvement initié en août 2011 par Jameel Peerally et ses adhérents.

Retrouvez l’article dans : Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.