Chroniques

Les chroniques de Catherine Boudet

La réforme pour les nuls

LA REFORME POUR LES NULS

Réforme électorale (définition Wikipedia) : «Changements apportés dans le système électoral pour améliorer la façon dont les demandes du public sont exprimées dans les résultats des élections».

Réforme électorale (définition mauricienne) : «Dose calculée de changement apportée au système électoral pour le modifier le moins possible et pour ne pas froisser les lobbies communalistes».

 Exit Carcassonne et les experts qui n’ont rien compris au contexte mauricien. Leur rapport aura au moins eu le mérite de nous divertir pendant deux mois. Loi numéro 1 de Chomsky sur la manipulation des masses, «Stratégie de la distraction» : détourner l’attention du public des vrais problèmes. Entrée en scène du spécialiste des systèmes électoraux, Rama Sithanen, avec son rapport sur la réforme électorale, une vraie, dessinée par un Mauricien et pour les Mauriciens.

Pour tous les Mauriciens ? Disons surtout pour les politiciens mauriciens. A écouter les leaders des partis, on a surtout l’impression que la réforme, ce sera pour s’assurer que ceux qui ne pourraient pas entrer au Parlement par la grande porte (celle du FPTP) rentreront par la fenêtre (celle d’une proportionnelle bien dosée).

 Et puis, – mais ça il ne faut pas le dire à voix haute – il ne faut pas braquer les lobbies socioculturels. Le Dr Sithanen l’a bien précisé : On ne va pas faire dans le radical, dans le grand chamboulement, au risque de ne plus avoir de réforme du tout. Pour contenter tout le monde, donc, trouvons une formule pour faire du Best loser sans que ça ait l’air d’être du Best loser. Ou inversement, pour ne pas faire du Best loser tout en ayant l’air d’en faire. « On garde l’objectif » qui est, rappelons-le, d’assurer la représentation « de toutes les composantes de la nation », c’est-à-dire de ne surtout pas considérer que les Mauriciens puissent être capables d’élire un candidat pour ses compétences. C’est évident, après 43 ans d’indépendance (une nation tellement jeune !) le Mauricien n’existe pas par lui-même, ne pense pas par lui-même. Il n’est membre de la nation qu’en étant d’abord membre d’une communauté. Alors continuons de l’infantiliser et de lui faire croire que le seul bon élu est celui qui représente sa diversité ethnique. Cela évitera au passage, d’aborder le problème du clientélisme et de la corruption.

 D’ailleurs, gardons-nous bien d’expliquer au bon peuple admirable que la proportionnelle, ce n’est pas seulement la party list bloquée et décidée par les partis. Il existe une deuxième formule de proportionnelle : celle où l’électeur a le droit de choisir sur la liste les candidats de son choix, et même d’en ajouter qui n’y figureraient pas. Pourquoi, étrangement, cette formule de RP avec liste ouverte n’a-t-elle jamais été présentée au public mauricien comme option possible ? Loi numéro 7 de Chomsky sur la manipulation des masses : maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise.

 Et puis, si on voulait vraiment refléter la diversité de la population mauricienne, ce serait très facile : il suffirait de conserver le BLS, et de le rendre vraiment représentatif. Ce qui suppose un Best loser pour les femmes, un autre pour les homosexuels, un pour chaque caste et sous-caste de chaque communauté, ainsi que les Missions, Témoins de Jéhovah et autres Light Ministries, sans oublier pourquoi pas, la communauté des gothiques qui prend de l’ampleur parmi l’électorat jeune.

 Au total, une vraie bonne réforme électorale à la mauricienne, ce n’est pas pour assurer l’expression du choix des électeurs. C’est pour garantir « stabilité, équité et représentativité », autrement dit s’assurer que le vote du peuple interfère le moins possible dans la cuisine du pouvoir et que la susceptibilité des vrais détenteurs d’influence, à savoir les lobbies communautaires, soit préservée.

Journal du Samedi n°105 du 04 février 2012.

Retrouvez cette chronique dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Réforme des corps paraétatiques, la Belle au bois dormant

S’étant piqué le doigt à un fuseau, elle fut plongée dans un long sommeil. Cette histoire est celle de la Belle au Bois dormant. Elle pourrait aussi être celle de la réforme des corps parapublics.

Dans ces organismes, l’heure est aux nouvelles nominations politiques dans le sillage des élections. Certes, la vague de «lev pake ale» sera moins conséquente que s’il se fût agi d’un changement de majorité gouvernementale. Il s’agira néanmoins d’accommoder les logiques de la realpolitik résultant de l’alliance qui a conduit le gouvernement sortant à une nouvelle victoire électorale. Pourtant, la nécessité d’une dépolitisation des recrutements avait été placée au coeur même du projet de réforme des organismes parapublics enclenché sous le précédent mandat.  (…)

Impact n°11 du 21 mai 2010

Retrouvez la suite de l’article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Créole et graphie : l’emballage avant le contenu

C’est super. Munie d’une Akademi Kreol Morisien, d’une Ortograf du Kreol et bientôt d’une option Kreol a lekol, Maurice est sur la bonne voie. Oui, mais laquelle ?

Mais sur la voie d’une «reconnaissance du créole comme langue», me répondrez-vous. Encore que pour ça, il va falloir maintenant plancher sur la syntaxe et la grammaire… C’est d’ailleurs paradoxal. Car, si l’orthographe (ou, pour employer le mot à la mode, la graphie) constitue la chair d’une langue, la syntaxe et la grammaire en sont quand même le squelette. Alors pourquoi avoir voulu précipiter l’introduction du créole comme option à l’école ? C’est vrai qu’il n’a fallu que 3 mois pour finaliser le document qui fixe la graphie du créole.

Si on se dépêche aussi avec la syntaxe et la grammaire, avec un peu de chance d’ici la prochaine rentrée scolaire les gosses pourront enfin prendre le créole en option. Désormais, le créole à l’école ne sera plus le privilège des seuls élèves du PREVOKBEK.

Mais quand même, est-ce bien logique tout ça ? Le fait même d’avoir mis la transcription avant la grammaire, c’est-à-dire d’avoir mis la charrue avant les boeufs, montre à quel point «faire du créole une langue» est une démarche idéologique. A quel point on s’est préoccupé d’abord du «packaging» au lieu de se soucier des fondements sur lesquels faire reconnaître le créole comme langue.

Vous me direz qu’il fallait bien commencer quelque part. Et l’étape de la grafi, c’était la plus facile, puisque de toute façon l’enjeu principal était de s’entendre sur la phonétisation à adopter. On a ainsi réussi à faire passer la pilule, c’est-à-dire à faire croire que le créole écrit devait nécessairement être phonétique.

Pourtant, en écrivant «mayo» (au lieu de maillot) «kanser» (au lieu de cancer) «ogmentasyon» (au lieu de augmentation), est-on vraiment en train de faire du créole une langue ? D’ailleurs, pour les mots anglais passés dans la langue française, écrit-on «sex-appeal» ou «seksapil» ? «thriller» ou «srileur» ? «week-end» ou «ouikène» ? «oldeupe» ou «hold-up» ?

Cette obsession à vouloir absolument «faire du créole une langue» équivaut dans ces conditions à le faire passer sous les fourches caudines des idéologues, ceux qui veulent à tout prix nier sa double spécificité : d’une part un vocabulaire largement basé sur la langue du colonisateur et d’autre part, une grammaire et une syntaxe largement basées sur les langues des esclaves et des engagés.

Et parce que le premier élément est considéré comme honteux, alors on le masque avec de la phonétique… Le résultat : si on veut imposer le créole phonétique comme langue, il faudra bien se débrouiller pour le faire ingurgiter de force à un maximum d’élèves sur plusieurs générations. Parce qu’autrement, ils resteront minoritaires, ceux qui ont le courage d’apprendre et de pratiquer de leur propre gré une grafi indigeste et qui vient violenter les cartographies mentales…

Si on voulait vraiment rendre service aux élèves créolophones en difficulté, on commencerait par introduire à grande échelle dans le pays ce qui est déjà pratiqué par certains enseignants avisés, à savoir la recherche de pédagogies adaptées à l’enseignement de l’anglais à des enfants non anglophones : que ce soit l’EAL (English as an Additional Language) ou encore le TESOL (Teaching English to Speakers of Other Languages), pour ne citer que ces deux-là…

Mais le créole à l’école, c’est surtout important pour créer de toute pièce des bataillons créolisants marchant à marche forcée, leur manuel de grafi kreol entre les dents, vers la victoire…

Catherine BOUDET
Impact n°51 du 04 mars 2011

Retrouvez l’article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Mauritius, « flood-proof island » ?

Hier Lola, aujourd’hui Bingiza… Mais où en sommes-nous depuis les conclusions du rapport Domah formulées après les inondations de mars 2008 ?

La conservation du patrimoine est un enjeu suffisamment important pour que le débat se poursuive et de façon constructive. Mais tandis que nous débattons, toutes les belles paroles et les belles formules à adopter pourraient bien partir à vau-l’eau… D’autant que nous sommes en pleine saison des pluies, Bingiza est passée à plus de 700 km au Nord-Est des Mascareignes le week-end dernier, n’étant alors qu’une tempête tropicale modérée, et cela a suffi de créer la panique dans le pays à cause des inondations.

Ce qui n’est pas sans rappeler ce fatidique mercredi de 26 mars 2008, qui a laissé des traces pénibles dans la mémoire collective mauricienne. Deux ans se sont écoules depuis que l’ex-Lola entraînait des inondations d’une rare intensité dans différentes parties du pays, qui, prenant les autorités et la population par surprise, ont causé 4 pertes humaines.

Les observations et recommandations du Fact Finding Commitee qui fut alors mis sur pied, présidé par le Juge Domah, sont toujours d’une remarquable actualité. Le rapport Domah, rendu le 23 mars 2009, qui n’a jamais été rendu public, mais que nous avons pu nous procurer, met le doigt sur les « lacunes systémiques » qui ont conduit au désastre. “In the absence of any specifie chapter on floods in our disaster management System, in the absence of any warning System conceived to warn people of flooding, thé warning given by the authorities could only by of an advisory nature rather than the deterrent nature considering the gravity of the situation », constate le rapport en page 15.

En d’autres termes, les mesures prises en cas d’inondation continuent de s’appuyer sur le vieux réflexe de mesurer et prendre en considération le risque venu du ciel, mais pas celui du phénomène de l’accumulation des eaux sur le sol. Le rapport dénonce le fait que l’on s’appuie de façon erronée sur un système d’alerte et de gestion des risques approprié pour les cyclones mais ne peut pas s’appliquer pour les inondations.

Les constats effectués par le rapport Domah viennent confirmer les analyses faites dans diverses sections de la presse et de la société civile, à savoir aussi que nous nous retrouvons pris au piège d’une bétonisation excessive et non planifiée. Le rapport est formel : la responsabilité à « a one-time generalized attitude of authority, citizen and developer alike who placed ferroconcrete in the fore-front of our development with little heed to the issues of human and material security » (p. 40)

Le rapport Domah préconise donc une stratégie intégrée de la gestion des risques naturels, pour remplacer l’approche adoptée jusqu’à présent qui reste uniquement « défensive and reactive ». Le rapport Domah suggère en outre de développer un partenariat avec les radios privées et avec le secteur privé pour la mise en place d’une culture et d’un schéma visant à faire de Maurice « a flood-proof island ». Pas vraiment un scoop, donc, mais il reste à faire un suivi de ces recommandations…

Impact n°50 du 28 février 2011

Retrouvez cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Aménagement du territoire : ça vous dit quelque chose ?

Certains vivent dans des pays «en voie de développement», nous, nous vivons dans une île «en voie de bétonnement», pour reprendre l’expression de notre confrère Jean-Claude Antoine du journal Week-End dans un récent édito.

Face aux constructions pharaoniques qui s’élèvent de terre, Lorraine Lagesse, la passionaria du patrimoine port-louisien, tire la sonnette d’alarme : d’ici 25 ans, il ne restera plus rien de ce qui a fait la grandeur historique de la capitale. Certes, entre conserver les traces du passé et en tracer de nouvelles pour l’avenir, on pourrait se poser la question de savoir s’il est réellement nécessaire de procéder à un arbitrage. Sortons d’abord de ces discours archi-remâchés de type «pour savoir où on va, il faut savoir d’où on vient».

Ce que vient utilement rappeler notre interviewée, c’est ce message laissé par les traces du passé, pierres ou noms de lieux : l’importance de rechercher une qualité de vie. Ironiquement, on nous bassine avec les «Mauritius c’est un plaisir», les «green buildings» et les «Maurice Ile Durable», mais finalement, plus on parle, moins on en fait.

Alors, pour en revenir au patrimoine, et si on s’était trompé ? Et si on avait abusivement relié la question du patrimoine et de sa (non-)préservation au seul aspect historique ? A trop voir dans l’Histoire les traces d’affrontements entre groupes pour tenter d’établir la légitimité de l’un ou de l’autre, de leur contribution, et si on avait oublié l’essentiel ? A savoir que le patrimoine, ce n’est pas juste les traces du passé, mais aussi et surtout un «existant hérité», sur un territoire qu’il convient d’aménager.

Dans certains pays, cette question est prise au sérieux, au point qu’il existe des ministères d’Aménagement du Territoire, et même des filières d’études en Aménagement du Territoire… Tiens, à ce propos, y a-t-il un pilote dans l’avion (gouvernemental) ?

Sans s’attarder sur les raisons idéologiques ou les craintes politiques qui ont motivé le retrait des lignes Culture et Patrimoine de la CSR, aujourd’hui notre interviewée identifie comme ultime piste de solution une coopération entre les grands consortiums du pays… Des mécènes d’un nouveau genre auxquels le défi est lancé de ne pas attendre l’aide de l’Etat…Sous peine de retomber dans les mêmes schémas qui ont donné lieu aux grandes batailles idéologiques qui se jouent autour de sites comme le Morne ou l’Aapravasi Ghat…

En d’autres termes, le plus important, c’est surtout une question d’approche. Lorraine Lagesse le dit très bien : autant se lancer sur les pistes de l’Histoire (la vraie, celle qu’on découvre par soimême, pas par pseudo-experts interposés) révèle tout ce que les cloisonnements ont d’instrumental, autant il importe aujourd’hui d’éviter de les reproduire afin de sauver cet «existant hérité» en perdition…

Catherine BOUDET
Impact n°48 du 11 février 2011

Retrouvez l’article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Les chevaux de Troie

C’est bien connu, il existe pour les puissances occidentales diverses façons d’exercer une surveillance – nous dirions diplomatiquement une «veille» – sur le capital intellectuel et surtout sur l’évolution politique des pays du Sud.

 La première, classique, passe par le brain drain – il suffit d’attirer les «cerveaux» de ces pays en leur offrant des salaires plus alléchants et un cadre de travail plus favorable. Les intellectuels mauriciens ou africains auront d’autant plus de mal à résister à ce chant des sirènes, que dans leurs pays respectifs les conditions de travail et surtout la reconnaissance de leur mérite restent largement insatisfaisantes.

Mais il existe aussi d’autres façons plus subtiles pour les grandes puissances d’obtenir un insight du fonctionnement des systèmes politiques africains. Il suffit de créer des bourses et des programmes de recherche en leur attachant une note de prestige, et surtout un bon financement, pour inciter les scientifiques de ces pays à dispenser le contenu de leurs travaux.

Or, les exposés de ces chercheurs auront-ils la même connotation s’ils sont destinés à un public national désireux d’améliorer son destin collectif, ou à des grandes puissances dont le dessein principal est de maintenir leur hégémonie sur le monde ? Nous en avons eu dernièrement dans l’actualité plusieurs exemples de ces diverses utilisations des intellectuels mauriciens comme chevaux de Troie.

Que ce soit cet auteur confirmé que nous venons d’interviewer, enseignant à l’Université de Maurice, invité à l’origine pour un programme de creative writing aux Etats-Unis, et qui se retrouve face à un public de diplomates américains l’interrogeant sur le système politique mauricien et sur la géopolitique de l’océan Indien… Que ce soit cette dynamique chercheuse issue de la même institution, qui se voit accorder une bourse prestigieuse pour des recherches sur la démocratie mauricienne… Ou encore ce jeune et brillant rédacteur-en- chef employé au Pentagone pour travailler sur… la sécurité en Afrique, traduisons, sur la sécurisation de l’Afrique !

Loin de moi l’idée de jeter la pierre à des individualités, pour lesquelles j’ai en outre la plus grande estime. Il m’est d’ailleurs arrivé le même type d’aventure, lorsqu’en 2000, jeune doctorante, j’ai bénéficié d’un financement par un organisme français en Afrique du Sud pour un premier travail de terrain dans le cadre de ma thèse en Science politique.

Quelle ne fut pas ma surprise, quelques semaines avant mon départ, de recevoir un coup de fil de l’ambassade de France en Afrique du Sud, proposant de me fournir des contacts pour monfieldwork, en échange d’un rapport détaillé du résultat de mes recherches… Voilà comment des universitaires peuvent se retrouver, s’ils n’y prennent garde, au service des intérêts diplomatiques, voire hégémoniques des grandes puissances… Intérêts qui ne convergent pas nécessairement, loin s’en faut, avec ceux de leur pays d’appartenance…

Le dilemme se pose en termes d’éthique professionnelle et personnelle : en tant qu’intellectuel, jusqu’où est-il possible d’aller pour bénéficier de meilleures conditions d’exercice de son rôle sans avoir à vendre son âme au diable, lorsqu’on se retrouve à mettre en balance intérêt de la patrie et intérêt personnel ? Et surtout, quand les deux ne convergent plus…

Impact n°46 du 28 janvier 2011

Questions de méthode…

Les deux invités de l’Université Populaire de l’Ile Maurice (UPIM) cette semaine nous le disaient en interview : il faut se méfier du règne des experts. Du moins de ceux qui ont tendance à trouver des explications causales à tous les phénomènes sociaux.

Il n’est pas certain que trouver l’explication causale des problèmes permette de les résoudre. En particulier si cette explication causale 1) cherche des causes extérieures, voire des boucs émissaires 2) conduit à coller des étiquettes 3) dévie l’attention du processus de résolution de problèmes.

C’est le cas de la question des violences sociales, en particulier chez les jeunes : «Si on me fournissait des clés, fort improbables pour le moment, je ne pense pas que ça améliorerait considérablement le travail que je fais avec les enfants», avoue l’éducateur spécialisé Stéphane Dutertry en page 17 du numéro d’Impact de cette semaine. À cet égard, le champ des sciences sociales a sûrement fait un mauvais héritage avec la méthode venant des sciences dites «dures» qui s’appuie sur la relation de «cause à effet». Mais attention, se méfier des explications causales ne veut pas dire qu’il faille évacuer la recherche des sources d’un problème.

Tout au contraire, il me semble bien plus important d’orienter la réflexion vers l’identification des mécanismes entrant en ligne de compte dans un phénomène social ou dans un problème donné (le «comment» des choses), que vers la recherche, ô combien piège, du « pourquoi ». Prenons un exemple très simple. Tiens, au hasard, le problème de l’eau. Explication par le «pourquoi» : la pénurie en eau est due au fait que la pluie ne tombe pas en quantité suffisante, le niveau des réservoirs est bas et les Mauriciens gaspillent la précieuse ressource. Solution : il faut couper l’eau pour éviter les gaspillages.

Méthode par le «comment» : comment se fait-il qu’avec une pluviométrie supérieure à la moyenne mondiale, et une population qui ne consomme que 7 à 13 % de l’eau disponible, on se retrouve avec un niveau de ressource en eau critique dès que la pluie ne tombe pas ? Solution : recherchons comment équilibrer la consommation d’eau entre les différents postes de consommation, c’est-à-dire la population, l’agriculture ET l’industrie, et surtout comment parvenir à un meilleur stockage de l’eau et à un développement maîtrisé des postes qui consomment le plus d’eau…

On pourrait trouver encore plein d’exemples comme ça, comme le problème de la corruption, celui de l’insécurité, celui de la violence sur les femmes, etc. Mais je suis sûre que vous aurez déjà compris la démonstration et que vous pourrez refaire le même exercice avec un sujet de votre choix, tranquillement installé dans le sofa de votre salon, de votre bureau ou de votre ministère…

Impact n°44 du 14 janvier 2011

Flower power, c’est fini (mais bonne année quand même !)

En ce dernier jour de l’année, j’ai une pensée particulière pour les ouvriers de FCC ex- Manupan, de Plaine-Lauzun, qui ont reçu vendredi dernier un bien étrange cadeau de Noël : leur lettre de licenciement. A l’heure où la plupart de leurs concitoyens faisaient leurs achats de Noël pour leurs enfants, eux devaient se présenter au ministère du Travail pour faire valoir leur droit à une maigre indemnisation.

On se dit que, quand même, un minimum d’égards pour ces travailleurs et pères de famille aurait voulu qu’on choisisse une autre date pour accomplir un acte aussi cynique que celui de licencier son personnel une veille de Noël, juste pour des considérations d’année financière à boucler.

Ceci dit, nous avons tout de même passé l’âge de nous indigner sur la sécheresse de coeur du capitalisme sauvage ou des gouvernants. Après tout, l’augmentation du ticket de bus en plein mois de décembre est passée comme une lettre à la poste. Le bon peuple était bien trop occupé à dépenser son bonus de fin d’année dans les magasins pour trouver à y redire. En mettant 2010 au placard, il semble désormais assez patent qu’on peut aussi y ranger les idéaux révolutionnaires et socialisants. Comme le disait l’écrivain français Olivier Rolin, révolutionnaire «repenti», dans Impact du 26 novembre dernier, «J’ai passé des années à croire à des folies (…) j’ai passé des années à être un crétin».

Eh oui, le Flower power, c’est bien fini ! Nous ne saurions non plus en blâmer l’élite intellectuelle, dont notre confrère Rabin Bhunjun de l’express-dimanche, dans son édito de dimanche dernier, soulignait à juste titre la passivité, le «sérieux déficit d’idées et de débats constructifs». Pour que les intellectuels puissent exercer leur rôle qui est (théoriquement) de faire entendre les causes justes audessus de la cacophonie ou de l’apathie ambiante, et de bousculer les représentations sociales… encore faut-il qu’il reste quelqu’un à bousculer.

D’ailleurs, au risque de décourager les militants des droits de l’homme, rappelons la mise en garde effectuée dans les colonnes d’Impact de la semaine dernière par Sabah Carrim. Cette universitaire mauricienne qui enseigne les droits de l’Homme en Malaisie nous avertit que le siècle des droits humains pourrait bien ne pas être éternel. Et on la croit sans peine.

De même que l’égalité n’a pas toujours été un idéal dans l’histoire de l’humanité, l’éthique des droits humains pourrait bien se voir remplacée dans un futur pas si lointain. Remplacée par quoi ?

Idéalement, par une société «de haute qualité» à l’horizon 2020, prône l’économiste Georges Chung Tick Kan. Qu’il nous soit permis d’en douter… A moins que «haute qualité» ne soit synonyme de «haute consommation». Et quoi qu’il en soit, l’«exploitation de l’homme par l’homme» de Marx reste une valeur sûre…

Catherine BOUDET
Impact n°43 du 31 décembre 2010

Retrouvez la suite de cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Conte de Noël mauricien

C’est la belle nuit de Noël. Il est né, le divin enfant, dans une usine désaffectée d’une petite ville appelée… Dubreuil.

Un couple de squatters, du nom de Marie et Joseph, attendaient en vain d’être relogés après la démolition de leur petite case en tôle. En route vers la ville de Port-Louis, où ils se rendaient afin que Joseph puisse s’inscrire à un stage de charpentier avec la National Empowerment Fondation, Marie fut prise des douleurs de l’enfantement. Comme le couple n’avait pu obtenir un logement NHDC, Marie dut accoucher dans une usine à thé désaffectée près de la petite ville de Dubreuil. L’enfant Jésus vint au monde à minuit.

On rapporte que Joseph a sauvagement battu Marie, après l’avoir **** (censuré). Il a commis cet acte barbare après avoir reçu les sms d’un dénommé Gabriel l’informant que Marie n’était plus vierge. Craignant pour la sécurité de l’enfant, les voisins ont alerté les agents de la Child Unit, mais lorsque ces derniers se sont présentés à la porte de l’usine, ils n’ont rien noté de suspect et sont donc repartis.

Trois rois mages, Melchior, Gaspard et Balthazar, étaient attendus à la porte de l’usine aux environs de minuit afin d’apporter au nouveau-né des présents. Mais nous avons appris que Gaspard a été retenu à une fonction ministérielle dans le Nord du pays. Melchior ne pourra se rendre à l’usine, car il doit comparaître demain matin en cour de Mapou pour détournement de mineur. Il est accusé d’avoir séquestré une jeune fille dans une chambre d’hôtel du Nord du pays. Quant à Balthazar, il a été arrêté alors qu’il sortait de l’aéroport de Plaisance par les officiers de l’ADSU, qui ont découvert dans la cassolette une cargaison de Subutex dissimulée entre la myrrhe et l’encens.

En cette belle nuit de Noël, nous fêterons malgré tout dans la joie et l’allégresse la naissance du divin enfant venu pour sauver le monde de ses péchés. Et nous pourrons nous dire que la bonne nouvelle, c’est qu’il ne connaîtra jamais le chômage…

Catherine BOUDET
Impact n°42 du 24 décembre 2010

Retrouvez la suite de cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Le petit Chaperon rouge mauricien… et les coupures d’eau

Le petit Chaperon rouge mauricien… et les coupures d’eau

« Mère-Grand, pourquoi me coupes-tu l’eau du robinet ? » demanda le petit Chaperon rouge. « Mais c’est pour mieux te manger, mon enfant », lui répondit le grand méchant loup du développement industriel mal maîtrisé.

Allez, une devinette. Quel est le pourcentage de l’eau consommée par les ménages mauriciens sur le total de la ressource hydrique utilisée ? Vous l’aurez compris, la réponse est cruciale. Car tous les ans c’est la même sérénade : les réservoirs sont vides. Il faut rationner car les Mauriciens gaspillent l’eau.

Pourtant, ce n’est pas du tout ce qui ressort de l’investigation que nous avons publiée en début d’année dans le numéro 1 d’Impact (« Vers une gouvernance de l’eau », 12 mars 2010). D’abord, Maurice dispose d’une pluviométrie supérieure de 22,5 % à la moyenne mondiale. Certes, les spécialistes s’accordent à dire que le problème majeur du pays est la déperdition d’eau. Pourtant, si l’on examine les chiffres de près, il apparaît que la consommation d’eau potable ne constitue que… 13,5 % du total de la ressource hydrique utilisée !

Refaisons les calculs. L’eau utilisée pour les besoins humains constitue environ 982 millions de mètres cubes par an, c’est-à-dire 90 % de l’eau qui compose les rivières, réservoirs et nappes phréatiques de l’île. Sur ces 982 millions de mètres cubes d’eau, 52,5 % sont absorbés par l’agriculture, 34 % servent à produire l’électricité et… 13,5 % vont dans les robinets (eau potable), c’est-à-dire à la fois pour les ménages, pour l’industrie et les hôtels. La production d’hydroélectricité n’exerce aucune concurrence sur la consommation d’eau potable, puisque trois réservoirs lui sont spécialement dédiés. L’agriculture non plus, puisqu’elle s’alimente principalement aux rivières (79 %).

Alors, où est-ce que le bât blesse ? Ce fut extrêmement difficile de percer le mystère. Parce qu’en matière de noyage de poisson, les autorités concernées se sont montrées championnes. D’abord, pas de transparence sur les chiffres.

Les critères de base retenus pour les calculs du Mauritius Research Council diffèrent de ceux de la Water Resources Unit ou de la Central Water Authority (CWA). Étrangement, il n’a pas été possible de démêler la part exacte de la consommation d’eau potable des ménages par rapport à celle de l’industrie et des hôtels. (Nous en profitons pour lancer un appel à qui voudra bien nous fournir les chiffres).

Enfin, impossible d’obtenir des réponses claires à nos questions : « Pourquoi avez-vous besoin de ces détails ? », nous répond-on. Alors, pourquoi tant de mystère ? « Mais c’est pour mieux vous manger, mon enfant », répondrait le loup au petit Chaperon rouge qu’est le consommateur mauricien. Car c’est beaucoup plus facile d’accuser les Mauriciens de trop laver leurs voitures et de trop arroser leurs jardins que d’avouer que c’est le grand méchant loup du développement industriel qui pompe la ressource en eau du petit Chaperon rouge !

À la Water Resources Unit et à la CWA, à force de se faire cuisiner, on a tout de même fini par cracher le morceau. Normalement, le Master Plan doit permettre d’anticiper l’évolution de la demande en eau. Mais en pratique, avec le développement industriel galopant, « la demande en eau a dépassé nos espérances », devait confesser un responsable. Que ce soit dans le sud avec les IRS et le développement aéroportuaire, ou à Port-Louis, « il y a beaucoup de variables qui rentrent en compte, on ne prévoyait pas tout ça ».

Il faut donc arrêter de faire croire au petit Chaperon rouge mauricien que c’est lui qui gaspille le petit peu d’eau qui lui est alloué. Les fuites dans les canalisations ou l’arrosage des jardins n’expliquent pas tout. Le véritable grand méchant loup qui pompe la ressource en eau, c’est bel et bien le développement industriel mal maîtrisé. Heureusement, le ministère des Utilités publiques planche sur une National Water Policy qui devrait venir introduire une véritable politique de l’eau. C’est la seule planche de salut du petit Chaperon rouge.

Impact n°41 du 17 décembre 2010

Retrouvez cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.