Analyses

Analyses de l’actualité socio-politique mauricienne

Loi Badain et enrichissement frauduleux : une législation-passoire

Le Good Governance and Integrity Reporting Act permettra-t-il vraiment de lutter contre l’enrichissement malhonnête et la corruption ? Rien n’est moins sûr.

La loi Badain est censé venir compléter un arsenal législatif déjà existant de lutte contre la corruption et l’enrichissement frauduleux. Or, pour le moment, même avec le Good Governance and Integrity Reporting Act, l’arsenal législatif restera incomplet dans son champ d’action.

(suite…)

Un néopatrimonialisme à la Mauricienne

Des sommes vertigineuses dans des coffres-forts et de possibles ramifications à l’étranger. La découverte par la police chez un ex-Premier ministre de plus de Rs 220 millions en coupures diverses (l’équivalent De plus de 125 ans de salaire d’un Premier ministre) avec les inculpations provisoires pour blanchiment d’argent, puis les multiples rebondissements et dommage collatéraux qui en découlent, ont eu de quoi frapper les esprits.

La corruption, que l’on peut définir comme l’abus de positions de pouvoir à des fins d’intérêts privés, repose nécessairement, surtout quand elle fonctionne à grande échelle, sur le favoritisme et sur la clandestinité, puisqu’il s’agit d’échanges illégaux. Non seulement il y a échange de faveurs, mais en plus, les protagonistes de la transaction corrompue doivent se protéger mutuellement contre toute sanction légale puisque si l’un tombe, l’autre risque de tomber aussi. Il y  a ainsi une inversion, voire une perversion qui s’est produite dans le fonctionnement des institutions. (suite…)

« Ramgoolamgate » ou le triangle noir de la corruption

Des sommes vertigineuses dans des coffres-forts et de possibles ramifications à l’étranger. La découverte par la police chez un ex-Premier ministre de plus de Rs 220 millions en coupures diverses (l’équivalent De plus de 125 ans de salaire d’un Premier ministre) avec les inculpations provisoires pour blanchiment d’argent, puis les multiples rebondissements et dommage collatéraux qui en découlent, ont eu de quoi frapper les esprits.

Mais, moins qu’une surprise, le « Ramgoolamgate » est plutôt une stupéfiante confirmation, un symbole de l’état avancé de corruption dans lequel le pays s’était enfoncé dernièrement. C’est d’ailleurs ce niveau de gabegie que l’électorat mauricien a sanctionné aux législatives de décembre dernier.  (suite…)

MLP-MMM Second Republic project: the strange transplant of a semi-presidential regime “à la française”

The project of Second Republic issued on the 19th of September 2014 as part of the “Electoral Alliance Agreement between the MLP and the MMM” draws its inspiration from a semi-presidential regime “à la française”. However, as we will see, it gives rise to a selective interpretation of such a system, focusing on measures that can increase the powers of the President, at the expense of mechanisms, which guarantee the balance of powers.

One major change proposed by the MLP-MMM project, which would bring the Mauritian political system closer to the French one, lies in the introduction of the universal suffrage to designate the President of the Republic. (suite…)

« Mini-bill constitutionnel » : La dépossession du capital politique des Mauriciens

Enlever d’une main aux Mauriciens ce qu’on leur a donné de l’autre. Voilà comment on pourrait résumer la proposition d’amendement constitutionnel qui doit être soumis au vote parlementaire ce vendredi 4 juillet 2014. Le « Constitution (Declaration of Community) Temporary Provisions Bill », ou plus populairement « mini-bill », présente ceci d’intéressant : en proposant de rendre optionnelle la déclaration d’appartenance ethnique, il est supposé marquer un changement important dans la conception de la citoyenneté. (suite…)

Kozkoze, réforme, prorogation : ce qui se joue derrière le rideau de la « consociation »

Kozkoze, réforme, prorogation : ce qui se joue derrière le rideau de la « consociation »

Il y a des petites phrases assassines, comme ça, qui passent inaperçues. Dans le concert des commentaires sur la réforme électorale et maintenant sur la prorogation du Parlement (censée servir à la préparer) il y a un point essentiel qui est passé à la trappe. Et pourtant, il conditionne beaucoup de choses…

De même que l’on dit avec Montesquieu qu’il y a « les lois et l’esprit des lois », il y a la réforme électorale et l’esprit de la réforme électorale. Parce que le White Paper du 24 mars 2014 proposait d’éliminer la classification communale officielle du système électoral, il est devenu politiquement correct de fermer les yeux sur les aspects nettement moins démocratiques de la proposition (comme par exemple le fait de ne pas vouloir redécouper les circonscriptions, ou encore le fait que la fameuse liste proportionnelle ne sera pas soumise au scrutin…)

Et ensuite, on va crier à l’assassinat de la démocratie à l’annonce de la prorogation du Parlement ou des kozkoze d’alliance entre leaders politiques. Encore faudrait-il que l’on sache de quelle démocratie il s’agit ? De quoi parle-t-on exactement ?

La petite phrase du White Paper passée inaperçue, donc, nous dit : « The proposed electoral system may indeed assist in reflecting the plurality and diversity of the Mauritian nation in the legislature. As Dr Sithanen said, the one difference will be that, instead of these seats being constitutionally entrenched, it will now form part of a social compact, a consociational arrangement where the responsibility rests with political parties especially their leaders ».

Mais qu’est-ce qu’un « consociational arrangement » ? Les « consociations » sont des systèmes politiques qui ont pour principale caractéristique de reposer sur des ententes entre les élites politiques. Arend Lijphart, le père de la théorie consociative, définit les démocraties consociatives comme des arrangements politiques de règlement ou d’évitement des conflits, mis en place dans des sociétés où les différences culturelles ou ethniques risquent de conduire à des violences. La particularité de ces arrangements politiques tient au fait que, d’une part, les élites politiques sont supposées représenter les différents groupes ethniques en présence ; et que d’autre part, ces mêmes élites négocient, au nom des groupes qu’elles représentent, des solutions de compromis. La démocratie consociative privilégie donc le partage du pouvoir (power sharing) plutôt que la compétition politique.

A Maurice, ce système a été mis en place par les Britanniques pendant le processus de décolonisation (1947-1967). Il s’agissait alors surtout de rassurer toutes les composantes ethniques qu’elles auraient leur place dans la nation indépendante. La consociation mauricienne s’exprime formellement (mais symboliquement) au niveau du législatif notamment par le biais du Best Loser System, mécanisme électoral correctif qui garantit une représentation à tous les groupes ethniques au sein du Parlement. La consociation s’exprime aussi de façon informelle et plus profonde dans l’exécutif et dans les autres rouages de l’Etat, par des règles tacites présidant à la répartition des hautes positions entre des élites censées représenter les différentes communautés, mais en vertu de mécanismes qui échappent à la volonté populaire et qui d’ailleurs ne favorisent pas nécessairement un équilibre ethnique.

La deuxième caractéristique de la consociation, c’est qu’elle donne lieu à un jeu politique qui se joue dans deux arènes à la fois : la compétition dans l’arène électorale et la coopération entre élites politiques au sommet de l’Etat. Ces deux jeux sont antagonistes : dans l’arène électorale, les leaders doivent convaincre leur électorat ethnique qu’ils sont en compétition avec les autres leaders politiques. Pour cela, ils n’hésiteront pas à recourir à des campagnes de dénigrement contre leurs adversaires politiques, et à des slogans ethniques pour rallier leur communauté. Mais au sommet, ces mêmes leaders favoriseront des solutions d’entente et de compromis avec ces mêmes adversaires qu’ils auront dénigré en public.

Alors, une condition est nécessaire pour que les élites politiques puissent mener ces deux jeux simultanément : c’est le principe du secret. Cela donne aux leaders une latitude maximale pour négocier derrière le rideau des accords qui risqueraient autrement d’alimenter des mécontentements chez leurs électeurs. Le principe du secret est donc un outil consociatif qui minimise les risques de contestation populaire. Un célèbre exemple de cette pratique fut celui des négociations secrètes qui ont entouré l’excision des Chagos au moment des négociations pour l’indépendance. « C’est derrière notre dos, derrière le dos de l’électorat, très loin de l’influence nécessaire que pourrait et devrait exercer la population (c’est-à-dire l’électorat) que la plupart de nos dirigeants entendent désormais mener le pays vers un avenir constitutionnel », s’insurgeait déjà André Masson dans Le Mauricien du 8 juin 1965.

Autre outil consociatif visant à protéger la diplomatie au sommet, ce sont les mesures prises pour relever les gouvernements de leur obligation d’« accountability » vis-à-vis de la population, que ce soit avec les prorogations du Parlement ou le report des élections (comme ce fut le cas avec les premières élections générales de la nation indépendante, prévues en 1972 mais reportées à 1976).

A la lueur de ces éléments, on voit bien que les récentes actualités politiques qui ont scandalisé l’opinion publique, telles que les kozkoze entre Premier ministre et Leader de l’Opposition sur la réforme électorale, les tractations pour une alliance PTr-MMM et enfin la récente annonce de la prorogation du Parlement, relèvent de logiques consociatives.

Il faut donc bien comprendre que les propositions du White Paper, si elles sont répercutées dans le projet de loi à venir, n’augureront d’aucun changement, ni d’esprit ni de forme, concernant ce qui a été considéré comme des dérives démocratiques dans l’actualité récente, mais qui, encore une fois, sont tout bonnement des pratiques consociatives de power sharing.

Au passage, il faut noter que le White Paper ne propose pas d’éliminer le Best Loser System, mais de le « subsume » dans la Proportionnelle, autrement dit remplacer le mécanisme officiel de classification communale par un « arrangement consociatif » informel reposant dans la main des leaders (la fameuse représentation proportionnelle). Ce qui en plus ne garantit pas, loin de là, la suppression des logiques communalistes en vigueur dans les autres sphères de l’Etat…

Le White Paper vient nous signifier que les mécanismes consociatifs seront bel et bien renforcés dans un éventuel projet de loi sur la réforme électorale. Il serait peut-être temps de s’en inquiéter, lorsque l’on voit que, poussées à leur paroxysme, ces pratiques consociatives dont on a usé et abusé commencent à prendre un tour caricatural…

Catherine Boudet

Retrouvez l’article dans Le Mauricien

Retrouvez la réaction d’Ismaël Nazir « Consociation – l’effroyable trahison » dans Le Mauricien

Le mirage de la réforme électorale

Le mirage de la réforme électorale

On aurait presque pu y croire ! Mais tel un mirage dans le désert, qui recule dès qu’on croit l’atteindre, la réforme électorale vient une fois de plus de se volatiliser sous les yeux dépités du Mauricien assoiffé de démocratie.

Pourtant, depuis le rapport Sachs en 2002, jamais on n’avait cru en être aussi près, avec l’émission du fameux White Paper le 24 mars 2014 et les négociations engagées jeudi dernier entre le chef du gouvernement et le leader de l’Opposition.

Jusqu’à ce que se présentent ces fameux « macadams » qui, paraît-il, auraient fait capoter les pourparlers… Des macadams qui auraient concerné principalement le mode de désignation du Président dans une deuxième République, l’extension de ses pouvoirs et son « accountability ».

Mais si l’on y regarde de plus près, même si ces pourparlers avaient abouti, il n’y avait aucune raison pour qu’ils débouchent sur un projet de réforme électorale concret et crédible. Trois points techniques principalement, relevant du droit constitutionnel, le montrent.

En premier lieu, si la IIe République, qui est un changement constitutionnel majeur, était à l’agenda de la rencontre entre les deux leaders, pourquoi ne faisait-elle pas partie du White Paper ? Ou, inversement, pourquoi le projet de IIe République a-t-il été discuté par les deux leaders alors qu’il n’est pas examiné dans le White Paper ?

En deuxième lieu, s’il est question dans le White Paper du mode d’élection des députés (et plus particulièrement de la suppression du Best Loser System) en revanche la question du mode de désignation du Président de la République ne figure pas non plus dans ce document officiel. Pourtant, modifier le mode de désignation du Président de la République n’est pas chose anodine. L’élection du Président de la République au suffrage universel supposerait un changement structurel dans les institutions représentatives, à savoir le passage d’un régime parlementaire à un régime présidentiel.

Or, les deux régimes supposent un rapport différent entre l’Exécutif et le Parlement. Dans le régime parlementaire, comme c’est actuellement le cas à Maurice, l’Exécutif est partagé, entre, d’une part, le Président de la République qui est le chef de l’Etat, et d’autre part, le Premier Ministre, qui est le chef du gouvernement. Le Président de la République en régime parlementaire n’a pas de rôle politique. C’est le Premier ministre, en tant que chef du gouvernement, qui assume la conduite de la politique nationale. Comme les membres du gouvernement sont issus de l’assemblée parlementaire (d’où la désignation de « régime parlementaire »), le Premier ministre est avec ses ministres accountable (responsable) devant le Parlement.

C’est très différent lorsque le Président de la République est élu au suffrage universel. On entre alors dans le cadre d’un régime présidentiel, où le Président élu désigne son Premier ministre et les membres du gouvernement. Dans un régime présidentiel, le Président de la République est à la fois chef du gouvernement et chef de l’Etat. Le Président et le Parlement étant élus séparément, le Président et sa responsabilité politique ne peuvent pas être remis en cause par le Parlement.

On comprend donc qu’il y a un saut structurel fondamental entre les deux types de régimes, parlementaire et présidentiel. Voilà pourquoi l’idée de « la réforme électorale d’abord, la IIe République après », avancée à l’occasion des tractations, ne tient pas la route.

De plus, quand il est question de l’« accountability » de ce Président élu, c’est un non-sens. Dans un système présidentiel à la française, tel que Navin Ramgoolam le préconise (avec un Président de la République élu au suffrage universel à deux tours), ce n’est pas le Président qui est « accountable ». C’est le Premier ministre, en tant que chef du gouvernement qui est accountable devant le Président de la République (et non plus devant le Parlement comme en régime parlementaire) !

Quant au Président de la République élu au suffrage universel, ses pouvoirs sont limités par le principe de la séparation des pouvoirs, qui est davantage marquée dans le régime présidentiel que dans le régime parlementaire surtout tel qu’on le connaît à Maurice… Car actuellement c’est le Premier ministre qui nomme aussi bien le Chef-juge (le chef du judiciaire) que le Président de la République (le chef de l’exécutif), ce qui donne un système de power sharing et non pas une réelle séparation des pouvoirs.

En troisième lieu, qu’advient-il du vote des électeurs ? Au cours des tractations de la semaine dernière entre les deux leaders, il était question d’augmenter le pouvoir du peuple en lui conférant la possibilité d’élire son chef de l’Etat au suffrage universel. Non seulement cette proposition ne figure pas dans le White Paper, on l’a dit, mais en plus, ce document qui préconise l’introduction d’une dose de Proportionnelle dans le système électoral actuel, n’envisage même pas un mode de scrutin pour désigner ces députés complémentaires !

En effet, concernant la fameuse Représentation Proportionnelle (PR) sur party list que le White Paper recommande d’introduire, il s’agit d’une liste complémentaire de députés (qui viendrait remplacer les sièges de best losers actuels à être supprimés). Mais il est spécifié dans le document que l’électorat continuera de voter pour ses trois députés suivant le mode actuel de First-Past-The-Post, et que  concernant la fameuse liste proportionnelle, la formule retenue serait celle du Dr Sithanen, « apportion PR seats on the basis of votes obtained by unreturned candidates »… En matière d’approfondissement de la démocratie, ça se pose là !

Finalement, la véritable finalité de la réforme électorale, ce serait plus cet état de mirage, de projet constamment à venir et rempli de promesses. Mettre en œuvre concrètement la réforme électorale, ce serait prendre des risques politiques et en plus, ce serait perdre cette belle carotte politique qu’on peut tendre à volonté à l’opposition et au débat public. Pourquoi s’en priver ? A moins que ces tergiversations ne soient faites pour faire accepter à l’opinion publique, lassée d’attendre, des options ultra-minimalistes en matière de démocratie…

Catherine Boudet

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Tout sauf un gag

Le débat public s’est transformé dernièrement en une sorte de grand lavoir où la nation mauricienne lave son linge sale en public. Pour autant, est-ce mal ?

« Le gouvernement par la discussion », c’est ainsi que le Nobel indien Amartya Sen définit la démocratie. Ce spécialiste de la justice sociale rappelle que le vote n’est pas le seul mécanisme d’expression du choix démocratique. C’est le débat public, et plus précisément ce qu’il appelle le « raisonnement public », qui est le poumon de la pratique démocratique. Pourquoi ? Parce que les choix politiques, les politiques publiques, la gestion des institutions ne peuvent être évalués efficacement qu’à la loupe du raisonnement public.

Le droit de recevoir des informations
La tolérance des opinions contraires est donc bien évidemment « au cœur de la possibilité d’exercer le raisonnement public », souligne Amartya Sen. Comme Me Rada Gungaloo l’a bien dit dans Week-End du 13 janvier dernier, « la démocratie est faite de contradictions qu’il faut résoudre au fur et à mesure qu’elles se présentent tout en respectant les opinions divergentes ». Ce droit à la critique est d’ailleurs inscrit dans le Pacte international des droits civils et politiques, auquel Maurice a adhéré en 1973, qui non seulement énonce le droit à la liberté de penser (art. 18) mais souligne également que le droit à la liberté d’expression inclut « la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées (…) » (art. 19).

Ces droits humains à rechercher l’information et à la critiquer ne peuvent s’exercer sans une presse libre. La presse n’a pas qu’une vocation informative. « Des médias qui fonctionnent bien peuvent grandement faciliter le débat public argumenté, si important pour la recherche de la justice », explique Amartya Sen dans son ouvrage L’idée de justice. C’est bien là où le bât semble avoir blessé au cours des dernières semaines. Dans son ruling du 10 janvier dernier, le juge Domah a fustigé la propagation d’une paranoïa de type « touni minuit » autour de l’affaire Nandanee Soornack et de l’injonction intérimaire servie le 5 janvier à deux groupes de presse. Il dénonce là le parasitage du raisonnement public par des arguments ou réactions de nature émotionnelle, voire même irrationnelle.

Pour autant, se pose la question de savoir si le débat public ne doit être que l’expression de la « rationalité ». Cela demanderait d’abord l’existence de citoyens formés non pas de chair et d’os, mais uniquement d’un cerveau froid. Et puis, lutte-t-on contre la charge toxique de la rumeur uniquement en lui opposant une pensée cartésienne ?

Exposer le favoritisme de palais
L’espace public n’est-il pas au contraire un espace privilégié de médiation entre différents courants de sensibilités ou de sentiments existant au sein de la société ? N’est-il pas le lieu privilégié où peuvent être canalisées, et donc régulées, les tensions émotionnelles de la société, qui autrement sans cette prise en charge, pourraient bien exploser ailleurs et donner lieu à des débordements ?

Et puis, a-t-on la plus infime chance de supprimer la rumeur publique en soustrayant l’examen de ses fondements à la connaissance du public ? Il convient de se poser la question si le débat public se retrouve vicié par la présence de rumeur, ou bien par l’absence d’éléments d’enquête exposés pour confronter la rumeur avec des éléments pertinents de vérification, c’est-à-dire de validation ou d’infirmation ?

En attendant, il semble que nous soyons là à un tournant dans l’histoire politique mauricienne. Ce malaise au sein du débat public nous renseigne sur plusieurs choses. La déstabilisation n’est pas venue d’un « tissu social fragile » ou d’actions de masse irresponsables de la population, mais bien de l’intérieur même d’un système étatique en crise, où la séparation des pouvoirs – pourtant un acquis constitutionnel – ne semble plus être une évidence pour monsieur tout-le-monde, qui assiste médusé à certaines expositions médiatiques du favoritisme de palais.

De plus, la séparation entre fonction officielle et vie privée, entre ressources publiques et profits privés, est devenu très floue, comme l’ont illustré les épisodes récents de la campagne électorale des municipales. Il est intéressant de noter au passage, alors qu’en règle générale on s’accommode fort bien du flou artistique planant sur cette frontière entre public et privé, qu’une ligne de démarcation demande parfois à être rétablie d’urgence dans certaines circonstances.

Et surtout, ce débat « touni minuit », dans lequel deux vénérables institutions, la presse et la Cour suprême, crient mutuellement au viol, signale un élément très grave qui s’observe aussi dans d’autres sphères : le sacro-saint principe du check and balance (ce mécanisme d’équilibre où chaque maillon institutionnel est le contre-pouvoir des autres), si cher au fonctionnement des institutions mauriciennes, est rompu ou en tout cas sérieusement mis à mal. Pourtant, comme le souligne Joël Toussaint dans son édito de BWise-Info, « en vertu même des pouvoirs qui leur sont conférés, le judiciaire et la presse ont le devoir de mutuellement s’assurer la sérénité qui convient à l’exercice de leurs devoirs ».

Les interactions sociales dans le pays ont toujours été caractérisées par un très haut seuil de tolérance. Mais ce à quoi nous assistons actuellement, que ce soit au niveau des pratiques et discours politiques, des dérives de mœurs au sein de la société, et du débat public finalement, c’est l’explosion de tous les seuils de tolérance en même temps. Comme dirait le satirique Canard Enchaîné, allons-nous passer le « mur du çon » ?

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Identité nationale : le serpent qui se mord la queue

Le discours sur une nation mauricienne « à construire » contient en germe une contradiction profonde. Cette quête d’une identité nationale n’est-elle pas la négation d’une nation qui existe déjà ?

Un flou artistique dissimule les contours de l’identité nationale mauricienne. « Une nation encore jeune » ou « une nation à construire » sont des lieux communs qui reviennent souvent dans la bouche des Mauriciens… et qui sonnent comme une excuse. Une excuse à quoi ?

Qu’après 44 ans d’indépendance, la nation mauricienne soit « encore jeune », est un discours étonnant si on considère qu’aux élections de 1921, on voit déjà l’émergence d’un mouvement politique défendant le projet d’une nation mauricienne autonome et d’un Mauricianisme (mouvement emmené par l’avocat Joseph Duclos pour contrer le projet adverse de rétrocession à la France). L’idée de se penser Mauricien n’est donc pas neuve, elle est même vieille de plus d’un siècle. Il faudrait donc rectifier l’expression de « nation encore jeune » et parler plutôt « d’Etat-nation » encore jeune. Et là encore, en quoi cela pose-t-il problème ?

Quant à la deuxième assertion d’une nation mauricienne « à construire » ou qui « n’existe pas », elle est tout aussi misleading si l’on considère que la nation, c’est la communauté politique, c’est-à-dire un groupe qui se définit par l’appartenance à un Etat. La nation mauricienne, c’est donc l’ensemble des citoyens membres de l’Etat mauricien. Maurice ayant obtenu son indépendance en 1968, ses citoyens ayant la nationalité mauricienne, la nation mauricienne existe bel et bien. Là où se pose le débat, c’est sur les façons dont on se la représente, sur les modalités d’une identité nationale.

La vraie question se situe bien plus au niveau de ce que l’on entend par « construction nationale », ce fameux nation-building. Il est donc utile de se tourner vers les théories pour voir ce que ce terme recouvre. Les politologues britanniques Eric P. Kaufmann et Anthony D. Smith, spécialistes des nationalismes, ont montré que le nation-building contient une idée d’assimilation. Les dynamiques de nation-building sont à l’origine le fait d’un groupe ethnique dominant, d’un « ethnic core », qui dispose d’un réservoir de mythes fondateurs et qui va agréger autour de son projet de nation les autres groupes ethniques de la société, en essayant de les faire s’identifier à ces symboles, voire même en les assimilant culturellement, explique Eric P. Kaufmann.

Cette perspective éclaire la problématique mauricienne, puisqu’il est ainsi établi que le discours sur le nation-building tend donc vers l’assimilationnisme, que ce soit celui des diverses identités ethniques en une seule identité nationale, ou bien des divers groupes ethniques en un seul. En mettant cela à jour, on comprend mieux l’angoisse de ceux et celles qui s’interrogent « Mais y arrivera-t-on un jour, à la construire, cette nation ? »

Le fait que ce concept de nation-building véhicule l’idée sournoise d’une domination ethnique à visée assimilationniste, est un legs des discours de la période de la décolonisation. Comme l’a établi Anthony D. Smith, un autre ingrédient, outre la présence d’un ethnic core, est indispensable pour l’émergence des nationalismes : c’est l’apparition de l’Etat-nation et des luttes de décolonisation. C’est là que le nationalisme assimilateur est contesté, notamment par les « revivalistes » ethniques, c’est-à-dire les défenseurs des identités ethniques. C’est exactement le clivage qui a organisé l’espace partisan à Maurice pendant la décolonisation.

Cet héritage historique de la décolonisation n’est pas suffisant pour expliquer une culture politique qui présente la construction nationale comme un perpétuel but à atteindre. La nation est avant tout un lien politique. D’où le fait que l’on retrouve la référence à la nation (cette nation « à construire ») principalement dans les discours ayant rapport au politique.

Car c’est une loi classique de la communication politique, que d’agiter l’épouvantail de la division afin de se poser en rassembleur. On ne peut unir que ce qui est préalablement divisé. Or, les élites politiques mauriciennes tirent leur légitimité politique d’une représentation de type « photographique ». Il existe deux types de représentation politique : la représentation en termes d’opinions et la représentation en termes d’appartenance ethnique (« photographique »). Dans les pays où les campagnes électorales se gagnent sur un projet de société, parce que les partis politiques sont porteurs des demandes de la société, les élus tirent leur légitimité de leur capacité à représenter les opinions de leurs électeurs. A Maurice, le système politique existant, basé sur le best loser system et la déclaration d’appartenance ethnique, valorise une représentation de type « photographique », c’est-à-dire où l’élu est supposé représenter sa communauté ethnique.

C’est au sein des alliances électorales que les élites politiques vont ensuite pouvoir concilier cet impératif de représenter « leur » groupe ethnique avec l’impératif de rassembler sur une base nationale. Ce sont les alliances qui vont rejouer le scénario de l’unification nationale. Il suffit de voir les slogans des alliances pré-électorales, de type « Nous sommes l’unité, ils sont la division ». Puis, une fois les élections passées, les alliances se brisent pour se recomposer. On change de partenaire, mais l’argument « au nom de l’unité », lui, reste opératoire…

Il en résulte donc un double jeu : d’une part, il est impératif pour les élites politiques de continuer à diviser la population suivant des lignes ethniques, afin de conserver leur propre légitimité politique. (Car le fait même de parler d’une nation à consolider, produit l’idée que la nation est divisée. Si tous les électeurs étaient simplement des citoyens mauriciens, nul besoin de chercher à garantir les droits de telle minorité ou de chercher à « alléger les souffrances » de telle autre). D’autre part, ces divisions vont également servir à rejouer, à travers les alliances, le scénario de l’unification nationale.

Ce cycle infini de la fragmentation pour pouvoir recréer l’unification est donc ce qui caractérise l’identité nationale mauricienne. Une identité nationale fondée sur une contradiction insoluble et qui garantit donc sa propre perpétuation à l’infini, prenant au passage en otage une population entière. Car, il ne faut pas l’oublier, la nation est un lien politique – elle n’a que peu d’utilité opératoire dans la vie de tous les jours où l’interculturalité est déjà une réalité.

Quant aux âmes de bonne volonté qui entendent emmener la question d’une réforme électorale sur le terrain de la quête d’identité nationale, elles offrent sur un plateau aux élites politiques le narrative qui assure la perpétuation du discours divisionnaire sur l’unité et donc, le verrouillage de ce modèle national dans sa propre contradiction.

Les deux visions du Mauricianisme pendant la décolonisation

Un débat a opposé les partis protagonistes de la décolonisation autour des modalités d’un Mauricianisme à construire. D’une part, le Parti Mauricien s’opposait à toute indépendance tant que la nation unitaire ne serait pas acquise. Il était l’héritier des thèses de Noël Marrier d’Unienville et avant lui d’idéologues franco-mauriciens assimilationnistes, tels qu’Antoine de Boucherville qui en 1914 affirmait qu’ « à Maurice, l’œuvre du temps sera que tout le monde parlera français et deviendra catholique ». Face au Parti Mauricien, le Parti Travailliste et ses alliés pour qui l’indépendance était la condition nécessaire à la réalisation de la nation, dans le respect de la diversité ethnique. Cette vision nationaliste anti-assimilationniste, telle qu’on la retrouvait chez les élites du Parti travailliste, de l’Independent Forward Block, duAll Mauritius Hindu Congress et du Comité d’Action Musulman, visait à défendre ce que le politologue américain Donald Horowitz a appelé une « politics of entitlement », c’est-à-dire à garantir les droits des groupes ethniques en vue d’assurer leur participation dans la nation à l’indépendance.

Le politologue français Christophe Jaffrelot, spécialiste de l’Inde, a montré que si les nationalismes revêtent souvent une double facette, à la fois intégrateur et diviseur, c’est précisément en raison de cette fusion des tendances assimilationniste et revivaliste au sein du nationalisme, comme les deux facettes d’une même pièce de monnaie. Cela se vérifie pour Maurice, où le flou qui entoure le mauricianisme post-indépendance résulte largement du fait que ces deux tendances opposées ont finalement dû se réconcilier au sein d’un gouvernement de coalition.

Retrouvez l’article sur Le Mauricien

Après le pardon

Le rapport de la Commission Justice et Vérité est à peine sorti qu’il crée la controverse. Les propositions formulées en vue de réparer les crimes et atténuer les séquelles de l’esclavage et de l’engagisme sont-elles applicables ou irréalistes ? Pendant que le gouvernement étudie le volumineux document avant de se prononcer sur la question, voici quelques éléments de réponse.

Prises une par une, ces propositions ne sont ni totalement révolutionnaires, ni totalement utopiques. Le problème réside plutôt dans les logiques qui relient ces diverses propositions entre elles, qui peuvent paraître maladroites, voire contradictoires. Déjà, pas facile de s’y retrouver dans le fouillis des différents volets de propositions du premier tome du rapport. En gros, les préconisations sont de trois ordres : des mesures d’ordre moral qui ont trait surtout à la mémoire et à la reconnaissance des identités ; des mesures socio-économiques dans un objectif de justice sociale ; des propositions visant à « démocratiser la vie publique ».

Retrouvez l’article dans son intégralité dans : Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.