Catherine Boudet : « La police a eu peur de l’opinion publique »

Il faut un code d’éthique pour les politiciens, les journalistes, mais aussi pour les citoyens. C’est ce que soutient la journaliste et politologue Catherine Boudet. « On ne peut pas exiger qu’un politicien se comporte d’une façon honorable si le citoyen lui-même se comporte de façon vulgaire », dit-elle, en dénonçant, par la même occasion, les différences de traitement dans plusieurs cas…

Propos recueillis par Zahirah Radha 

Q : Perquisitions aux domiciles des journalistes, défilés de ces derniers aux Casernes centrales, attaques répétitives des parlementaires du gouvernement, dont le Premier ministre lui-même, contre la presse, celle-ci est-elle plus que jamais la bête noire de ceux qui sont au pouvoir ?
R : Je dirais une bête noire bien pratique. On sait qu’il y a un rapport de forces entre la presse et le pouvoir. Mais il y a aussi, par moment, un rapport d’intérêts. Il ne faut pas oublier que le pouvoir a besoin de la presse pour véhiculer ses messages, par exemple.

Mais cela passe inaperçu au sein de la population. Par contre, quand la presse joue son rôle de contre-pouvoir et que celui-ci ne convient pas aux autorités, c’est à ce moment que surgissent les méthodes répressives. Il y a toujours cette alternance dans la relation presse-pouvoir.

Q : Donc, le pouvoir ne tient qu’à son intérêt ?

R : Les politiciens ont toujours eu cette tendance de se disputer entre eux avant de redevenir amis. C’est ce même principe qu’ils appliquent avec la presse également. Prenons le scandale dénoncé par Hussein Abdool Rahim, par exemple. La presse était à l’avant-plan parce qu’elle a mis à jour ce scandale. Mais les autorités, semble-t-il, ont été clairement déstabilisées et n’ont pu mettre en place une stratégie bien ficelée. D’un côté, il y avait des journalistes qui ont commis certaines maladresses et qui ont outrepassé leurs responsabilités journalistiques et de l’autre, il y avait une police qui a repris ses vieilles habitudes qui consistent à intimider les gens. Sauf que cette fois-ci, la police a dû ‘backpedal’. Les journalistes ont été interrogés, mais pas arrêtés puisque la police a eu peur de l’opinion publique. Elle savait que le public veillait au grain et que les journalistes seraient considérés comme des victimes s’ils sont arrêtés.

Q : Comment expliquez-vous la promptitude de la police d’agir dans le cas des journalistes comparée à sa lenteur quand il s’agit des politiciens ?  

R : Il y a une différence de traitement pour les journalistes, les politiciens, mais aussi pour les citoyens. Généralement, le traitement réservé au citoyen lambda, qui n’a aucun pouvoir politique ou autre, est encore pire. D’ailleurs, il y a pas mal de cas qui ont été rapportés à la Commission des droits de l’homme. En ce qu’il s’agit du traitement réservé aux politiciens, je constate qu’il y a beaucoup d’internautes qui sont scandalisés parce qu’il y a une différence dans le timing des arrestations. Il paraît que la police prenne plus de précautions dans le cas des politiciens, peut-être parce qu’ils ont une responsabilité et un soutien politique et que cela peut entraîner des dommages collatéraux. Mais là aussi, il se peut qu’il y ait une différence de traitement dépendant si le politicien en question est issu des rangs du gouvernement ou ceux de l’opposition. Quant aux journalistes, les arrestations visent bel et bien à les intimider. Mais le fait qu’on a une opinion publique de plus en plus avertie, ce qui est d’ailleurs une grande avancée, joue en leur faveur.

Q : Ces méthodes répressives de la police sont-elles une menace pour la liberté d’expression ?

R : Non. Au contraire, je pense que la liberté d’expression sera renforcée. À chaque fois qu’il y aura des abus de la police, l’opinion publique la jugera et la condamnera. Ce qui aidera à consolider la liberté d’expression.

Q : Un PPS se prêtant à des jeux obscènes au Parlement. Quel sentiment cela vous inspire-t-il ?

R : Mettons les sentiments de côté et regardons plutôt les faits. Le Parlement est composé des représentants du peuple. Ces derniers ont donc un devoir moral et d’accountability envers eux. Pour faire honneur à leur statut de « Honourable », ils doivent faire preuve de propreté morale. Mais le fait d’envoyer des sextos pendant l’exercice de ses fonctions parlementaires est une grande infraction à l’éthique publique et aux règles du Parlement. D’autant plus qu’il paraît que c’est le wifi de l’Assemblée nationale qui a été utilisée pour envoyer ces messages. Mais maintenant, il faut se poser la question : est-ce qu’il est le seul à avoir fait cela ou y en a-t-il d’autres ? Mais en tout cas, c’est un grand warning pour les parlementaires et pour les citoyens en général.

Q : N’y aurait-il pas dû y avoir des sanctions contre ce PPS ?

R : D’un point de vue juridique, il est toujours sous la présomption d’innocence. Prenons l’exemple d’un autre PPS sur qui pèsent des allégations d’homicide involontaire, de délit de fuite et de conduite en état d’ivresse entre autres, personne n’avait  réclamé sa démission. Pourtant, ce sont des allégations très graves. Y a-t-il une hiérarchie dans la gravité des problèmes ? Pourquoi réclamer la démission d’un PPS empêtré dans une affaire de sextos où il n’y a pas eu de dommages humains et non pas celle d’un autre PPS qui a, lui, causé mort d’homme ? Est-ce parce que celui-ci est maintenant dans l’opposition que le public ne réclame pas sa tête ? Est-ce parce que Tarolah est au pouvoir qu’on se montre plus sévère envers lui ?

Q : Un autre nom, soit celui de Showkutally Soodhun, est venu s’ajouter à la longue liste de parlementaires et nominés proches du gouvernement sur qui pèsent des accusations. Vous attendez-vous d’une telle situation de la part d’un  gouvernement qui voulait se démarquer de son prédécesseur ?

R : Effectivement, il se démarque vraiment avec toutes les casseroles qu’il traîne !  Ceci dit, il y a eu un shift dans la façon dont les choses se déroulent. Sous l’ancien régime, il y a avait non seulement un cover-up, mais des poursuites étaient aussi entamées contre les dénonciateurs. Aujourd’hui, ceux qui sont dénoncés, surtout ceux qui tiennent des postes de responsabilités, sont appelés à faire face à la justice. Les politiciens commencent à comprendre qu’ils sont ‘accountable’. Tout comme la police réalise maintenant qu’elle ne peut pas procéder à des arrestations sans de preuves concrètes et je trouve que cela est très salutaire.

Q : Ce régime pourra-t-il aller jusqu’au bout de son mandat ?

R : Techniquement parlant, qu’est-ce qui peut faire chavirer un gouvernement ? Certainement pas un soulèvement populaire. Il n’y a pas de printemps arabe à Maurice. Un gouvernement est fragilisé au moment où il a une minorité au Parlement. Jusqu’à maintenant, le gouvernement jouit toujours d’une majorité confortable. Certes, il y a un grand mécontentement au sein de la population mais ce n’est pas cela qui fera partir le gouvernement. Par contre, il y a une section de l’opposition qui a vu dans ces scandales un moyen d’en tirer un capital politique. Ce « nettoyage » par rapport aux cas de corruption est devenu pour cette dernière une sorte de chasse aux sorcières pour dégommer ceux qui sont au pouvoir et de prendre leurs places. Qui nous dit que ceux qui les remplaceront ne seront pas pareils ? Ce n’est pas uniquement un changement de gouvernement qui résoudra le problème.  Il faudra des paramètres légaux ou éthiques qui permettront un vrai nettoyage de la vie politique.

Q : Vous préconisez donc un code d’éthique pour les politiciens ?

R : Oui. Tout comme pour les journalistes et pour les citoyens. Par exemple, on ne peut pas condamner Ravi Rutnah pour ses propos très sexistes à l’égard d’une journaliste si nous agissons nous-mêmes de la même sorte.

Retrouvez l’interview dans Sunday Times du 10 octobre 2017

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