Catherine Boudet : « Il est important de savoir que tout droit a une limite »

L’actualité  est  marquée  semaine  après  semaine  par  des  «  guéguerres  » entre politiciens et citoyens. Des dérapages qui poussent, au final, à une remise en question du pouvoir. Catherine Boudet, politologue, revient sur ces récentes actualités et pose une réflexion. Entretien.

Propos recueillis par Nadia Hilaire

La Vie Catholique : Une dame remet à sa place un politicien. Mais l’analyse ne fait pas état que de la contestation d’un politicien élu par une citoyenne. Quel est votre avis ?

Catherine Boudet : Il y a plusieurs faits dans cet incident. Déjà, il y a le langage du ministre qui traite de « vagabond » un opposant politique. Peu importe de qui il s’agit, le ministre a proféré une insulte et, selon le Code pénal, c’est un délit. Mais on le tolère. Par ailleurs ce qu’a fait cette dame semble extraordinaire parce que c’est une simple citoyenne. Mais il faut rappeler que le ministre est un également un citoyen…

Et en démocratie, tous les citoyens sont égaux. Donc le politicien qui en insulte un autre fait une entorse à la démocratie. Sa position ne lui donne pas tous les droits. Dans sa manière d’agir, il ne fait pas honneur à sa fonction et  ne donne pas le bon exemple aux autres citoyens.

La Vie Catholique : On s’offusque du langage grossier qu’utilisent certains hommes politiques, à l’instar de Showkutally Soodhun et de Ravi Rutna. Mais un homme politique élu n’est-il pas censé être au service du citoyen au lieu de l’invectiver ?

Un homme se doit d’être respectueux envers une femme. Mais que dire de ces autres citoyens présents (dans les affaires Soodhun et Rutna) et qui n’ont pipé mot. Qui n’osent rien dire parce que c’est un politicien. Encore une fois, il y a là une forme de lâcheté.

Je le redis, un homme politique est un citoyen comme un autre, mais il a une fonction officielle au niveau de l’État parce qu’il a été élu et a un mandat. C’est pour cela qu’il doit être plus respectueux qu’un autre citoyen.

Par ailleurs, il y a aussi ces propos sexistes du député que vous citez qui traite une journaliste de « femel lisien ». Ces propos sont condamnables, mais également ceux du ou de la journaliste qui l’aurait traité d’« aboyeur ». Journalistes et politiciens ont un devoir de respect et de civilité pour ne pas enflammer le débat public.

* La civilité est-elle propre à la démocratie ?

La civilité fait partie intégrante de la démocratie parce qu’elle est fondée à la fois sur la liberté de parole et sur le respect d’autrui. Mais il est aussi important de savoir que tout droit a une limite. Le droit de parole ne veut pas dire déclarer n’importe quoi, insulter, etc.

Le droit de parole va jusqu’où va le respect d’autrui. Voilà pourquoi l’insulte ou l’incitation à la haine raciale figurent dans le Code pénal. Dans cette logique, l’homme politique ne peut se croire au-dessus des lois et rabaisser les autres.

* Il y a le non-respect des lois par les hommes politiques et il y a aussi des citoyens qui ne connaissent pas leur rôle et leur droit de regard sur des faits de société. Pourquoi cela ?

Il existe des carences en termes de culture politique. Notamment au niveau de la conscience des droits et des obligations en démocratie. C’est clairement lié à l’éducation et il est évident que les politiciens n’ont pas intérêt à ce que les citoyens soient éduqués.

On a tendance à arranger les choses de manière très malléable, comme le font les politiciens eux-mêmes. « Je considère l’autre en fonction de mes intérêts. » Ce n’est pas là une logique démocratique, mais une logique mafieuse.

* D’où cette mentalité de « je me crois tout permis »…

Les gens se croient tout permis parce que les hommes politiques se comportent comme tels. Quand les citoyens leur accordent trop d’importance, les mettent sur un piédestal, les politiciens se croient alors tout permis. Cela crée aussi une frustration chez d’autres citoyens, parce qu’ils auraient aimé bénéficier de ce prestige.

* Vous parlez de frustration, et que dire de la montée de la violence dans le pays…

Je vois une société qui retourne la violence contre elle-même. Avec la  drogue et la corruption qui ont créé des ascenseurs sociaux rapides pour certains et de de manière imméritée.

La drogue détruit les familles qui sont les cellules de base de la société, tandis que la corruption détruit la démocratie parce qu’elle mène au détournement des biens publics. Donc forcément, cela ne peut que créer des phénomènes de délinquance et de violence.

* Qu’est-ce qu’il adviendra si rien n’est fait ?

Ce n’est pas le law & order qui seul va résoudre cela, c’est la visibilité de ces choses. Il faut cesser d’être complaisant face à la corruption. Il faut cesser de faire une différence entre « petite » et « grande » corruption. Il n’y a pas de « petite » ou de « grande » corruption, c’est de la corruption tout court. Il est important de porter à la connaissance du citoyen mais aussi d’expliquer ce qu’est la corruption et comment cela fonctionne.

* Cela veut dire qu’il y a encore beaucoup à faire en termes de démocratie à Maurice ?

Il y a une structure démocratique importante à Maurice comparée à d’autres pays. Mais il faut un renouvellement des élites politiques et aussi des structures institutionnelles. À mon avis, il faut plus qu’une réforme électorale, mais une réforme constitutionnelle.

La Constitution mauricienne a été rédigée dans un certain esprit, à une certaine époque. Mais 50 ans après, on paie les pots cassés des imperfections de cette Constitution post-coloniale. L’esprit de la Constitution n’est plus adapté au contexte actuel. Il faut vraiment la rédaction d’une nouvelle constitution, moderne et adaptée aux réalités sociales et politiques contemporaines.

Interview dans La Vie Catholique du 22-28 septembre 2017

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s