Catherine Boudet : « L’éthique ça s’apprend, par des exemples »

La passation de Pouvoir entre Aneerood Jugnauth et Pravind Jugnauth peut être légale, mais est-ce éthique et moral ? Quelle est la définition de ces deux termes ? En quoi peuvent-ils être en conflit avec la loi ? la politique, l’éthique et la morale sont-elles incompatibles , Comment  est-ce que les   politiciens conjuguent ces trois termes ? Notre dossier tente d’y répondre.

Entre légal, éthique et moral…

Une  ignorance  de  ce  qu’est  l’éthique.  La  morale   et   le   droit   d’un  côté, une perversion du système de l’autre. Voilà la vision de la politique actuelle par Catherine Boudet, politologue. Allons plus loin…
Propos recueillis par Nadia Hilaire

* Une passation légale  de pouvoir a  été  faite par l’ancien Premier ministre. Mais cette démarche légale, n’est pas forcément éthique et morale…

II existe un point d’interrogation sur cette passation de pouvoir qui est dite légale, car la Constitution actuelle ne prévoit pas ce cas de figure. La Constitution mauricienne est un héritage des colonisateurs, rédigée  à  la  va-vite,  et  qui  n’a pas  été  validée  par la nation. Si elle est parfois amendée, il n’y a jamais la volonté d’en rédiger une nouvelle. Idem pour les textes de loi. Du coup, Constitution et textes de loi finissent par ressembler à un gruyére plein de trous. Chacun peut alors utiliser ces failles à son avantage. Si on ne peut pas dire de cette passation de pouvoir qu’elle est illégale, on utilise toutefois certaines lacunes constitutionnelles pour valider un acte qui relève d’une logique oligarchique et pré-démocratique.

* Comment définir ce qui est  légal, moral et éthique ? 

Les textes de loi sont des cadres écrits, basés, entre autres, sur  une  Constitution.  La  loi s’applique à toute la  nation,  accompagnée  de  sanctions  en cas d’infraction. La morale, elle, n’est pas néces-sairement écrite. Elle relève des règles de com- portement dans une société, ce  qui  est acceptable ou non dans un groupement social (la loi non écrite). La   morale  est   aussi   articulée   par   la   religion. Ce  qui  voudrait   dire  que   dans   un  même   pays, il peut y avoir plusieurs morales, s’il y a plusieurs groupes religieux. Elle est aussi variable, parce que ce qui est considéré comme mal dans une société, peut ne pas l’être  dans  une autre.

Au   contraire  de  la  loi,  il  n’y  a  pas  de sanction physique dans la morale. C’est le regard de la société qui sanctionne. Par exemple, si dans une société donnée,  c’est  immoral de   porter   une minijupe, le regard et l’agir des autres fera comprendre à l’intéressée que ce n’est pas accepté. L’éthique, elle, est  une  notion  éminemment   personnelle. Elle relève  de ce qu’il est juste  de faire ou  pas.

Par exemple, face a un cas de corruption, si la personne décide de ne pas être éthique, elle ne pipera mot. Si elle décide d’être éthique, elle dénoncera. L’éthique montre un chemin à suivre vers l’intérêt général, le bien commun. Si l’on se situe dans la justice sociale, la loi, la morale et l’éthique devraient converger.  En  politique  à  Maurice,  le  problème est qu’on se retrouve dans un fonctionnement pervers, fondé un système oligarchique (le  pouvoir  confisqué  par  des   familles).  Les décisions prises par les politiciens sont décrites comme  étant  d’intérêt  général, alors qu’elles sont souvent décidées de façon sectaire, en fonction d’intérêts personnels. Et les vraies causes d’intérêt général, l’eau, la pollution, l’environnement, la pauvreté ont du mal à se faire entendre et ne mobilisent pas la population.

* Pourquoi, selon vous ? 

Je ne condamne pas la population, mais c’est Ie schéma qui a été mis dans la tête des Mauriciens depuis l’indépendance. On n’a jamais décolonisé les esprits à Maurice. On n’a jamais fait comprendre  aux gens ce qu’est l’intérêt général, l’espace public. Au contraire, les politiciens se servent de cela pour leurs  propres intérêts.

* Est-ce qu’on peut parler de morale politique pour  les  Mauriciens ? 

Légalement et officiellement, nous sommes  dans une démocratie, mais les lois sont tellement en gruyère qu’elles permettent la perpétuation du système oligarchique. Et les Mauriciens ne sont pas conscients des enjeux. Ils sont plus dans la réaction que dans l’analyse, car on ne leur a jamais donné  les  vraies  bases  pour  prendre  conscience de  leur  situation.  De  plus,  ces  notions d’éthique et de droit, n’ont pas  été  données aux Mauriciens. Ils n’ont pas  de  quoi  se  défendre. Un exemple, la manifestation de l’Opposition dans la rue contre le deal papa-piti. Les Mauriciens ont été invités à y participer sous prétexte de défense de l’intérêt général, mais au final, l’intérêt général se retrouve phagocyté par celui des partis. De plus, ce deal papa-piti, était discuté, affiché depuis longtemps, mais les gens ont laissé faire. Les Mauriciens se sont laissés intoxiquer par le jeu politique immoral depuis des années.

* Revenons à l’éthique…  cela s’apprend-il ? 

II y a des gens qui sont profondément éthiques. Surtout ceux qui sont très spirituels ou qui grandissent dans des familles exposées à des situations éthiques. Mais quand des gens évoluent dans un environnement où c’est la loi du plus fort qui règne, ce n’est pas Ie cas. Alors effectivement, I’éthique ça s’apprend, par des exemples, c’est un chemin, c’est la porte étroite.

Pour passer par elle, il n’y a pas beaucoup de solutions, alors que pour une personne sans éthique, tous les coups sont permis et tout est bon à prendre. En politique par exemple, comme il n’y a pas d’éthique, on gagne très vite, mais on perd aussi très vite.

* Il y a aussi des problèmes de mœurs qui surgissent. Entre morale et mœurs,  quel serait le lien  ou la  différence ? 

Est-ce que la morale va empêcher les problèmes de mœurs  ? A  Maurice, il est clair que non. Ici, on dit beaucoup que les valeurs se perdent. La morale est un guide, mais la morale sans éthique ne vaut rien. II y a aussi une différence entre valeurs et principes. Les valeurs n’empêchent pas Ie mal-être des gens. C’est l’éthique qui transforme les valeurs en principes appliqués.

* II  n’y a   pas  longtemps, un voleur de letchis a sévi chez une haute personnalité.  Sa punition  :  une  peine   de  prison  expéditive et  sévère. Est-ce moral et éthique  ?

L’image que cela renvoie, c’est que la loi est seulement pour protéger ceux  qui  ont  du  pouvoir.  Après, il en faut pas s’étonner que celui qui vole se fasse tabasser ! Dans  un Etat  de droit, la population n’est pas censée se venger.  Or, depuis quelque temps, plusieurs cas de lynchage ont  été notés.

* Cela voudrait-il dire que les gens ne font plus confiance  à la loi ?

Les gens ne font plus confiance à ceux qui sont supposés l’appliquer et qui paraissent le faire pour leur propre intérêt ou ne l’appliquent pas. Du coup, les gens font leur propre justice. Cette situation devrait être un signal aux autorités politiques et judiciaires.

Mais les politiciens sont trop occupés à gérer Ie pouvoir pour eux-mêmes et dans une logique clientéliste. II n’y a donc pas de gouvernance au sens propre du terme. D’où cette prolifération de fléaux sociaux, parce que les besoins de la société ne sont pas réellement pris en charge dans une perspective d’intérêt général. Du coup, le mal-être s’accumule. Les faibles  sont alors les plus vulnérables.

* Les politiciens devraient-ils être les premiers «  role models » de la société  ?

Les   politiciens sont censés guider la  société. En démocratie, le gouvernement est là pour le peuple, pour l’intérêt général. Si on revendique d’être une démocratie, il faut l’assumer. II y va également de la responsabilité morale des citoyens.

* Donc il y a un grand besoin que les Mauriciens soient formés, éduqués à ces notions de vraie démocratie et  de  citoyenneté ?

Les Mauriciens se forment beaucoup, mais nous avons un système éducatif qui est fait pour maintenir une bourgeoisie d’Etat et perpétuer une élite. Le  système   n’est  pas   fait  pour   former   les  gens a être des  citoyens  critiques  et engagés. Donc  oui, il y a un grand besoin d’éducation à l’esprit  critique et d’éducation  à l’action.

Interview dans La Vie Catholique n°5 du 3 au 9 février 2017

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.