Catherine Boudet : « Maurice est une société qui ne respecte pas les plus faibles »

Catherine Boudet, politologue, passe en revue le fond des problèmes qui minent la société mauricienne. On tourne en rond depuis l’époque coloniale. L’élite ne veut jamais lâcher prise. Personne ne se méprend sur la corruption dans toutes ses formes mais personne ne veut changer le système en place. A qui la faute ? Aux politiques ? A la population ?

Propos recueillis par Madhu Ramlallah

 Mauritius Times : On se plaît à dire qu’il fait bon vivre à Maurice, une île qui ne connaît pas la violence sur une grande échelle – ni la guerre ni les émeutes, sinon c’est très rare qu’une émeute vienne déranger la paix publique, ni même les actes de terrorisme, du moins jusqu’ici. Cependant les titres de la presse ces derniers temps reflètent certains aspects d’une société qui semble en train de perdre ses valeurs et qui se fragilise… Que devient notre société, selon vous ? Est-ce dans le cours normal des choses ?
Dr Catherine Boudet : D’après le classement 2015 du Global Peace Index, Maurice figure en effet parmi les dix pays les plus pacifiques au monde. Certes, nous avons la chance d’être épargnés par la violence à grande échelle et de n’avoir connu ni guerre, ni génocide. Quant à l’attaque contre l’ambassade de France le 30 mai dernier, cela ressemblait plutôt à de la délinquance déguisée en terrorisme. Toutefois, Maurice n’est pas exempte de violence et c’est une violence d’un type particulier, je dois dire. C’est une société qui exerce la violence contre elle-même comme un exutoire.

Il y a historiquement un potentiel émeutier à Maurice, mais les émeutes sont généralement des révoltes contre l’ordre politique. Alors que là, avec les accidents mortels, les crimes, les violences domestiques et conjugales à répétition, les titres de l’actualité nous donnent le spectacle d’une société en pleine implosion. Le tissu social se fragilise en effet, et même il craque de toutes parts. Et je pense qu’il faut arrêter avec le discours pseudo-explicatif sur les valeurs qui sont soi-disant en train de se perdre.

Ce discours sur la prétendue perte des valeurs, c’est un eye-wash qui permet aux politiciens et à tous ceux que ça arrange de continuer à se voiler la face. Les valeurs ne sont pas en train de se perdre, elles sont partout. On n’arrête pas de nous parler de valeurs, il y a des lieux religieux partout dans ce pays, et on nous intoxique avec les discours moralisateurs sur les valeurs. Soyons plus réalistes : le problème est ailleurs et il est bien plus profond. En fait toute cette violence sociale que la société mauricienne s’inflige à elle-même est l’aboutissement logique d’un système politique qui est depuis longtemps corrompu et perverti dans ses fondements mêmes.

* La violence dans la famille, les viols, les crimes — certains commandités, paraît-il –, et dont les cas sont rapportés par la presse presque quotidiennement: est-ce les caractéristiques d’une société qui ne respecte plus les faibles ?

C’est un fait que Maurice est une société qui non seulement ne respecte pas les plus faibles, mais pire, qui a du mépris pour les plus faibles. A l’époque, coloniale on exploitait et on maltraitait les esclaves et les coolies et de nos jours, on maltraite les pauvres, les femmes, les enfants, les handicapés, les personnes âgées… En résumé, on maltraite ceux qui sont plus faibles que soi, tous ceux sur qui on peut défouler ses frustrations ou tous ceux qui se mettent en travers de ses ambitions personnelles.

Il y a dans cette société une violence totalement banalisée dans les rapports quotidiens. Nous vivons dans une société de maltraitance quotidienne à tous les niveaux où ce sont les prédateurs qui sont respectés, et non pas les victimes. Et quand vous parlez des crimes commandités, cela démontre en plus que des logiques mafieuses sont en œuvre.

Cette situation est à mettre en rapport avec le fait que nous sommes dans un modèle politique où malgré la politique de social fabianism des années post-indépendance, il n’y a jamais eu de réelle démocratie sociale. Même les politiques d’aide sociale sont tributaires de considérations clientélistes voire communalistes. C’est la course au partage du « gâteau » et malheur à ceux qui sont mal placés dans la course pour ramasser les miettes !

L’actualité politique depuis quelques années a tristement montré que l’ascenseur social le plus rapide dans ce pays, ce n’est pas le travail honnête, mais la corruption et le favoritisme. D’ailleurs, les fondements mêmes du modèle politique mauricien reposent sur la corruption et le favoritisme, qui agissent en fait pour huiler le fonctionnement de tout le système, c’est ce que je viens de démontrer dans une étude récente dans le cadre d’un programme de recherche sous l’égide de l’Union Européenne et de la SADC et qui devrait être publiée prochainement.

La société dans son ensemble et surtout les petites gens payent les pots cassés, car il ne faut pas oublier que la corruption est une forme de violence. Et comme cette violence-là est sournoise et invisible, mais qu’elle est malheureusement socialement admise, au final la société retourne la frustration contre elle-même, par des actes de délinquance, au lieu de se défendre contre ses véritables prédateurs, les profiteurs du système. Et en attendant, les élites politiques essaient d’éviter de voir cette vérité en face, en professant des valeurs qu’elles-mêmes ne pratiquent pas.

* La grossesse précoce est un autre phénomène qui prend de l’ampleur de jour en jour dans notre société. Selon la MFPA, 208 cas de grossesses précoces, concernant des filles mères entre 13-17 ans ont été recensés en 2015. Durant les six premiers mois de cette année, 107 cas, soit 17 grossesses par mois ont été recensée en régions urbaines et rurales. Votre opinion ?

Ce phénomène de filles-mères est relativement nouveau ici en effet mais il prend une ampleur soudaine. Cela vaudrait le coup que les sociologues se penchent dessus pour comprendre les profils de ces jeunes filles-mères, leurs parcours et pourquoi elles se retrouvent dans ces situations, si c’est volontaire de leur part ou si c’est subi ? Pour l’instant, nous manquons de données d’analyse.

C’est un phénomène qui existe depuis longtemps à La Réunion, mais la société réunionnaise étant matrifocale, ces grossesses sont souvent voulues et vécues comme des actes d’affirmation de sa féminité. Et puis aussi comme des actes d’indépendance puisque cela permet de bénéficier du système français d’allocations familiales.

Je ne suis pas sûre que la signification sociale du phénomène de filles-mères soit la même à Maurice, qui est au contraire une société fortement patriarcale. Je pense plutôt que ces gosses sont victimes d’actes de prédation. A mon avis, c’est encore une illustration de ce que nous disions tout à l’heure, dans cette société où on ne protège pas les faibles. Parmi ces statistiques que vous citez, il y a même des cas d’incestes.

* Il paraît aussi que la drogue synthétique prend de l’ampleur dans les institutions scolaires : 17 cas de drogues ont été rapportés dans neuf institutions secondaires depuis le début de cette année, selon le Acting Senior Chief Executive du ministère de l’Education. Ce sont les jeunes qui sont visés. Les parents sont désemparés, la police veille au grain selon ses moyens, certains politiciens font l’autruche là-dessus, mais on se demande si une autre commission d’enquête sera d’une quelconque utilité. Qu’en pensez-vous ?

Les commissions d’enquête sont une méthode de travail dans ce pays depuis la période coloniale. Sous la colonisation britannique, il y avait des Commissions d’enquête royales sur les grands problèmes sociaux majeurs, par exemple sur le traitement des engagés indiens, sur les conditions économiques dans la colonie ou encore sur le déficit public. Cela a le mérite de permettre de collecter un certain nombre d’informations et de témoignages pour comprendre les racines d’un problème social et proposer des solutions. Et puis la commission d’enquête, en faisant appel à différents acteurs de la société, a aussi le mérite d’offrir la possibilité d’une prise de conscience et d’une résilience collective. Cela peut donc être une très bonne méthode d’approche pour un problème social aussi grave et multi-facettes que la drogue.

Mais en ce qui concerne la drogue synthétique, la racine du problème n’est pas tant la vulnérabilité de la société, que la redoutable efficacité des réseaux. Les réseaux d’importation de drogue sont puissants et protégés. Et ils connaissent bien les rouages du système qui les héberge si volontiers depuis longtemps. Et dans ce cas de figure, ce n’est pas une commission d’enquête qui y changera quelque chose, on est bien d’accord.

* Par ailleurs, alors que la société mauricienne se voit confrontée à des problèmes réels, certains politiciens se perdent dans des débats sur la réforme électorale et dans certains autres faux débats. Au-delà du fait qu’elles seront difficiles à réaliser, une réforme électorale et l’introduction de la proportionnelle dans notre système électoral sont-elles, selon vous, urgentes ?

Oui, la réforme électorale est une vraie urgence et une vraie priorité pour débloquer le système. Il y a trop longtemps qu’une vraie réforme électorale aurait dû être entreprise. Malheureusement il n’y a eu aucune étude sérieuse pour estimer quel système électoral serait le plus approprié pour la société mauricienne d’aujourd’hui.

Tous les projets de réforme électorale, que ce soit le rapport Sachs, le rapport Carcassonne, le projet Sithanen, etc., étaient biaisés en faveur de la préservation du pouvoir des élites en place. La formule qui l’emporte est cette fameuse « dose de proportionnelle » de Rama Sithanen. Certes elle présente le mérite de fournir une alternative souple au Best Loser System. Mais elle va s’imposer non pas parce que ce serait la plus adaptée à l’île Maurice d’aujourd’hui, mais parce qu’elle a fait l’objet d’un bon marketing depuis longtemps.

Dans tout ce débat sur la réforme électorale il y a eu une certaine malhonnêteté intellectuelle de la part des élites politiques. Depuis longtemps, on a fait un battage médiatique autour de la proportionnelle sur party list (liste bloquée). Mais on n’a pas vraiment pris la peine d’informer la population mauricienne sur les différents modes de scrutin existants. Par exemple, pourquoi fait-on semblant d’ignorer qu’il existe une deuxième formule de proportionnelle, la représentation proportionnelle sur vote préférentiel ? Elle aurait pourtant eu le mérite de ne pas renforcer le système de partis comme le ferait la proportionnelle sur party list… Dans ce dossier sur la réforme électorale, les dés sont donc pipés d’avance et la réforme n’est pas du tout envisagée pour repenser les façons de faire de la politique.

* S’il faut effectivement repenser notre façon de faire de la politique, autant œuvrer aussi en faveur de la démocratisation de nos partis politiques et revoir le financement de ces partis, non ?

Oui, voilà une autre priorité qui attendait depuis trop longtemps, parce que l’absence de transparence dans le financement des partis est une des racines de la corruption dans ce pays.

Il est très satisfaisant et très encourageant de constater que le comité interministériel présidé par Xavier Luc Duval a choisi de retenir la proposition faite par les participants du Parlement Populaire dans sa pétition circulée en septembre 2015, à savoir l’enregistrement obligatoire des partis politiques en tant que partis, donc sur un registre différent que les NGOs.

Pour le moment on est encore dans un fonctionnement digne de l’ère coloniale. C’était à l’époque de l’oligarchie, avant l’avènement du suffrage universel, que les partis ne s’enregistraient qu’au moment des élections. Ce n’est pas digne d’une démocratie, il est donc grand temps de changer ça.

Par contre je trouve inquiétant que le comité interministériel envisage le remboursement des frais de campagne uniquement pour les partis qui ont fait les meilleurs scores. Une telle mesure serait antidémocratique et irait encore dans le sens d’un renforcement des partis majoritaires.

* Faut-il cependant reconnaitre que la démarche gouvernementale visant à corriger les « imperfections » du système électoral en vigueur à Rodrigues, cela selon le souhait des principaux partis dans l’ île, est de bon augure car aucun parti ayant obtenu une majorité confortable ne peut être pénalisé en raison du système actuel de représentation proportionnelle ? La même logique devrait aussi s’appliquer l’exercice électoral à Maurice, n’est-ce pas ?

Il me semble que nous ne sortions jamais dans des logiques « correctives ». Il y a même une certaine obsession pour le « correctif » dans ce pays. Pour l’instant, nous n’avons encore jamais eu un vrai projet de réforme électorale qui se base sur autre chose que les desiderata des élites et qui prenne la mesure réelle des enjeux sociaux d’une vraie réforme électorale, à savoir la mise en place d’une représentation plus adéquate et plus moderne. Mais on a l’impression qu’ici des notions de base en science politique, comme la «représentation » et ses différentes conceptions, ne sont pas dans le vocabulaire des politiciens.

* Ce qui va aussi retenir notre attention dans les jours à venir, c’est la présentation du budget. La relance de l’économie, la lutte contre le chômage et celle contre les inégalités pour combattre la pauvreté des groupes vulnérables, l’appauvrissement de la classe moyenne : voilà certains des défis qui attendent Pravind Jugnauth. Vous vous attendez à quoi, vous ?

J’espère surtout qu’il n’y aura pas dans le Budget 2016 de mauvaises surprises comme celles qu’on a eues dans le Budget 2015 avec les smart cities.

* Vous vous attendez aussi à ce que le modèle économique basé sur le développement foncier, les ‘Smart Cities’ soit revu et corrigé ?

Le projet de Smart Cities n’était pas basé sur un modèle de développement foncier mais en réalité sur de la spéculation foncière. On a essayé de nous faire croire que c’était un modèle de développement économique moderne et révolutionnaire basé sur une nouvelle vision du foncier, tout ça pour le bien du pays, mais c’était de la publicité mensongère.

La preuve, c’est que pendant un an et demi on nous a fait croire que les smart cities devront être autonomes en eau et en énergie, alors que c’est parfaitement faux. En réalité les Investment Promotion (Smart City Scheme) Regulations 2015 qui ont été passées l’an dernier pour autoriser légalement les projets de smart cities n’obligent aucunement les smart cities à être autonomes ni en eau, ni en électricité. Et ça, la population ne le sait pas. Et c’est très grave. Ce qui m’étonne d’ailleurs, pourquoi est-ce qu’au Parlement Populaire, nous faisons face au boycott de la presse quand nous communiquons sur ces problèmes.

Le résultat, c’est que nous aurons bientôt des villes champignons où 75% de la population seront non-mauriciennes, et qui vont allègrement s’approvisionner sur le réseau CEB et le réseau CWA alors que la population souffre déjà des coupures d’eau et que nous faisons face à des menaces de black-out en électricité. Les projets de smart cities qui ont déposé des EIA sont déjà en train de faire des demandes officielles auprès de la CWA et du CEB.

Au Parlement Populaire cela fait un an et demi que nous nous battons pour dénoncer ces dangers des smart cities, malheureusement comme je viens de le dire, la plupart du temps nous faisons face au boycott de la presse. Pourquoi ? Alors qu’il s’agit vraiment d’un problème d’intérêt général.

* Trouver un juste équilibre entre les objectifs politiques du gouvernement Lepep et ses obligations économiques dans le contexte actuel ne sera pas chose facile, mais il y va de la crédibilité de l’actuel gouvernement qui souffre d’un déficit de popularité en raison d’un certain nombre de décisions. Qu’en pensez-vous ?

Je pense surtout, qu’à la base, le gouvernement a un devoir d’honnêteté envers la population. Quand on voit la propagande faite autour des smart cities alors que nous avons les preuves maintenant qu’il s’agissait d’une publicité mensongère, quand on voit que le projet de smart cities a été passé dans le dos de la population et de la société civile, quand on voit que la législation supposée cadrer le projet en réalité le dérégule totalement, c’est très vilain. Les conséquences à terme seront très graves pour le pays. J’espère que ce genre d’erreur et de tromperie ne se reproduira pas dans le Budget 2016.

Retrouvez l’interview dans Mauritius Times n°3323 du 22 juillet 2016

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