Catherine Boudet, du Parlement Populaire : « Nous avons basculé dans l’état d’urgence »

L’arrestation d’Ish Sookun et de Kishan Sooklall serait arbitraire, selon les animateurs du Parlement Populaire, qui s’activent sur les réseaux sociaux pour défendre les deux jeunes interpellés pour envoi d’un courriel contenant des menaces terroristes. Pourquoi ce soutien indéfectible ? Catherine Boudet, docteur en science politique et animatrice du Parlement Populaire, l’explique. 

Propos recueillis par Radha Rengasamy-Jean-Louis
 
N’est-il pas risqué, de nos jours, de jurer de l’innocence d’une personne sur les réseaux sociaux ou dans une lettre aux médias ?
Dès le dimanche 23 janvier, dans le sillage de l’arrestation d’Ish Sookun et de sa comparution en cour, j’ai pris la responsabilité de publier un communiqué urgent de soutien. Une personne est innocente tant qu’elle n’est pas reconnue coupable par un tribunal. Or, Maurice est l’un des rares pays au monde où la police, en vertu d’une loi à relents coloniaux, peut arrêter et incarcérer des citoyens sur une simple allégation, une « reasonable suspicion ». En l’absence de prima facie evidence produite en cour contre Ish Sookun et Kishan Sooklall, il est clair que nous sommes face à une arrestation arbitraire..

La police a expliqué en cour qu’elle a procédé à l’arrestation d’Ish Sookun sur la base d’une dénonciation faite avant même l’envoi du mail ! Alors donc, quelqu’un, une voyante peut-être, dénonce Ish Sookun parce qu’il va envoyer ou aider à envoyer un mail terroriste. La prédiction se vérifie, le fameux mail est effectivement envoyé au PMO le mercredi 20 janvier. Le jeudi 21 janvier, le Commissaire de police organise une conférence de presse pour informer la population d’une menace terroriste planant sur le pays pour vendredi, tout en précisant que la situation est « sous contrôle » et qu’une ligne 148 est ouverte pour les dénonciations. Rien ne se passe le vendredi 22. Par contre, les soi-disant responsables de l’envoi du mail terroriste sont finalement arrêtés le samedi 23 janvier. Pourtant, la police ne prend même pas la peine de consigner leur déposition, ni de vérifier leurs ordinateurs… Cela s’apparente plus à un feuilleton Bollywood qu’à une enquête policière.

Dans votre communiqué, vous vous appuyez notamment sur le fait qu’Ish Sookun ne maîtrise pas l’arabe. Est-ce un argument valable ?
Ish Sookun et Kishan Sookall ont été arrêtés à cause d’un mail faisant état de menaces terroristes sur l’état mauricien au nom d’un djihadiste de Daesh. C’est une charge sous la Prevention of Terrorism Act (PoTA) qui pèse sur eux. En d’autres termes, on leur impute un crime politique. Or, les personnes qui font le choix du terrorisme le font toujours au nom d’une cause idéologique. Les djihadistes de Daesh pratiquent le terrorisme pour étendre au niveau mondial un ordre politico-religieux fondé sur la restauration du Califat. Le fait qu’Ish Sookun ne pratique pas l’arabe va de pair avec le fait qu’il n’y a absolument rien dans son parcours qui indique des sympathies ou une quelconque adhésion idéologique à une cause djihadiste. C’est pourquoi je maintiens que cette charge provisoire sous la PoTA est burlesque et qu’il y a eu arrestation arbitraire.

Beaucoup d’éléments semblent indiquer qu’Ish Sookun n’est ni l’auteur ni l’expéditeur du courriel menaçant. Mais le cybercafé lui appartient. Peut-on reprocher à la police d’avoir agi dans ce cas ?
On ne peut pas reprocher à la police d’agir, mais on peut lui reprocher sa façon d’agir. Si le mail menaçant provient réellement de ce local, alors il paraît logique dans un premier temps d’interpeller les gestionnaires et les propriétaires du cybercafé, mais aussi les personnes qui fréquentaient cet établissement au moment de l’envoi du mail. La charge provisoire soutient qu’Ish Sookun a volontairement et en connaissance de cause aidé à l’envoi d’un mail terroriste. Mais la police ne fournit pas de prima facie evidence pour soutenir cette théorie et s’abrite derrière la PoTA pour ne pas avoir à en fournir. Par contre, elle ne prend même pas la peine de saisir le livre des entrées du cybercafé, la première piste, pourtant, pour retracer les expéditeurs du mail. « The only secured book was an attendance book » a été la réponse de la police à l’avocat qui demandait : « Did you secure the access book ? » La PoTA a donc été utilisée dans cette affaire pour justifier un abus d’utilisation de la charge provisoire contre deux citoyens, tout en écartant les preuves qui pourraient servir à les disculper. Ce n’est pas du terrorisme djihadiste, c’est du terrorisme de l’Etat envers ses propres citoyens.

Urbanisme, sécurité alimentaire, corruption… Le Parlement Populaire s’agite sur plusieurs fronts. Ne craignez-vous pas qu’il soit perçu comme un contre-pouvoir ?
Il ne s’agit pas de faire de l’agitation, mais d’apporter aux citoyens des éléments de connaissance sur les affaires publiques et d’intérêt général. Quant à nous percevoir comme un contre-pouvoir, ce serait un compliment. Je n’ai pas autant d’ambition, je lui préfère l’idée de gardien de la Démocratie.

En même temps, de plus en plus de politiciens (Boolell, Bhadain…) participent aux activités du Parlement Populaire. Vous êtes reçus par le ministre Seeruttun et le Premier ministre vous répond. Comment l’expliquer ?
Répondre à un courrier officiel est la moindre des politesses. Les ministres reçoivent nos documents de position qui sont à la fois des préconisations et des avis critiques. Toutefois, il faut bien comprendre que le Parlement Populaire, contrairement aux syndicats et organisations de la société civile, ne fonctionne pas sur le principe du lobbying, ce qui serait contraire aux principes de la démocratie délibérative. Les causes que nous défendons relèvent de l’intérêt général. Tant mieux si les hommes politiques commencent à le comprendre !

Vous disiez, il y a quelque temps, que la démocratie « est en panne » à  Maurice. Est-ce que cela va mieux ?
Dans cette affaire Ish Sookun, les autorités se servent d’une législation censée nous défendre contre le terrorisme pour la retourner contre des citoyens ordinaires. Nous sommes clairement à un tournant dangereux pour la démocratie. Nous avons basculé dans l’état d’urgence avant l’état d’urgence.

La société civile commence-t-elle à sortir de sa torpeur ?
L’affaire Ish Sookun / Kishan Sooklall a été un véritable électrochoc pour les jeunes, parce que ce sont deux des leurs qui sont victimes.

Vous disiez que le népotisme, avec son lot de corruption et de communautarisme, gangrène l’État depuis plus de 40 ans. Comment se sort-on d’une telle situation ?
Beaucoup d’organisations de la société civile réclament le changement et se réclament du changement. En réalité, elles ne font que perpétuer le système. Il n’y a pas d’alternative, il faut impérativement de nouveaux modes d’action politique. Et ça ne s’improvise pas !

Retrouvez l’interview dans le Dimanche Hebdo du 31 janvier 2016.

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