Le Parlement Populaire ou la « démocratisation de la démocratie »

« That the struggle for universal suffrage was so long and so difficult is often forgotten today ; it is unlikely that the democratization of democracy is going to be any easier » (Carole Pateman).

À Maurice, comme dans d’autres pays qui ont mis en place des processus de démocratie directe (Estonie, Brésil, Australie…), la demande en faveur d’un Parlement Populaire est partie de revendications pour une meilleure prise en compte des voix citoyennes dans les processus de prise de décision politique qui engagent l’avenir du pays – une composante indispensable de la bonne gouvernance.

La bonne gouvernance, explique Nivel Mauree, expert en planification urbaine, peut se définir par trois valeurs simples : amour pour son pays, vérité, droiture. Pour savoir si un projet relève de la bonne gouvernance, poursuit Nivel Mauree, il suffit de voir si ces trois valeurs s’y retrouvent : le projet a-t-il été fait avec amour pour le pays ? A-t-on dit la vérité à la population sur ce projet ? Respecte-t-il les principes de légalité et de justice sociale ?

Faire respecter la bonne gouvernance est, selon Amédée Darga intervenant récemment au Parlement Populaire, « une obligation morale pour tous, gouvernants comme gouvernés ». Or, la gouvernance a d’autant moins de chances d’être « bonne » que la société civile est faible. Car, rappelle Amédée Darga, lorsque la société civile n’exerce pas son contre-pouvoir de façon efficace, les décisions et les pratiques vont être déterminées par le bon vouloir des gouvernants, sous l’influence de certains groupes qui vont faire prévaloir leurs intérêts particuliers (lesquels ne sont pas nécessairement ceux de la population).

Or, le constat des organisations internationales qui évaluent la gouvernance est sans appel : Maurice, malgré une société civile dynamique et foisonnante, est le pays qui possède les plus graves lacunes au niveau du continent africain en termes d’accountability des autorités. Un rapport de mission d’EISA (Electoral Institute for Sustainable Democracy in Africa) à Maurice datant d’avril 2014 déplore le fait que les décisions gouvernementales sont « déterminées unilatéralement, avec peu d’implication significative de la société civile ».

Le rapport d’EISA constate que la société civile mauricienne est « peu efficace à obliger le gouvernement à s’engager sur des thèmes cruciaux et à rendre compte des engagements pris » et qu’elle a en outre des difficultés à « mobiliser le soutien gouvernemental sur des initiatives en résonance avec les intérêts des citoyens ». Et l’observateur africain de noter que cette situation mauricienne constitue « une anomalie » par rapport aux autres pays d’Afrique.

Cet état de fait est à mettre en relation avec un autre manquement crucial : la difficulté à penser en termes d’intérêt général. Clientélisme, « noubanisme » et communalisme ont sapé la vision d’un bien commun, au profit d’une avidité à s’emparer d’un maximum de miettes du « gâteau national » pour soi ou ses proches. « À Maurice, tout le monde se connaît, c’est pratique pour trouver des arrangements individuels, mais cela ne permet pas de résoudre les questions pour l’intérêt public », notait Ram Nookadee alors secrétaire général du MACOSS, dans une interview au Journal du Samedi du 7 avril 2012. Seule solution pour contrecarrer ce fléau, une société civile « capable d’appuyer ses revendications sur la documentation des faits, [et qui] s’oppose aux demandes de type clientéliste « donne-moi ci, donne-moi ça » ».

Ces constats renforcent la conviction du Parlement Populaire que la démocratie directe et délibérative est le meilleur levier pour obtenir des politiques publiques participatives, fondées sur une planification et élaborées dans l’intérêt général.

Il s’agit ni plus ni moins que de revenir à la source du contenu moral du mot « Démocratie », dans son étymologie grecque démos-kratos, « le pouvoir au peuple ». La démocratie athénienne posait la démocratie comme un principe moral, érigeant la participation directe et continue du citoyen dans la prise de décision politique qui concerne le bien commun comme une valeur politique. La démocratie représentative a malheureusement écarté ce principe moral, pour réduire la démocratie à une technique de sélection des gouvernants. Le citoyen a été dépouillé de sa capacité de participation, de son rôle moral et de sa responsabilité politique. Il est devenu ce « peuple admirable » qui aux yeux de Montesquieu avait pour seule compétence celle de savoir admirablement bien désigner ses représentants.

Offrir une plateforme délibérative afin de mieux (re) connecter les citoyens aux processus de la décision politique, restaurer la force de proposition citoyenne grâce à la délibération, c’est donc l’objectif du Parlement Populaire. La délibération constitue « le processus par lequel des groupes de personnes, souvent des citoyens ordinaires, s’engagent dans l’expression de leurs opinions raisonnées sur un sujet d’ordre politique ou social, dans le but d’identifier des solutions à un problème commun et d’évaluer ces solutions » (Jennifer Stromer-Galley). La délibération n’est donc pas un simple débat, et elle est plus qu’un dialogue, « parce qu’elle travaille méthodiquement à la recherche d’un terrain commun, avec un œil constamment ouvert sur l’intérêt public, plutôt que sur l’intérêt personnel » (Lyn Carson). La qualité et la profondeur de ces délibérations reposent largement sur le souci de la part de leurs organisateurs de créer des espaces de respect mutuel et d’égalité entre les participants.

De là vient le pouvoir transformatif des espaces de démocratie délibérative. Les conditions de la délibération permettent non seulement au citoyen de s’exprimer et de s’informer, mais aussi d’élever le degré de conscience morale générale par rapport aux discours, aux politiques publiques (Daniel Fouke). Le philosophe écossais David Hume au 18e siècle, avait déjà placé l’empathie au cœur du développement moral, dans la mesure où l’empathie est la capacité à se mettre à la place de l’autre et à comprendre ce qu’il ressent, base d’une bonne disposition envers autrui et envers le bien-être général. L’importance de l’empathie dans la délibération permettrait alors de mieux discerner les responsabilités sociales et les aspects éthiques des politiques publiques, de mieux prendre en compte leurs conséquences dans la vie des habitants.

Le Parlement Populaire s’attache à intégrer tous ces principes dans son fonctionnement. Les groupes de travail réunis en ateliers élaborent, sur des thèmes choisis par les citoyens eux-mêmes, des constats et des propositions sur une base informée et délibérative. Grâce à cette méthode de travail solide et précise, basée sur l’échange entre spécialistes et citoyens, et aussi bientôt nous l’espérons, entre politiciens et citoyens, le Parlement Populaire travaille à obtenir une gouvernance moralement et éthiquement plus responsable. Il s’agit, en élevant le degré de conscience par rapport à l’intérêt public, de ramener les pratiques délibératives au cœur de la vie publique, avec au final la possibilité de restaurer un processus de co-création de l’avenir collectif et sortir de l’ornière de la crise institutionnelle dans laquelle est actuellement embourbé le pays.

Pour venir assister ou participer aux séances du Parlement Populaire, ou pour tout renseignement : parlementpopulaire@gmail.com.

Catherine Boudet
Forum du Mauricien du 04 août 2015

Retrouvez l’article sur le site du forum du Mauricien

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