Manifeste pour l’émergence d’architectures mentales alternatives

forum_24_july_2015
Le poète, « enfanteur » de formes en devenir, est responsable du renouvellement des architectures mentales de la société dans laquelle il évolue. Dans la situation insulaire postcoloniale de l’île Maurice, où 250 ans de colonisation ont donné lieu à des schémas de pensée durablement externalisés, la formation d’une épistémê endogène est un enjeu de taille.

Depuis le mouvement surréaliste, on a pu prendre conscience de la formidable ressource que constitue l’imaginaire. Dans son Manifeste du surréalisme (1924), André Breton affirmait que « si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter […] ».

Plusieurs siècles avant nous, la pensée soufi a accordé une large place à la notion d’« imagination active » (ou « agente »), qui possède pour fonction de nous « donne[r] accès à une région et réalité de l’Etre qui sans elle nous reste fermée et interdite » (Henry Corbin). Héritée des platoniciens de Perse tels que Sohravardî (12ème siècle) ou Mollâ Sadrâ Shîrâzî (17ème siècle) cette imagination active ne doit « surtout pas être confondue avec l’imagination que l’homme moderne regarde comme ʽfantaisieʼ et qui ne secrète que de l’imaginaire » avertit le théosophe Henry Corbin.

Cette imagination agente, organe de connaissance ou plus exactement, de « pénétration », ouvre la possibilité d’une exégèse spirituelle (ta’wîl) qui reconduit le symbole à sa source. En vertu de ce procédé du ta’wîl, l’imagination ne construit pas de l’« irréel » ou du fantaisiste, elle dévoile le réel caché, par exemple la connaissance se manifestant sous la forme symbolique de lait ou d’eau. « La rose rouge provient de la gloire de Dieu; qui désire contempler la gloire de Dieu, qu’il contemple la rose rouge », s’extasiait le calligraphe irakien Al-Wâsitî au 13ème siècle.

Pas de rupture donc, entre l’imagination active des soufis et la rêverie poétique des poètes insulaires décrite par le spécialiste de la littérature indocéanique, Michel Beniamino, pour qui « il y a activité de l’imagination quand il y a tendance à passer au niveau cosmique ». En plus de constituer « une manière pour la conscience de se représenter le monde et de lui donner un sens », l’imagination devient un  « principe liant », grâce auquel « le moi rêvant peut atteindre une complicité avec le cosmos ». Dans son étude de la poésie réunionnaise moderne, Michel Beniamino montre comment l’imaginaire poétique devient « dynamisme instauratif » : en instaurant ce rapport spécifique au monde, elle permet à l’individu de se saisir à la fois en tant qu’être et en tant que membre d’une collectivité originale au sein de son île.

L’enjeu se révèle essentiel dans les îles en situation postcoloniale. Subramani a démontré la nécessité pour les pays du Pacifique de développer des épistèmê locales, en effectuant une prise de distance épistémologique vis-à-vis des discours occidentaux qui prétendent de façon hégémonique décrire « comment le savoir est conçu, construit, codé et communiqué ».

Ce qui est en jeu pour l’île Maurice, c’est bien la production d’« architectures mentales alternatives », pour reprendre les termes du poète mauricien Sadek Ruhmaly, selon le processus décrit par Subramani qui consisterait à « offrir une façon de se déprendre des paradigmes critiques occidentaux pour développer un langage propre de la critique » et à « établir les conditions par lesquelles [les  insulaires] peuvent renouveler leur pensée et l’articuler différemment ».

Il s’agit surtout, comme le propose le poète mexicain Heriberto Yépez, d’établir « un contrepoids aussi bien symbolique que pratique au discours dominant ». Ce contrepoids ne se situerait pas tant dans l’exercice de la critique, que dans l’acte de « créer de nouvelles relations entre le langage et la pensée. Dans la pratique, cela signifie des tâches aussi simples que de créer de nouvelles paroles, phrases, idées, pour défier le système régnant de valeurs ».

Telle est la responsabilité du poète, ce « nomade qui va à la rencontre de ce que la lumière révèle à la recherche de l’architecture invisible de l’être », comme le proclamait le poète canarien Manuel Padorno (1933-2002). Car « lorsque l’heure d’un autre sonne le glas des formes éculées, le poète, loup-garou des imaginaires, enfante toute une nuée de formes en devenir », affirme comme en écho le poète occitan Christophe Corp.

Le milieu insulaire est un creuset privilégié pour l’émergence potentielle de ces modes de pensée originaux. Gilles Deleuze décrit bien ce rôle instigateur de l’Île dans l’élaboration créatrice. Le mouvement de création (la production imaginaire de l’Île) suit le mouvement de sa production géologique, surgie du fond des mers : « ce n’est plus l’île qui se crée du fond de la terre à travers les eaux, c’est l’homme qui recrée le monde à partir de l’île et sur les eaux ». A partir du territoire insulaire s’opère le processus de re-création, « non pas le commencement mais le re-commencement », l’île étant « le matériel survivant de la première origine, le noyau ou l’œuf irradiant qui doit suffire à tout re-produire », explique Gilles Deleuze.

Dans ce processus d’ontogénèse à deux temps, le deuxième temps suppose que le premier ait été compromis, « re-nié » dans une catastrophe. Cette catastrophe, c’est l’éradication de la pensée endogène par la colonisation, l’externalisation forcée des modes de pensée, que dénoncent aussi bien Juan Carlos de Sancho pour les Canaries, que Subramani pour les îles du Pacifique. Ce constat d’une externalisation des schémas de pensée est valable pour Maurice également, même si les Mascareignes n’ont pas connu de peuplement pré-colonial.

Dans cette entreprise de créer de nouvelles architectures mentales, on peut utilement se tourner vers la piste fournie par l’historien des religions, Mircea Eliade, d’une « herméneutique créatrice », intéressante pour un contexte multi religieux comme celui de Maurice. Mircea Eliade montre que l’exégèse des textes sacrés anciens ou étrangers donne à explorer des univers spirituels « submergés » et des situations existentielles « inconnues ou difficilement imaginables pour un lecteur moderne ». Elle représente « un effort pour comprendre des modes d’être et des significations attachées à des religions inconnues ou autrement inaccessibles ». Elle permet aussi de dévoiler des significations qu’on ne saisissait pas auparavant, ou de les mettre en relief de telle sorte « qu’après avoir assimilé cette nouvelle interprétation la conscience n’est plus la même ». A ce titre, l’herméneutique devient « créatrice » dans la mesure où, propose Mircea Eliade, l’exégèse des textes sacrés permet d’aboutir « à la création de nouvelles valeurs culturelles ».

L’herméneutique créatrice, ainsi érigée en « technique spirituelle susceptible de modifier la qualité même de l’existence » dans la lignée de la conception soufie du ta’wîl, conforte la production d’« architectures mentales alternatives ». Démarche cruciale pour procurer à la poésie son plein potentiel d’acte interventionniste dans l’espace public, capable d’enclencher une reconnaissance, en amont au sens cognitif du terme, en établissant des catégories nouvelles de pensée susceptibles d’accroître la lisibilité des textes devenus identifiables, et en aval au sens politique du terme, en permettant la diffusion de ces formes nouvelles dans l’espace public.

 Retrouvez l’article dans le forum du Mauricien du 24 juillet 2015

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