Ecrire en situation mauricienne (2) : Manifeste pour l’émergence d’architectures mentales alternatives

Le poète, « enfanteur » de formes en devenir, est responsable du renouvellement des architectures mentales de la société dans laquelle il évolue. Dans la situation insulaire postcoloniale de l’île Maurice, où 250 ans de colonisation ont donné lieu à des schémas de pensée durablement externalisés, la formation d’une épistémê endogène est un enjeu de taille pour soutenir une démarche ontologique. La piste d’une « herméneutique créatrice » est ici proposée …

« Si l’on écrit, cela veut dire que l’on n’agit pas. Que l’on se sent en difficulté devant la réalité, que l’on choisit un autre moyen de réaction, une autre façon de communiquer », regrettait Jean Marie Gustave Le Clézio dans son discours du Nobel. Constat d’impuissance d’un auteur enfermé dans une « forêt de paradoxes », pris entre l’envie d’« agir, plutôt que témoigner », et l’écho d’« une voix [qui] lui souffle que cela ne se pourra pas, que les mots sont des mots que le vent de la société emporte, que les rêves ne sont que des chimères »…

Pourtant, depuis le mouvement surréaliste on a pu prendre conscience de la formidable ressource que constitue l’imaginaire. Dans son Manifeste du surréalisme (1924), André Breton affirmait que « si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter […] ». L’imaginaire : non pas ce rêve stérile, cette chimère dont se désole Le Clézio, mais plutôt un « dynamisme instauratif » pour l’écriture poétique, comme l’affirme Michel Beniamino.

L’enjeu est d’abord individuel. Face au « conformisme malsain et face au populisme réducteur de la culture marketing qui fige les imaginaires dans la simplification », que dénonce le poète mauricien Sadek Ruhmaly, l’écriture poétique est un acte de puissance. De « souveraineté », dirait Georges Bataille. Grâce à la poésie, l’auteur est libéré de sa « forêt de paradoxes », il devient l’acteur agissant de sa propre expérience dans le monde. A condition toutefois de mettre en valeur les potentialités ontologiques de l’écriture, et pour cela de restaurer la part active de l’imagination dans ces processus.

La conception philosophique occidentale n’admet que deux sources de connaissance : « la perception sensible, fournissant les données que l’on appelle empiriques » d’un côté et de l’autre « les concepts de l’entendement, le monde des lois régissant ces données empiriques », observait Henry Corbin. Entre ces deux catégories de la pensée, la place est restée vide. Elle a été dédaigneusement abandonnée à la poésie, poursuit Henry Corbin, comme étant celle de l’imaginaire… Considéré de façon péjorative comme ne pouvant sécréter que de l’irréel, du merveilleux, de la fiction. D’où, corrélativement, le préjugé attaché à la poésie et aux arts en général, qui passent pour n’être « pas ˮsérieuxˮ puisqu’ils ne constituent pas des instruments de connaissance ».

La pensée soufi en revanche a accordé une large place à la notion d’« imagination active » (ou « agente »), qui possèderait une fonction cognitive, voire noétique propre, celle de nous « donne[r] accès à une région et réalité de l’Etre qui sans elle nous reste fermée et interdite ». Héritée des platoniciens de Perse tels que Sohravardî (1155-1191) ou Mollâ Sadrâ Shîrâzî (1571-1640) cette imagination active ne doit « surtout pas être confondue avec l’imagination que l’homme moderne regarde comme ʽfantaisieʼ et qui ne secrète que de l’ʽimaginaireʼ » avertit Henry Corbin. Il faut donc parler ici non pas d’« imaginaire », mais d’« imaginal », car l’imagination agente apparaît au même titre que l’intellect et les sens, comme un « organe » de connaissance ou plus exactement, de « pénétration ». Elle est la fenêtre ouverte sur un mundis imaginalis dont les réalités intellectives, les animae caelestes, apparaissent sous la forme d’apparences sensibles perçues imaginativement, par exemple la connaissance se manifestant sous la forme symbolique de lait ou d’eau.

L’imagination active ou agente donne ainsi la possibilité d’une exégèse spirituelle (ta’wîl) qui reconduit le symbole à sa source. En vertu de ce procédé du ta’wîl, l’imagination ne construit pas de l’irréel, elle dévoile le réel caché. « Là où est présent le monde des Animae caelestes, il y a des récits symboliques ; là où il est absent, il n’y a plus que du roman ». D’où la relation particulière de la poésie au mundus imaginalis, en tant que mode d’écriture permettant une herméneutique des formes suprasensibles. « La rose rouge provient de la gloire de Dieu; qui désire contempler la gloire de Dieu, qu’il contemple la rose rouge », s’extasiait le calligraphe irakien Yahya Ibn Mahmud Al-Wâsitî au 13ème siècle.

Pas de rupture donc, entre l’imagination active des soufis et la rêverie poétique des poètes insulaires décrite par Michel Beniamino, qui réaffirme avec Gaston Bachelard qu’« il y a activité de l’imagination quand il y a tendance à passer au niveau cosmique ». En plus de constituer « une manière pour la conscience de se représenter le monde et de lui donner un sens », l’imagination peut constituer un  « principe liant » entre l’être et le cosmos, grâce auquel « le moi rêvant peut atteindre une complicité avec le cosmos ». Dans son étude de la poésie réunionnaise moderne, Michel Beniamino montre comment l’imagination devient « dynamisme instauratif » : en instaurant un rapport spécifique au monde, l’imaginaire poétique vient « conforter la volonté ontologique d’identité du sujet », c’est-à-dire lui permettre de se saisir à la fois en tant qu’être et en tant que membre d’une collectivité originale au sein de son île.

L’enjeu est donc aussi social, et se révèle essentiel dans les îles en situation postcoloniale. Subramani a démontré la nécessité pour les pays du Pacifique de développer des épistèmê locales, en effectuant une prise de distance épistémologique vis-à-vis des discours occidentaux qui prétendent de façon hégémonique décrire « comment le savoir est conçu, construit, codé et communiqué ». La théorie littéraire est un autre facteur inhibant la création et dont il convient aussi de se déprendre, souligne pour sa part Christophe Hanna, parce que reposant « sur un certain nombre de concepts qui ralentissent de façon conservatrice l’émergence de la nouveauté en entretenant compulsivement le retour du même ». En effet, les théories littéraires vont évaluer les littératures émergentes à l’aune d’œuvres existantes érigées en corpus-étalon, de sorte qu’elles « ne sont capables que de reconnaître ce qu’elles ont prédéfini ».

Ce qui est en jeu pour l’île Maurice, c’est la production d’« architectures mentales alternatives », pour reprendre les termes de Sadek Ruhmaly, selon le processus décrit par Subramani qui consisterait à « offrir une façon de se déprendre des paradigmes critiques occidentaux pour développer un langage propre de la critique » et d’« établir les conditions par lesquelles [les auteurs insulaires] peuvent renouveler leur pensée et l’articuler différemment ».

Il s’agit d’ouvrir la voie vers « d’autres modes de pensée et d’autres organisations possibles du monde » afin de « restituer les possibilités de l’exploration ontologique pour l’auteur », malgré l’absence d’un réservoir d’épistémologies autochtones comme il peut en exister dans d’autres régions par exemple en Océanie. Il s’agit aussi, comme le propose le poète mexicain Heriberto Yépez, d’établir « un contrepoids aussi bien symbolique que pratique au discours dominant ». Ce contrepoids ne se situerait pas tant dans l’exercice de la critique, que dans l’acte de « créer de nouvelles relations entre le langage et la pensée. Dans la pratique, cela signifie des tâches aussi simples que de créer de nouvelles paroles, phrases, idées, pour défier le système régnant de valeurs ».

Telle est la responsabilité du poète, ce « nomade qui va à la rencontre de ce que la lumière révèle à la recherche de l’architecture invisible de l’être », comme le proclamait le Canarien Manuel Padorno (1933-2002). Car « lorsque l’heure d’un autre sonne le glas des formes éculées, le poète, loup-garou des imaginaires, enfante toute une nuée de formes en devenir », affirme comme en écho Christophe Corp.

Le poète est l’engendreur par excellence de cette « nuée de formes en devenir », dans la mesure où l’activité poétique, montre Michel Collot, est productrice d’une infinité de formes mentales possibles, en raison de la médiation particulière qu’elle effectue entre les trois termes que sont l’auteur, le monde et le langage. Michel Collot métaphorise le rapport entre ces trois pôles avec le motif de l’horizon. L’horizon, en constituant une articulation, sans cesse mobile, entre ce qui est perçu et ce qui ne l’est pas, régit à la fois le rapport au monde (l’horizon du monde perçu), la constitution de l’être (le monde intérieur de l’individu) et la pratique du langage (l’espace du texte lui-même). L’horizon de l’écriture constitue ainsi à la fois un principe de structuration et un principe d’ouverture, d’« indétermination structurante », qui lui confèrent une fonction herméneutique. Ce principe prend une importance accrue dans les îles, où l’horizon est déjà pourvoyeur d’un rapport particulier au monde. L’horizon insulaire est circulaire, et il faut pour s’en assurer une élévation – tant physique que symbolique – ce qui, de fait, dote les insulaires d’une « structure mentale particulière » dans leur mode d’accès aux idées, observe le poète canarien Juan Carlos de Sancho.

Une ligne d’horizon circulaire, mais aussi un processus original de genèse, font du milieu insulaire un creuset privilégié pour l’émergence potentielle de modes de pensée originaux spécifiques. Selon Gilles Deleuze, l’île serait par excellence le lieu propice aux processus d’ontogénèse du fait de son rôle instigateur de l’élaboration créatrice. Le mouvement de création (la production imaginaire de l’île) suit le mouvement de sa production géologique, surgie du fond des mers : « ce n’est plus l’île qui se crée du fond de la terre à travers les eaux, c’est l’homme qui recrée le monde à partir de l’île et sur les eaux ». A partir du territoire insulaire s’opère un processus de re-création, « non pas le commencement mais le re-commencement », l’île étant « le minimum nécessaire à ce recommencement, le matériel survivant de la première origine, le noyau ou l’œuf irradiant qui doit suffire à tout re-produire ».

Dans ce processus d’ontogénèse à deux temps, le deuxième temps suppose que le premier soit nécessairement compromis, « re-nié » dans une catastrophe. Cette catastrophe, en l’occurrence, c’est l’éradication de la pensée endogène par la colonisation, l’externalisation forcée des modes de pensée, que dénoncent aussi bien Juan Carlos de Sancho pour les Canaries, que Subramani pour les îles du Pacifique. Ce constat d’une externalisation des schémas de pensée est valable pour Maurice également, même si les Mascareignes n’ont pas connu de peuplement précolonial, contrairement aux archipels des Canaries ou du Pacifique.

Aux Canaries, comme dans toutes les autres îles ou archipels où la colonisation a éradiqué les traces du peuplement aborigène et où « l’effort cacique a consisté à reproduire les modèles économiques, sociaux et urbains du continent »  les poètes ont dû « inventer leur île ». La recherche d’identité s’est réalisée en réaction à l’emprise coloniale, par des artistes qui ont dû « se charger de construire l’imaginaire insulaire en partant de zéro ».

Pour l’heure, il semble que le processus de re-création insulaire chez les auteurs mauriciens contemporains s’effectue principalement, selon Magali Nirina Marson, par un recours obsessionnel à l’Histoire, qui les pousse à « re-présenter » leur terre natale sur le mode du « ressassement » dans une sorte de supplice de Sisyphe indocéanien, la répétition d’une « Histoire-blessure ». Magali Nirina Marson relève chez des auteurs tels qu’Ananda Devi une dimension créative de cette poétique constituée de « traces génériques métissées ». Ce « bricolage » de textes d’archives et de résurgences mythologiques donne lieu à un « tissage multiforme des références » alliant l’oralité traditionnelle à l’Histoire et aux textes sacrés du Mahâbhârata ou du Coran.

La poétique du ressassement qui sature le discours littéraire mauricien conduit, non à l’élaboration de nouvelles formes de pensée, mais à la production d’une poétique « déréalisante », caractérisée par une évasion fictionnelle, « la poétique l’emportant sur le politique, l’illusion littéraire sur le réel » observe Valérie Magdelaine. Le ressassement d’histoire victimaire peut se donner à lire comme un outil de restauration identitaire chez les auteurs, comme le souligne Magali Nirina Marson. Toutefois, cette langue littéraire  se borne à dénoncer les violences sociales liées à la cohabitation des cultures, sans décrire les mécanismes de leur production ou de leur reproduction. Evitant surtout de problématiser leur rapport à l’ethno-politique, – signalant les symptômes sans énoncer la cause –, elle se contente d’euphémiser et n’engage pas de questionnement ontologique, de démarche de fondation. Cette poétique déréalisante, qui fonctionne sur le mode du ressassement, freine le processus ontologique dans la création littéraire, marquant à l’inverse « une phase supplémentaire de l’évidement de l’être insulaire ».

Dans cette situation d’« obscurcissement de la perspective ontologique », et dans la perspective de créer de nouvelles architectures mentales en dépassant le piège d’un ressassement de l’Histoire, Mircea Eliade fournit la piste d’une « herméneutique créatrice », intéressante pour un contexte multi religieux comme celui de Maurice. L’exégèse des textes sacrés anciens ou étrangers donne à explorer des univers spirituels « submergés » et des situations existentielles « inconnues ou difficilement imaginables pour un lecteur moderne ». Elle représente « un effort pour comprendre des modes d’être et des significations attachées à des religions inconnues ou autrement inaccessibles ». Elle permet aussi de dévoiler des significations qu’on ne saisissait pas auparavant, ou de les mettre en relief de telle sorte « qu’après avoir assimilé cette nouvelle interprétation la conscience n’est plus la même ». A ce titre, l’herméneutique devient « créatrice » dans la mesure où, propose Mircea Eliade, l’exégèse des textes sacrés permet de « nourrir, stimuler ou renouveler la pensée » et d’aboutir « à la création de nouvelles valeurs culturelles ».

L’herméneutique créatrice, ainsi érigée en « technique spirituelle susceptible de modifier la qualité même de l’existence » dans la lignée de la conception soufie du ta’wîl, conforterait la production d’« architectures mentales alternatives ». Démarche cruciale pour procurer à la poésie son plein potentiel d’acte interventionniste dans l’espace public, capable d’enclencher une reconnaissance, en amont au sens cognitif du terme, en établissant des catégories nouvelles de pensée susceptibles d’accroître la lisibilité des textes devenus identifiables, et en aval au sens politique du terme, en permettant la diffusion de ces formes nouvelles dans l’espace public.

Ardent défenseur d’une pensée archipélique comme nouveau mode de rapport à l’horizon du monde, Juan Carlos de Sancho anticipe « le bonheur que produiront les nouvelles idées ». Ses Unités Fugaces nous projettent dans un espace-temps ultérieur où le poète, ce « sculpteur onirique », cet « architecte des mots », sera le garant d’une (re)fondation des grands idéaux humanistes : «  sur une table désordonnée et planétaire, l’architecte des mots dessine, sur les plans fascinants de la poésie silencieuse, un nouvel Univers spectaculaire ». Enrichi de cette perspective noétique, l’âge d’or est non plus passé mais à venir, lorsque d’« Immenses Cosmogonies et Théories rendront à la terre son imagination et sa fécondité ».

 Quatre-Bornes, île Maurice, le 12 février 2015.

 (*) C’est au poète mauricien soufi Sadek Ruhmaly que nous devons cette expression des « architectures mentales alternatives ».

Retrouvez l’article original dans Recours au Poème n°142 du 15 juillet 2015.

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