Catherine Boudet : « Ce scrutin est venu sanctionner le népotisme outrancier »

« L’Alliance Lepep a tablé sur une mesure populaire, voire populiste : l’augmentation de la pension de vieillesse ». C’est une des raisons que met de l’avant la journaliste et politologue Catherine Boudet, pour expliquer la victoire de l’Alliance Lepep aux législatives de décembre 2015.

Propos recueillis par Pradeep Kumar Daby
 
Quels enseignements peut-on tirer du scrutin de 10 décembre dernier, avec encore une fois la forte domination des deux blocs traditionnels recomposés ?
La domination de deux alliances recomposées se faisant face est une tradition politique mauricienne voulue par le mode de scrutin. Mais ces élections étaient révélatrices de nouvelles tendances : le refus du fatalisme envers la corruption et une demande en faveur d’un renouvellement des élites politiques, venant d’un électorat de plus en plus conscientisé sur ses droits politiques et sociaux. Ces demandes ont largement été portées par les partis dits émergents ou alternatifs, et largement relayées par les médias, si bien que les grands blocs n’ont eu d’autre choix que de s’aligner.L’Alliance Lepep a capitalisé sur ces nouvelles exigences. Elle a su manier les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, proposer une équipe renforcée en termes de nouvelles têtes et de nouvelles compétences. Ce, en conservant une bonne part des pratiques du système existant (alliance d’intérêt entre anciens de l’appareil politique, discours sur l’unité, etc.). L’Alliance Lepep effectuait ainsi une synthèse entre ces nouvelles demandes et pratiques venues de l’espace social, et les pratiques traditionnelles de l’espace politique. Les urnes, en validant cette stratégie, se sont avérées être le principal médiateur du changement politique à Maurice, dans un pays devenu allergique aux mobilisations de masse.

Les partis alternatifs ont-ils pu exploiter cette situation inédite ?

Les partis alternatifs ont été placés dans un deadlock institutionnel, en raison du système électoral de three-first-past-the-post, ou scrutin plurinominal à un tour. C’est un mode de scrutin qui avantage ceux disposant de la majorité des suffrages, au détriment des petits partis. Il pousse de facto à la formation de blocs, car pour remporter l’élection, les grandes tendances de l’opinion doivent être unies.

Toute tendance politique fragmentée, même si elle est numériquement majoritaire, est assurée de la défaite. De ce fait, que les partis alternatifs aient choisi d’aller aux élections chacun de leur côté face aux deux grands blocs, peut être lu de deux façons : soit comme un manque de réalisme politique au regard du système électoral en vigueur, si leur objectif était d’entrer au Parlement ; soit comme un acte de courage politique, en choisissant de faire passer leurs convictions et le respect de leur diversité idéologique avant la course au pouvoir.

Les partis alternatifs ont été porteurs d’une nouvelle façon de concevoir la politique. Les législatives 2014 ont été le prolongement de cette vague de renouvellement, même si le résultat n’a pas été le tsunami espéré un peu naïvement par certains d’entre eux. C’est l’Alliance Lepep, plus réaliste politiquement et disposant de moyens bien supérieurs tant financiers que technologiques, qui a su capter à son avantage les idées et demandes formulées par ces partis émergents, pour accéder aux manettes du pouvoir.

Avez-vous vu, ou non, la parité bien présente dans les deux blocs ?

Parité est un grand mot. Parlons plutôt de féminisation. Avec un total de 17  % de candidats de sexe féminin, 11 et 9 femmes sur 60 candidats respectivement pour l’alliance PTr-MMM et pour l’Alliance Lepep, les listes de candidature étaient loin d’être paritaires. La féminisation s’est certes exercée un peu plus fortement dans les partis alternatifs, avec notamment Lalit qui a battu un record avec 40 % de candidats de sexe féminin. Or, Lalit est étroitement lié au Muvman Liberasyon Fam (MLF), ce qui illustre bien le fait que la parité ne se décrète pas du jour au lendemain, mais résulte d’un travail de longue haleine. Mais, plus significatif encore en matière de féminisation de la politique, est le fait que parmi les trois ou quatre partis émergents créés dans l’année précédant ces élections, deux avaient un leadership féminin : Ensam de Roshni Moneeram et Parti Justice Sociale de Sheila Bunwaree.

La présence de deux femmes, l’une à la Présidence de la République et l’autre au poste de Speaker au Parlement, constitue-t-elle une avancée significative pour l’égalité des chances et les opportunités des femmes dans la société mauricienne ?
Il s’agit de deux nominations de portée essentiellement symbolique. Ces deux postes constitutionnels ne sont pas en soi des leviers permettant une mise en œuvre de politiques en faveur des femmes. On peut le constater avec le poste de vice-Présidente de la République, occupé par une femme, et dont on peut se demander quel en a été l’impact pour l’avancement des femmes mauriciennes. Peut-être ces deux nouvelles venues, de par leur position somme toute stratégique, seront-elles en mesure de dépoussiérer certaines pratiques. Mais pour des avancées significatives en faveur des femmes dans la société, sans doute est-on en droit d’attendre davantage des femmes nommées à des postes ministériels. Car une condition essentielle pour l’empowerment des femmes est qu’il existe une coopération les femmes qui sont dans des positions de pouvoir et celles du grassroot.

Le discours de Vishnu Lutchmeenaraidoo avait des relents ‘socialistes’ durant la campagne électorale, quel sens lui donnez-vous ?
L’Alliance Lepep a tablé sur une mesure populaire voire populiste : l’augmentation de la pension de vieillesse. Son programme n’affirmait pas tant un discours idéologique qu’une volonté de proximité avec la population, en contraste avec le discours du parti du gouvernement sortant, axé sur les grands travaux d’infrastructures publiques. L’approche du nouveau ministre des Finances semble adopter une tonalité socialisante, ou plus exactement de justice sociale, notamment avec des promesses de ne pas rajouter de nouvelles taxes sur le dos de la population pour financer le déficit public, d’accorder un soutien aux PME et d’octroyer une compensation salariale. Les mesures proposées par Vishnu Lutcheenaraidoo font partie d’une politique de réconfort. Reste à voir maintenant si cette politique, nécessaire pour panser les blessures économiques infligées à la population mauricienne durant les dernières années, ne sera pas rattrapée par les réalités de l’écrasante dette publique et de l’ardoise laissées par le gouvernement sortant.

Navin Ramgoolam battu dans son fief historique et Paul Bérenger sauvé in extremis dans son bastion, est-ce une sanction ou le début d’une remise en question profonde et d’une nouvelle ère ?

Ce dernier scrutin a été clairement un vote « dégagiste », il est venu sanctionner le népotisme outrancier de l’équipe sortante. Il s’est toutefois accompagné d’une attitude très conventionnelle de l’électorat préférant accorder sa confiance à une alliance de partis déjà présents dans les rouages politiques, plutôt que de prendre des risques avec des outsiders qui, en plus, ont péché par manque de réalisme politique. Les Mauriciens restent ainsi fidèles à une logique de changement dans la continuité.

Peut-on se fier à ce nouveau gouvernement pour l’approfondissement du champ démocratique et des libertés, avec notamment l’ouverture de la MBC à l’expression de tous les courants politiques de l’île ?

La défense de la démocratie et des libertés est une aspiration qui s’est fait ressentir et qui s’est exprimée lors de ce scrutin. La légitimité du nouveau gouvernement sera donc largement tributaire de la concrétisation de ces aspirations, car on ne peut plus faire marche arrière à ce sujet. Pour que cette démarche soit complète, il faudra bien que le gouvernement envisage une vraie réforme électorale et remette sur la table un projet de 2e République, mais un vrai projet républicain, respectant la séparation des pouvoirs. Une telle réforme serait la meilleure garantie d’un réel approfondissement de la démocratie.

Retrouvez l’article de Pradeep Kumar Daby  dans son intégralité dans Le Défi Quotidien du 03 janvier 2015

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