Catherine Boudet : « Les bagarres raciales ne sont pas tombées du ciel »

Catherine Boudet : « Les bagarres raciales ne sont pas tombées du ciel »

Les germes du communautarisme trouvent-ils leur origine dans les positions adoptées par le Parti travailliste et le PMSD dans la période se situant entre 1946 et 1967 ? Dans une interview accordée au Défi Quotidien, Catherine Boudet essaie d’apporter des éléments de réponse à cette question. Pour rappel, la journaliste, titulaire d’un doctorat en sociologie, vient de publier, dans le Canadian Journal of African Studies, une série d’articles dont « Nationalisme, décolonisation et consociation à l’île Maurice : l’émergence d’un mauricianisme stratégique (1945-1967) ».

Propos recueillis par Pradeep Daby

> Dans votre article vous reprenez le mot « consociation » à votre compte. Que renferme ce terme ?

Brièvement, la « consociation » est un type de démocratie qui ne fonctionne pas sur le mode d’élections compétitives comme dans une démocratie représentative, mais sur un consensus entre les élites politiques pour un partage du pouvoir. En fait, c’est un outil politique généralement utilisé dans des pays où les divisions au sein de la population (d’ordre ethnique ou religieux par exemple) sont tellement graves que l’on risque des bains de sang ou des révoltes. L’idée c’est que grâce à des arrangements consociatifs, on peut arriver à une entente entre élites politiques, qui sont censées représenter au sommet de l’Etat les groupes en présence, et ainsi trouver un modus vivendi.
Concernant Maurice, le terme « consociation » est utilisé vaguement dans le rapport Sachs de 2004 sur la réforme électorale, et même dernièrement il réapparaît dans le White Paper, sans qu’on explique à la population ce qu’il veut dire exactement. Il m’a fallu tester la théorie pour confirmer si réellement Maurice était un système consociatif et en effet, j’ai pu montrer dans mes articles scientifiques précédents que la démocratie consociative s’est mise en place à Maurice entre 1947 et 1971.

> Pourquoi le cas mauricien vous intéresse-t-il ?
Parce que c’est une configuration unique au monde, où la démocratie consociative a façonné une conception particulière de la nation, qu’on appelle le mauricianisme, qui a résulté d’une négociation non seulement entre opposants politiques, mais aussi entre ancienne minorité dominante franco-mauricienne et nouvelle majorité émergente hindoue.

> Peut-on penser que le PMSD était le bras politique « de l’ancienne minorité dominante franco-mauricienne » pour reprendre vos mots ? À quoi correspond le terme « revivalistes » prêté aux desseins du PTr ?
En apparence, l’antagonisme entre le Parti travailliste et le Parti mauricien, devenu PMSD, semblait profond quant à leur conception de l’Indépendance et de la nation mauricienne. Pour le Parti mauricien des années 50 et 60, l’Indépendance ne pouvait être envisageable qu’à condition que soit d’abord réalisée une nation mauricienne, unitaire, où tout le monde aurait la même culture, la même langue et la même religion. Il est donc faux de dire que le PMSD était contre l’Indépendance.

Quant au Parti travailliste, il considérait à l’inverse que l’Indépendance était le préalable nécessaire et indispensable à la réalisation d’une nation mauricienne, à condition que soient préservés et respectés les particularismes ethniques. En réalité, cet antagonisme n’a pas été si profond puisque les deux bords se sont finalement rejoints dans un gouvernement de coalition juste après l’Indépendance. C’est un effet de la consociation.

> Le Mauricien, de manière générale, se définit-il par rapport à son appartenance communautaire ?

Le vrai problème ce n’est pas que des Mauriciens défendent leur identité ethnique ou religieuse, ça c’est normal. Le vrai problème c’est qu’à cause du fonctionnement consociatif de la politique mauricienne, on continue de faire croire aux Mauriciens que c’est leur communauté ethnique qui conditionne leur droit à une part d’un soi-disant gâteau national. L’hypocrisie de ce système, c’est le partage du pouvoir entre des élites politiques qui négocient entre elles derrière le rideau tout en leur faisant croire à leur électorat qu’elles défendent les intérêts de leur communauté. La démocratie n’est pas un gâteau.

> Est-ce que le mauricianisme est encore flou à définir à cause de cette situation que vous décrivez ?
Oui, parce qu’il a servi, et qu’il sert encore, d’outil politique notamment pour réaliser des alliances. Et je ne vois pas pourquoi il faudrait définir le mauricianisme. L’appartenance à l’État-nation c’est quelque chose que l’on acquiert de naissance, par filiation, ou par naturalisation.

> La réforme du BLS, comme elle est présentée dans le White Paper, apporte-t-elle une réponse concrète à l’édification du mauricianisme ?
Tout ce que le White Paper apporte de concret, à mon avis, et je ne suis pas la seule à le penser, c’est la préservation du pouvoir des élites traditionnelles, c’est-à-dire celles qui ont bâti leur pouvoir sur la consociation. Maintenant, il faut voir quel sera le contenu du projet de loi sur la réforme électorale, le fameux CERA Bill. Mais d’ores et déjà, à partir du moment où Maurice est un État indépendant, il n’y a nul besoin de consolider ou édifier un mauricianisme déjà existant, et d’ailleurs ce n’est pas le rôle d’une réforme électorale.

Retrouvez l’interview dans Le Défi Quotidien du 20 juin 2014

 

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