Tout sauf un gag

Le débat public s’est transformé dernièrement en une sorte de grand lavoir où la nation mauricienne lave son linge sale en public. Pour autant, est-ce mal ?

« Le gouvernement par la discussion », c’est ainsi que le Nobel indien Amartya Sen définit la démocratie. Ce spécialiste de la justice sociale rappelle que le vote n’est pas le seul mécanisme d’expression du choix démocratique. C’est le débat public, et plus précisément ce qu’il appelle le « raisonnement public », qui est le poumon de la pratique démocratique. Pourquoi ? Parce que les choix politiques, les politiques publiques, la gestion des institutions ne peuvent être évalués efficacement qu’à la loupe du raisonnement public.

Le droit de recevoir des informations
La tolérance des opinions contraires est donc bien évidemment « au cœur de la possibilité d’exercer le raisonnement public », souligne Amartya Sen. Comme Me Rada Gungaloo l’a bien dit dans Week-End du 13 janvier dernier, « la démocratie est faite de contradictions qu’il faut résoudre au fur et à mesure qu’elles se présentent tout en respectant les opinions divergentes ». Ce droit à la critique est d’ailleurs inscrit dans le Pacte international des droits civils et politiques, auquel Maurice a adhéré en 1973, qui non seulement énonce le droit à la liberté de penser (art. 18) mais souligne également que le droit à la liberté d’expression inclut « la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées (…) » (art. 19).

Ces droits humains à rechercher l’information et à la critiquer ne peuvent s’exercer sans une presse libre. La presse n’a pas qu’une vocation informative. « Des médias qui fonctionnent bien peuvent grandement faciliter le débat public argumenté, si important pour la recherche de la justice », explique Amartya Sen dans son ouvrage L’idée de justice. C’est bien là où le bât semble avoir blessé au cours des dernières semaines. Dans son ruling du 10 janvier dernier, le juge Domah a fustigé la propagation d’une paranoïa de type « touni minuit » autour de l’affaire Nandanee Soornack et de l’injonction intérimaire servie le 5 janvier à deux groupes de presse. Il dénonce là le parasitage du raisonnement public par des arguments ou réactions de nature émotionnelle, voire même irrationnelle.

Pour autant, se pose la question de savoir si le débat public ne doit être que l’expression de la « rationalité ». Cela demanderait d’abord l’existence de citoyens formés non pas de chair et d’os, mais uniquement d’un cerveau froid. Et puis, lutte-t-on contre la charge toxique de la rumeur uniquement en lui opposant une pensée cartésienne ?

Exposer le favoritisme de palais
L’espace public n’est-il pas au contraire un espace privilégié de médiation entre différents courants de sensibilités ou de sentiments existant au sein de la société ? N’est-il pas le lieu privilégié où peuvent être canalisées, et donc régulées, les tensions émotionnelles de la société, qui autrement sans cette prise en charge, pourraient bien exploser ailleurs et donner lieu à des débordements ?

Et puis, a-t-on la plus infime chance de supprimer la rumeur publique en soustrayant l’examen de ses fondements à la connaissance du public ? Il convient de se poser la question si le débat public se retrouve vicié par la présence de rumeur, ou bien par l’absence d’éléments d’enquête exposés pour confronter la rumeur avec des éléments pertinents de vérification, c’est-à-dire de validation ou d’infirmation ?

En attendant, il semble que nous soyons là à un tournant dans l’histoire politique mauricienne. Ce malaise au sein du débat public nous renseigne sur plusieurs choses. La déstabilisation n’est pas venue d’un « tissu social fragile » ou d’actions de masse irresponsables de la population, mais bien de l’intérieur même d’un système étatique en crise, où la séparation des pouvoirs – pourtant un acquis constitutionnel – ne semble plus être une évidence pour monsieur tout-le-monde, qui assiste médusé à certaines expositions médiatiques du favoritisme de palais.

De plus, la séparation entre fonction officielle et vie privée, entre ressources publiques et profits privés, est devenu très floue, comme l’ont illustré les épisodes récents de la campagne électorale des municipales. Il est intéressant de noter au passage, alors qu’en règle générale on s’accommode fort bien du flou artistique planant sur cette frontière entre public et privé, qu’une ligne de démarcation demande parfois à être rétablie d’urgence dans certaines circonstances.

Et surtout, ce débat « touni minuit », dans lequel deux vénérables institutions, la presse et la Cour suprême, crient mutuellement au viol, signale un élément très grave qui s’observe aussi dans d’autres sphères : le sacro-saint principe du check and balance (ce mécanisme d’équilibre où chaque maillon institutionnel est le contre-pouvoir des autres), si cher au fonctionnement des institutions mauriciennes, est rompu ou en tout cas sérieusement mis à mal. Pourtant, comme le souligne Joël Toussaint dans son édito de BWise-Info, « en vertu même des pouvoirs qui leur sont conférés, le judiciaire et la presse ont le devoir de mutuellement s’assurer la sérénité qui convient à l’exercice de leurs devoirs ».

Les interactions sociales dans le pays ont toujours été caractérisées par un très haut seuil de tolérance. Mais ce à quoi nous assistons actuellement, que ce soit au niveau des pratiques et discours politiques, des dérives de mœurs au sein de la société, et du débat public finalement, c’est l’explosion de tous les seuils de tolérance en même temps. Comme dirait le satirique Canard Enchaîné, allons-nous passer le « mur du çon » ?

Retrouvez l’article dans le Forum du Mauricien

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