Discours de remerciements de Catherine Boudet pour la remise du Grand Prix de poésie Joseph Delteil 2012

Monsieur le Président du Jury, Messieurs et Mesdames les Membres du Jury, Madame la Secrétaire de l’association des Ecrivains Méditerranéens et Vice-présidente du Jury, Chers confrères de la presse, Chers Amis poètes et écrivains, Mesdames et Messieurs,

Je ne puis être parmi vous ce soir, mais ma pensée vous accompagne depuis l’île Maurice, vous qui êtes réunis par  amour pour un art commun : la poésie. C’est un très grand honneur pour moi d’avoir été récompensée par le Grand Prix de Poésie Joseph Delteil pour mon recueil Les laves bleues [Calligraphie des silences]. C’est aussi une récompense qui me touche tout particulièrement, et qui m’est d’un grand réconfort dans les moments difficiles que je traverse.

Je remercie les membres du jury qui m’ont attribué ce prix. Je suis ainsi, grâce à eux, particulièrement honorée de m’inscrire dans la lignée d’un grand poète anticonformiste tel que Joseph Delteil, et dans la lignée de sa parole insoumise. J’adresse mes félicitations à tous les lauréats des autres prix, et mes encouragements ainsi que mes plus cordiales salutations à tous ceux qui ont participé aux 70e jeux littéraires méditerranéens.

Grâce à ce prix, aujourd’hui plus que jamais pour moi la poésie renouvelle sa promesse, celle d’être un espace privilégié d’expression et de réflexion pour tous ceux qui ne se contentent pas de composer des arrangements avec leur temps. Plus que jamais pour moi, l’écriture constitue une forge mytho-poétique où je peux convoquer les forces de l’intellect et celles de la sensibilité pour continuer de me battre pour l’avancement des idées qui construisent une société plus juste.

Depuis 20 mois, la poésie a été ma seule confidente dans cette situation où je me trouve par un incroyable retournement du destin. Le 20 avril 2011, j’ai été arrêtée et j’ai été incarcérée toute une nuit par la police mauricienne. Depuis, j’attends le procès qui me permettra de sortir du silence qui m’a été imposé. Depuis 20 mois, en attendant un procès sans cesse reporté, je dois affronter une situation qui s’est refermée sur moi comme les énormes mâchoires d’un vaste piège, pour me broyer, pour me contraindre au silence, pour m’acculer chaque jour davantage. Depuis 20 mois, je suis témoin de la détresse d’une société mauricienne gangrénée par la corruption et par la peur des conséquences que ceux qui veulent la dénoncer encourent.

Au milieu de ce vaste carnage, de cette nuit de la conscience, la poésie est restée mon phare. Car cette nuit de la conscience est celle qui efface tous vos repères temporels ou corporels, et avec eux les évidences établies par les faux-semblants humains, souvent surbordonnés à des intérêts particuliers et souvent peu avouables. Cette nuit de la conscience est celle qui vous oblige à repousser vos limites, vous écarte des complaisances et vous projette dans un face-à-face ultime.

 Cette nuit de la conscience est aussi celle qui vous propulse, ainsi que l’a dit Saint Jean de la Croix, sur ce chemin de « négation spirituelle » :

 « Dans la nuit heureuse
En secret, alors que personne ne me voit
Et où moi non plus je ne vois rien
Sans autre lumière pour me guider
Que celle du cœur » (Saint Jean de la CroixNoche oscura, ma traduction)

Au terme de ce retournement, il vous reste une seule évidence, c’est que le poète ne négocie pas :

le poète ne négocie pas sa poésie,
le poète ne négocie pas sa vérité,
le poète ne négocie pas son engagement.
Le poète ne négocie pas avec la corruption du système, au risque de voir tout entière gangrénée sa création par un seul geste de compromission.

 Dans cette « Pompéi insulaire » où chaque jour je suis le témoin de cette chape épaisse de cendre qui recouvre progressivement la pensée intellectuelle, qui anesthésie la société, qui paralyse la réflexion, je ne conçois pas la poésie comme un acte impuissant ou seulement panoramique. Tout d’abord, parce que l’écriture poétique a une vocation esthétique dont l’enjeu reste crucial face aux processus de confiscation qui s’exercent sur la Pensée, face aux processus de nivellement par le bas qui s’exercent sur la Créativité dans ce pays.

Ensuite, parce que la poésie permet de poursuivre une démarche ontologique, une démarche de recherche, de réappropriation de son Soi et de son Île. Parce qu’on nous dépossède de notre île et notre soi. Alors cette démarche est précieuse et aussi difficile dans cette « Atlantide politique » qu’est devenue l’île Maurice.

Depuis 20 mois, malgré les difficultés de ma vie au quotidien dans ma prison à ciel ouvert, je me suis efforcée de continuer de répondre à toutes les sollicitations des forces vives mauriciennes, que ce soit pour des activités culturelles, des conférences, des émissions radiophoniques. J’ai tout particulièrement apporté mon aide aux jeunes poètes ou artistes mauriciens qui se sont tournés vers moi. Plus que jamais, il me semble important de leur fournir des ouvertures, surtout aux jeunes femmes et jeunes filles, qui sont celles qui ont le plus besoin de soutien pour leur prise de parole dans cette société patriarcale mauricienne.

Pour conclure, je voudrais vous citer les mots qu’une jeune poétesse mauricienne talentueuse, Yumilah Govinden, m’a adressés il y a quelques jours seulement : « Ne baissez surtout pas les bras parce que vous êtes un maître en devenir pour toutes les insoumises en devenir comme moi… »

Je dédie donc ce Grand Prix de Poésie Joseph Delteil à Yumilah et à toutes les jeunes poétesses mauriciennes, Ameerah, Qraishiyah, Julie et les autres, et à leur parole insoumise en devenir.

Quatre-Bornes, 8 décembre 2012.

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