Identité nationale : le serpent qui se mord la queue

Le discours sur une nation mauricienne « à construire » contient en germe une contradiction profonde. Cette quête d’une identité nationale n’est-elle pas la négation d’une nation qui existe déjà ?

Un flou artistique dissimule les contours de l’identité nationale mauricienne. « Une nation encore jeune » ou « une nation à construire » sont des lieux communs qui reviennent souvent dans la bouche des Mauriciens… et qui sonnent comme une excuse. Une excuse à quoi ?

Qu’après 44 ans d’indépendance, la nation mauricienne soit « encore jeune », est un discours étonnant si on considère qu’aux élections de 1921, on voit déjà l’émergence d’un mouvement politique défendant le projet d’une nation mauricienne autonome et d’un Mauricianisme (mouvement emmené par l’avocat Joseph Duclos pour contrer le projet adverse de rétrocession à la France). L’idée de se penser Mauricien n’est donc pas neuve, elle est même vieille de plus d’un siècle. Il faudrait donc rectifier l’expression de « nation encore jeune » et parler plutôt « d’Etat-nation » encore jeune. Et là encore, en quoi cela pose-t-il problème ?

Quant à la deuxième assertion d’une nation mauricienne « à construire » ou qui « n’existe pas », elle est tout aussi misleading si l’on considère que la nation, c’est la communauté politique, c’est-à-dire un groupe qui se définit par l’appartenance à un Etat. La nation mauricienne, c’est donc l’ensemble des citoyens membres de l’Etat mauricien. Maurice ayant obtenu son indépendance en 1968, ses citoyens ayant la nationalité mauricienne, la nation mauricienne existe bel et bien. Là où se pose le débat, c’est sur les façons dont on se la représente, sur les modalités d’une identité nationale.

La vraie question se situe bien plus au niveau de ce que l’on entend par « construction nationale », ce fameux nation-building. Il est donc utile de se tourner vers les théories pour voir ce que ce terme recouvre. Les politologues britanniques Eric P. Kaufmann et Anthony D. Smith, spécialistes des nationalismes, ont montré que le nation-building contient une idée d’assimilation. Les dynamiques de nation-building sont à l’origine le fait d’un groupe ethnique dominant, d’un « ethnic core », qui dispose d’un réservoir de mythes fondateurs et qui va agréger autour de son projet de nation les autres groupes ethniques de la société, en essayant de les faire s’identifier à ces symboles, voire même en les assimilant culturellement, explique Eric P. Kaufmann.

Cette perspective éclaire la problématique mauricienne, puisqu’il est ainsi établi que le discours sur le nation-building tend donc vers l’assimilationnisme, que ce soit celui des diverses identités ethniques en une seule identité nationale, ou bien des divers groupes ethniques en un seul. En mettant cela à jour, on comprend mieux l’angoisse de ceux et celles qui s’interrogent « Mais y arrivera-t-on un jour, à la construire, cette nation ? »

Le fait que ce concept de nation-building véhicule l’idée sournoise d’une domination ethnique à visée assimilationniste, est un legs des discours de la période de la décolonisation. Comme l’a établi Anthony D. Smith, un autre ingrédient, outre la présence d’un ethnic core, est indispensable pour l’émergence des nationalismes : c’est l’apparition de l’Etat-nation et des luttes de décolonisation. C’est là que le nationalisme assimilateur est contesté, notamment par les « revivalistes » ethniques, c’est-à-dire les défenseurs des identités ethniques. C’est exactement le clivage qui a organisé l’espace partisan à Maurice pendant la décolonisation.

Cet héritage historique de la décolonisation n’est pas suffisant pour expliquer une culture politique qui présente la construction nationale comme un perpétuel but à atteindre. La nation est avant tout un lien politique. D’où le fait que l’on retrouve la référence à la nation (cette nation « à construire ») principalement dans les discours ayant rapport au politique.

Car c’est une loi classique de la communication politique, que d’agiter l’épouvantail de la division afin de se poser en rassembleur. On ne peut unir que ce qui est préalablement divisé. Or, les élites politiques mauriciennes tirent leur légitimité politique d’une représentation de type « photographique ». Il existe deux types de représentation politique : la représentation en termes d’opinions et la représentation en termes d’appartenance ethnique (« photographique »). Dans les pays où les campagnes électorales se gagnent sur un projet de société, parce que les partis politiques sont porteurs des demandes de la société, les élus tirent leur légitimité de leur capacité à représenter les opinions de leurs électeurs. A Maurice, le système politique existant, basé sur le best loser system et la déclaration d’appartenance ethnique, valorise une représentation de type « photographique », c’est-à-dire où l’élu est supposé représenter sa communauté ethnique.

C’est au sein des alliances électorales que les élites politiques vont ensuite pouvoir concilier cet impératif de représenter « leur » groupe ethnique avec l’impératif de rassembler sur une base nationale. Ce sont les alliances qui vont rejouer le scénario de l’unification nationale. Il suffit de voir les slogans des alliances pré-électorales, de type « Nous sommes l’unité, ils sont la division ». Puis, une fois les élections passées, les alliances se brisent pour se recomposer. On change de partenaire, mais l’argument « au nom de l’unité », lui, reste opératoire…

Il en résulte donc un double jeu : d’une part, il est impératif pour les élites politiques de continuer à diviser la population suivant des lignes ethniques, afin de conserver leur propre légitimité politique. (Car le fait même de parler d’une nation à consolider, produit l’idée que la nation est divisée. Si tous les électeurs étaient simplement des citoyens mauriciens, nul besoin de chercher à garantir les droits de telle minorité ou de chercher à « alléger les souffrances » de telle autre). D’autre part, ces divisions vont également servir à rejouer, à travers les alliances, le scénario de l’unification nationale.

Ce cycle infini de la fragmentation pour pouvoir recréer l’unification est donc ce qui caractérise l’identité nationale mauricienne. Une identité nationale fondée sur une contradiction insoluble et qui garantit donc sa propre perpétuation à l’infini, prenant au passage en otage une population entière. Car, il ne faut pas l’oublier, la nation est un lien politique – elle n’a que peu d’utilité opératoire dans la vie de tous les jours où l’interculturalité est déjà une réalité.

Quant aux âmes de bonne volonté qui entendent emmener la question d’une réforme électorale sur le terrain de la quête d’identité nationale, elles offrent sur un plateau aux élites politiques le narrative qui assure la perpétuation du discours divisionnaire sur l’unité et donc, le verrouillage de ce modèle national dans sa propre contradiction.

Les deux visions du Mauricianisme pendant la décolonisation

Un débat a opposé les partis protagonistes de la décolonisation autour des modalités d’un Mauricianisme à construire. D’une part, le Parti Mauricien s’opposait à toute indépendance tant que la nation unitaire ne serait pas acquise. Il était l’héritier des thèses de Noël Marrier d’Unienville et avant lui d’idéologues franco-mauriciens assimilationnistes, tels qu’Antoine de Boucherville qui en 1914 affirmait qu’ « à Maurice, l’œuvre du temps sera que tout le monde parlera français et deviendra catholique ». Face au Parti Mauricien, le Parti Travailliste et ses alliés pour qui l’indépendance était la condition nécessaire à la réalisation de la nation, dans le respect de la diversité ethnique. Cette vision nationaliste anti-assimilationniste, telle qu’on la retrouvait chez les élites du Parti travailliste, de l’Independent Forward Block, duAll Mauritius Hindu Congress et du Comité d’Action Musulman, visait à défendre ce que le politologue américain Donald Horowitz a appelé une « politics of entitlement », c’est-à-dire à garantir les droits des groupes ethniques en vue d’assurer leur participation dans la nation à l’indépendance.

Le politologue français Christophe Jaffrelot, spécialiste de l’Inde, a montré que si les nationalismes revêtent souvent une double facette, à la fois intégrateur et diviseur, c’est précisément en raison de cette fusion des tendances assimilationniste et revivaliste au sein du nationalisme, comme les deux facettes d’une même pièce de monnaie. Cela se vérifie pour Maurice, où le flou qui entoure le mauricianisme post-indépendance résulte largement du fait que ces deux tendances opposées ont finalement dû se réconcilier au sein d’un gouvernement de coalition.

Retrouvez l’article sur Le Mauricien

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