Le journaliste peut-il être acteur du changement sans être agent d’agendas ?

Quand on parle de liberté de la presse, on parle généralement des atteintes formelles à cette liberté, c’est-à-dire des obstacles qui empêchent le journaliste d’exercer correctement sa mission. Ces obstacles sont généralement la  censure, la difficulté de l’accès aux sources (à Maurice on pointe du doigt l’absence de Freedom of Information Act). On évoque encore d’autres types de contraintes, comme le diktat de la publicité.

Il n’est pas mon intention de trancher dans le débat de savoir si la liberté de la presse est menacée à Maurice en raison de ces contraintes. Je renverrai plutôt aux analyses qui soulignent qu’il s’agit surtout pour le journaliste de rechercher un équilibre entre les différents impératifs et obstacles auxquels il fait face, obstacles qui d’ailleurs sont déjà relativement bien identifiés.

Mon point aujourd’hui, c’est plutôt d’attirer l’attention sur une autre forme de contrainte qui pèse sur la mission du journaliste. C’est une contrainte qui est beaucoup moins visible, mais qui pourtant encore plus quotidienne, c’est celle de l’influence, je veux parler des tentatives d’instrumentalisation du journaliste.

Tentatives d’instrumentalisation, pourquoi ? Même si on parle de l’émergence et de la concurrence des médias sociaux, la presse continue de jouer un rôle important, un rôle que n’ont pas ces fameux réseaux sociaux, c’est celui de « loupe grossissante ». Paraître dans la presse « classique », ça fait exister de façon amplifiée, ça apporte une caution aux personnes ou aux causes. Ils ne s’y trompent pas, les politiciens qui se plaignent d’avoir besoin de s’appuyer sur les réseaux sociaux parce que les médias classiques ne les ont pas assez relayés. C’est dire l’enjeu que constitue la diffusion d’information par la presse dans la bataille des foules.

Et d’ailleurs, c’est aussi pour cela que le rôle des médias a été crucial pour la réussite des mouvements populaires de type ‘Printemps arabes’ qui ont renversé l’ordre politique dans plusieurs pays arabes au profit de l’émergence de la voix des citoyens. D’où le thème auquel est consacrée cette année la Journée mondiale de la liberté de la presse : « La liberté des médias aide à transformer les sociétés ». A Maurice également, dans une certaine mesure, on a constaté l’émergence de certains modes de mobilisation populaire, de certaines tentatives d’apporter un changement à l’ordre politique. On peut citer les marches de type Wanted en septembre dernier ou Lamars du 10 mars.

La question qui se pose, vous voyez certainement où je veux en venir, c’est de savoir : est-ce qu’il existerait des causes plus nobles que d’autres, qui mériteraient la sympathie du journaliste plus que d’autres ? En se faisant le vecteur de causes si nobles soit-elles, le journaliste ne risque-t-il pas de devenir l’agent d’agendas ? En d’autres termes, le journaliste peut-il être acteur du changement sans être agent d’agendas ? Je ne parlerai pas ici des choix volontaires du journaliste de défendre ouvertement telle ou telle cause, de se positionner, c’est-à-dire de choisir son agenda. Parce que cela relève d’un choix personnel, de la conscience et des enjeux de chacun.

Non, ce dont je veux parler, ce sont les tentatives ou les risques d’instrumentalisation des journalistes à leur insu. Dans une société qui fonctionne de plus en plus sur le mode de la communication politique, il n’est pas toujours facile pour le journaliste de conserver une vocation d’information, face à tous ceux qui voudraient se servir de lui comme d’une plateforme de publicité.

On peut prendre l’exemple de la récente pétition pour les Chagos sur le site de la Maison Blanche, où à un moment donné le rôle des médias n’est plus très clair entre leur vocation d’informer sur l’existence de cette pétition, et d’autre part, leur propre participation pour inciter à signer la pétition, et même les pressions exercées pour qu’ils franchissent la ligne.

Il serait utile de rappeler à ce propos, que la manipulation ne commence pas seulement avec la prise de parole, ou avec l’écriture de l’article, mais déjà en amont, avec le type de relationnel qui se noue entre le journaliste et les protagonistes. Et si le journaliste ne prend pas garde de conserver « la main », il se retrouve en position d’être manipulé sans même le savoir, et, quand il s’en rend compte, c’est déjà trop tard.

Il n’est pas rare aussi d’entendre, par exemple venant des acteurs de la culture ou d’autres secteurs de la société civile, par exemple qu’untel se dise insatisfait de la couverture médiatique qu’il a eue. Il ne serait pas inutile de rappeler que c’est au journaliste et son média que reviennent le choix de la couverture. Venir se plaindre de n’avoir pas eu une assez bonne couverture, c’est déjà une tentative d’inverser les rôles.

Le journaliste se méfie donc des causes supposées nobles et sans doute doit-il exercer son esprit critique doublement vis-à-vis des causes pour lesquelles il ressent de la sympathie. Afin que cette sympathie ne se transforme pas en vulnérabilité. Parce qu’il est dans l’intérêt de tout le monde que le journaliste continue d’effectuer sa mission d’information.

Allocution prononcée à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, organisée par l’Union Syndicale des Employés de Presse (USEP), à la Municipalité de Port-Louis,  le jeudi 3 mai 2012.

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