Les jeunes mauriciens et le suicide

Depuis début 2012, quatre cas de suicides impliquant des mineurs ont été enregistrés. La jeunesse mauricienne subirait-elle un effet d’entraînement ou serait-elle victime d’une souffrance sociale ?

« Quand un jeune en arrive au suicide, c’est qu’il n’arrive plus à gérer », observe Mala Bonomally, présidente de l’ONG Befrienders. « En se suicidant, il ne veut pas se tuer, il veut tuer son problème ».

Avec un quatrième suicide, cette semaine depuis le début de l’année— celui d’un mineur — on est en droit de se demander si le recul de l’âge du suicide est un phénomène nouveau, si la souffrance frappe à ce point la jeunesse mauricienne ou s’il s’agit d’un effet d’entraînement.

Les spécialistes s’accordent à dire que les récents cas de suicide chez les jeunes « interpellent ». Nicolas Soopramanien, psychologue clinicien, estime que c’est « un signal d’alerte inquiétant pour la société au sens large ». Corinne Faustin, psychocriminologue, rappelle toutefois que le suicide chez les jeunes n’est pas un phénomène récent, mais qu’il est resté longtemps tabou. « Le suicide chez l’adolescent provoque généralement des réactions de refus et d’incrédulité chez l’adulte, pour qui il peut paraître impensable qu’un jeune – celui qui symbolise l’espoir, l’avenir – puisse faire le choix conscient de mettre fin à ses jours. »

Le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik, dans un rapport officiel en date du 29 septembre 2003 et intitulé « Quand un enfant se donne la mort », observait que le rajeunissement de l’âge du suicide est étroitement lié à la maturation de plus en plus précoce des enfants. Le jeune a un rapport spécifique avec la mort, souligne Corinne Faustin, « un rapport qui sera différent de celui de l’adulte ou de l’enfant ». Elle souligne d’ailleurs l’importance des suicides d’adolescents, de la « contagion du passage à l’acte ». « Le suicide chez certains jeunes est un moyen de faire part de leur souffrance, d’attirer l’attention sur leur manque d’affection », explique Nicolas Soopramanien, « Certains vont même utiliser les médias pour faire parler d’eux afin de mourir dans la dignité. Ils se donnent la mort par des moyens qu’ils considèrent héroïques. »

C’est justement pour cela que Mala Bonomally, présidente de Befrienders, attire l’attention sur les dangers d’une trop grande médiatisation : « Quand la presse est en train de publier ces cas de suicides, avec force détails, il y a des jeunes qui suivent cela et qui ont tendance à s’identifier à ces cas. Cela leur donne des idées sur la façon de procéder, surtout que les jeunes ont souvent les mêmes types de problèmes ».

D’où également la fascination pour des thèmes gothiques ou des personnages comme Marylin Manson: « Les jeunes ont tendance à penser qu’ils sont immortels. Mais vu qu’ils sont dans une phase de vulnérabilité ils sont très influençables », explique Vijay Ramanjooloo, psychologue clinicien, « s’ils ont un sentiment de mal-être et s’ils vivent dans un environnement malsain, ils auront tendance à s’identifier à des thèmes morbides qui parlent de souffrance ou d’agressivité et à vouloir repousser les limites ».

Quant aux pratiques comme l’automutilation ou le jeu du foulard, Vijay Ramanjooloo estime que « ce ne sont pas des phénomènes nouveaux, ce sont seulement les formes qui ont changé ». L’adolescence est déjà en soi, une période de « crise », rappelle Corinne Faustin, ce terme étant à comprendre comme « un processus qui s’étend sur une période plus ou moins longue et qui comporte des changements parfois très difficiles à vivre par l’adolescent : celui-ci est face à l’inconnu, l’imprévu. Il a du mal à bouger de sa place d’enfant pour rejoindre l’univers des adultes ».

C’est une période de remise en question, notamment de l’identité sexuelle, de l’image corporelle, etc., ajoute Nicolas Soopramanien, qui souligne que certains auront beaucoup de mal à surmonter cette période et ces interrogations, surtout s’ils subissent la pression des parents ou des pairs. « Cela peut être une grande souffrance d’être traité d’obèse ou homosexuel par ses amis », souligne le psychologue.

Quant aux parents qui poussent leur enfant à toujours être meilleur que les autres, Nicolas Soopramanien est d’avis que cela « ne véhicule pas forcément les bonnes valeurs. C’est dégradant pour un jeune de lui dire qu’il n’est pas comme les autres ou qu’il ne réussit pas comme les autres. » D’autant que les pressions ne sont pas vécues de la même façon chez les jeunes que chez les adultes : « Les adolescents vivent des pressions ou des conflits dont on ne soupçonne pas l’impact dans leur vie quotidienne », explique le psychologue clinicien.

Nicolas Soopramanien est formel à ce sujet : « Quand on se met à l’épreuve, c’est déjà une tentative de suicide. Faire les choses à l’extrême c’est un suicide caché. » Tous les spécialistes insistent donc sur l’importance d’être attentif aux signes avant-coureurs du suicide. « Un acte suicidaire est généralement précédé d’un changement d’attitude ou de comportement qui devrait alerter l’entourage immédiat du candidat au suicide. Il faut savoir décoder ces signes », explique Nicolas Soopramanien.

Mala Bonomally rapporte ainsi le cas d’un adolescent qui s’est suicidé : « Ce jeune homme adorait sa musique et ses CD. Mais un jour, il a commencé à les distribuer à ses copains. Personne n’a compris que c’était un signe. Ils étaient tous trop contents de recevoir des CD en cadeau ».

La présidente de Befrienders souligne que l’idée de se suicider ne vient pas du jour au lendemain. Le rapport du MIH souligne également, qu’un environnement social marqué par la violence et la délinquance est un facteur décisif de la hausse des cas de suicide. Ce rapport identifiait déjà, en 2003, le suicide comme « un problème de santé publique ». Il est donc essentiel de mettre en place des mécanismes de prévention au niveau des familles et de la société. « Tout le monde devrait être formé. Dans les établissements scolaires, ce type de formation devrait être dispensé à tout le personnel, enseignant et non-enseignant », martèle Nicolas Soupramanien.

Il souligne notamment l’importance d’avoir « un protocole pour rassurer les parents quand une situation de dépression est repérée ». Il estime aussi qu’il faut « revoir les valeurs familiales et créer de l’espace au dialogue et à la bonne entente, car il est primordial d’être à l’écoute et de faire sentir à la personne qu’elle retient l’attention, est aimée et acceptée ».

Pas si facile, car comme l’explique Vijay Ramanjooloo, même si les parents pensent être à l’écoute des jeunes, « l’implication affective agit comme une barrière. C’est-à-dire qu’on n’écoute pas vraiment le problème de l’enfant, on est plutôt pressé de le saturer de nos conseils. Les parents ont tendance à écouter avec la bouche et pas avec les oreilles, ce qui est tout à fait normal d’ailleurs. C’est pourquoi il est utile de demander une aide externe».

D’où l’importance de mettre en place des structures au niveau des différentes instances qui traitent avec les jeunes. Un point déjà souligné par le rapport du MIH en… 2003. Et nos différents intervenants s’accordent à dire qu’il y a désormais urgence…

Catherine Boudet et Vilasha Burthun, Journal du Samedi no. 116 du 21 avril 2012.

Pour retrouver l’article dans son l’intégralité sur Scribd : Partie 1 et Partie 2

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