Agents politiques : dans les coulisses du pouvoir

En politique, le projecteur est braqué sur les candidats. Mais si ceux-ci sont élus, c’est largement grâce au travail de l’agent politique. Au fait, en quoi consiste cette activité ? Observateur, organisateur, travailleur social, porte-parole… L’agent est un peu tout cela à la fois.

L’agent politique fait partie du folklore électoral local. Aux yeux du public, c’est celui qui colle les affiches avant les élections et qui bariole murs et trottoirs aux couleurs de son parti… “Tapeur” ou “roder boute”, l’agent politique est également l’objet de beaucoup de préjugés, que les intéressés récusent, en affirmant que « ce sont des exceptions, des têtes brûlées ».

« Etre agent, ça veut dire être le fidèle d’un parti », affirme Navin Ramsoondur, vice-président de la régionale MSM pour La Caverne-Phoenix. Présent d’un bout à l’autre de la chaîne électorale, l’agent politique se définit avant tout par son engagement. « Parce que nous sommes croyants et sincères. Notre philosophie : on est agent parce qu’on croit en le leader », explique Navin Ramsoondur.

Terme péjoratif

S’il reconnaît que les profiteurs existent, Navin Ramsoondur est catégorique : « Nous n’encourageons pas cela», rappelant qu’il existe le délit de trafic d’influence, en vertu duquel un élu n’a pas le droit d’accorder un job ou des faveurs. Toutefois, il concède qu’il est normal qu’un agent bénéficie de certaines facilités, notamment logistiques. « Nu agents, nu dimoune ordinaire, nu pa gagne narien », objecte pour sa part Sashikan Mangar, trésorier de la Labour Agents’ Association. « Les trois quarts des agents vivent dans les cités », observe-t-il, tout en soulignant que parmi les agents, on peut aussi bien trouver des artisans et des laboureurs que des enseignants et des médecins. « Et puis, il y a de toutes les communautés. La motivation commune : c’est l’idéal du parti ».

Techniquement, l’agent est défini comme le représentant du politicien. Car à l’origine, la fonction d’agent électoral est réglementée par deux textes de loi : le Representation of the People’s Act de 1958 et les National Assembly Elections Regulations de 1968, qui stipulent que « chaque candidat peut nommer, en plus de son agent électoral officiel, une personne qui sera présente dans la salle de vote, appelée le polling agent (…) dans le but de détecter toute tentative de fraude électorale ».

Dans la pratique, il s’agit d’abord de rattachement au parti : « Quand Navin Ramgoolam place un candidat, on travaille pour lui. Si li, li ale, nu, nu tuzur la, nous on travaille pour le parti », témoigne Sashikan Mangar. « Ce n’est pas la personne que l’on soutient, mais la figure du leader. Quelle que soit la personne qui devient leader, on la soutiendra. »

D’ailleurs, certains récusent le terme ‘Agent’. Au MMM, on préfère parler de «militant» ou d’«activiste», « car l’agent c’est au moment des élections, or nous on fonctionne de façon permanente », précise Reza Gunny, président de la régionale MMM de Quatre-Bornes. Bawansing Sunkur, vice-président et Public Relation Officer de la Labour Agents’ Association se dit pour sa part « agacé » par le terme « agent », qu’il estime « péjoratif, c’est comme si on travaillait pour un élu en particulier, alors que nous militons pour un idéal, pour le bien-être de toute la population ».

Pendant les élections, le rôle premier des agents électoraux est de surveiller le bon déroulement du scrutin. Ils sont présents à chaque étape du processus électoral, en même temps que les officiers de la Commission électorale, depuis le vote jusqu’au décompte des voix, en passant par le transport des urnes. Ils participent au comptage et à la vérification en parallèle avec ces derniers. Pour Mahmad Ally Dahoo,Chief Electoral Officer, « ce travail d’équipe avec les agents électoraux est une garantie de transparence. Et puis, il y a des agents de chaque parti, alors X surveille Y et Y surveille X, indirectement cela nous aide ».

Mais la frontière peut être bien floue entre le rôle d’observateur des élections, et celui de démarcheur de voix. «Le room agent, il a une copie du registre électoral, et il va donc « couper » les noms de ceux qui ont fini de voter sur la liste. Ensuite, à la pause-déjeuner, il va faire la jonction avec les agents de table qui sont dehors, pour leur dire qui a déjà voté », témoigne Vhalraj Servansingh, responsable pour la circonscription de Grande-Rivière Nord Ouest/Port-Louis Ouest au bureau central du MSM. « Mais il n’a pas le droit d’amener la liste dehors, ni de prendre des notes. Il doit donc le faire de mémoire. Par exemple, il va repérer le nom des familles nombreuses où il y a plusieurs membres qui ne sont pas encore venus voter. Il va le signaler aux agents de table, dehors pour qu’on aille chercher ces personnes. » « Nous avons supprimé la pause déjeuner, qui leur permettait de sortir », précise de son côté Mahmad Ally Dahoo, « Ça résout le problème ».

Mais la Commission Electorale a parfois fort à faire pour empêcher les interférences. « Nous avions fait des recommandations à la commission Sachs pour demander la suppression des  »yard agents », car ils peuvent créer beaucoup de désordres », explique le Chief Electoral Officer. Quant aux agents de table, à l’extérieur de l’école, « ces bases nous posent beaucoup de problèmes, car il y a toujours des attroupements, ça gêne la circulation. Parfois il faut faire intervenir la police pour débloquer l’accès à l’école », s’irrite Mahmad Ally Dahoo.

Si pendant la campagne, « on doit mettre les bouchées doubles », selon les termes de Navin Ramsoondur, « le rôle des agents c’est aussi d’assurer la présence du parti dans la vie de tous les jours ». Tout d’abord, ce sont eux qui sont responsables de l’organisation des meetings électoraux. Ils doivent faire du porte-à-porte pour distribuer les invitations aux réunions. Ce sont eux egalement, qui remplissent les autobus pour les meetings, qui collent les affiches…

C’est donc essentiellement un travail de proximité. Il s’agit de maintenir la présence du parti sur le terrain, en tant que « porte-parole » du parti auprès des habitants, rappelle Reza Gunny. Selon Vhalraj Servanshing, «l’agent, c’est lui qui connaît les gens du quartier, il connaît exactement les tendances en faveur de tel ou tel parti, car il vit là. Un candidat ne peut pas dire qu’il connaît toute la circonscription ».

L’agent joue également un rôle de travailleur social : dons aux défavorisés, organisation d’activités caritatives ou de loisirs dans les cités, être à l’écoute des problèmes sociaux… « Par exemple si une famille n’a pas de maison, ou si un chemin n’est pas asphalté, les habitants viennent voir l’agent. Ils savent qu’il est un agent du parti au pouvoir et qu’ils peuvent faire entendre leur voix à travers lui. L’agent va venir voir quel est le problème et le faire savoir aux élus », explique Navin Ramsoondur.

« Koustik politik » 

L’action des agents a donc une efficacité en termes de marketing politique pour les élus : « Quand le problème a été résolu, quand la rue a été asphaltée, alors l’agent va faire savoir aux habitants que c’est grâce à l’intervention du ministre ou du député ».

Les agents doivent aussi gérer les décalages entre les réalités du terrain et les décisions ou déclarations des hautes instances du parti. Ce sont eux qui essuient les pots cassés en cas de dérapages des élus. Bawansing Sunkur s’offusque que, « quand un ministre « koz n’importe », quand il tient des propos communalistes, qui c’est qui va devoir le défendre après ? Ce n’est pas facile du tout pour nous face aux mandants. Nou gagne zouré ek dimoun ».

Autre moment délicat pour les agents : les alliances. « Lalians, li ene koustik politik », se désole Bawansing Sunkur, « ça peut être difficile pour nous de faire comprendre aux gens. Ce sont les agents politiques qui sont les dindons de la farce ».

Le vice-président de la Labour Agents’ Association déplore d’ailleurs que l’agent, pourtant la « cheville ouvrière » du parti, soit souvent ensuite le grand oublié dans la distribution des récompenses politiques et autres nominations de prestige : « Demain quand vous avez fini de leur apporter votre vote, quand ils sont élus, ils coupent le contact. Ils restent assis dans leur belle voiture. Ils ne vous connaissent plus, attention que vous ayez besoin d’eux… » La Labour Agents’ Association a d’ailleurs été fondée en 1977, par les agents eux-mêmes, pour fournir une assistance aux agents et à leur familles en cas de pépin : « Au lieu d’aller supplier un ministre, qui ne vous prend pas en compte, nu prefer dibut lor nu prop lipye », explique son trésorier Sashikan Mangar, rappelant que c’est d’ailleurs suite au décès d’un agent travailliste lors d’une campagne électorale que l’association a été créée.

Alors, l’agent politique, ange ou démon ? Toujours est-il que, «si pena agent, ministre pas existe», affirment-ils avec une certaine fierté.

Catherine BOUDET
Journal du Samedi n°116 du 21 avril 2012

Retrouvez la suite de cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

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