Prorogation du Parlement : la crise du leadership politique

Les Mauriciens ont beaucoup de reproches à faire à leurs dirigeants : clientélisme ethnique, culte de la personnalité, soif du pouvoir… Mais qui sont les véritables responsables du marasme — les hommes politiques cramponnés au pouvoir, ou bien leurs suiveurs aveugles et intéressés ?

Les remous politiques que traverse Maurice actuellement, avec la prorogation du Parlement et le retour annoncé du Président de la République à l’arène politique, seraient-ils le symptôme d’une crise du leadership politique ? C’est le sentiment qui anime beaucoup de Mauriciens. Alors que différents secteurs de la société civile réclament réforme électorale et nouveaux modes de gouvernement, la classe politique, elle, tente d’énièmes manœuvres d’arrimage au pouvoir. Mais quel est ce modèle de leadership mauricien et en quoi serait-il en crise ?

Ce qui fait qu’une personne soit un leader, ne dépend pas uniquement de ses qualités, souligne le sociologue français Robert Akoun (Dictionnaire de Sociologie Robert, éditions Seuil). Si une personne émerge dans une position de leader, c’est en raison d’un «cocktail» particulier formé par quatre éléments : ses propres caractéristiques personnelles, mais aussi celles du groupe qu’il mène, la nature de sa relation avec ce groupe, et enfin, le cadre politique dans lequel cette relation s’inscrit.

Il semble y avoir un écart entre les représentations, quelque peu idéalistes, que se font certains Mauriciens d’un « leader », et leurs opinions sur les dirigeants politiques du pays. «Un leader est quelqu’un qui guide et inspire les gens, qui a de vraies valeurs à offrir aux autres. Il donne la direction à suivre. Il aide à voir ce qu’il y a devant», affirme Sachin S., 34 ans, Field Application Engineer. «Il doit être un modèle dans ses actes et paroles. Il ne doit SURTOUT pas être corrompu ou money-minded», renchérit Sindy M., 23 ans, étudiante à l’Université de Maurice..

Mais il semblerait que ce leader idéal soit une espèce rare, voire inexistante à Maurice. « Il n’y a pas de vrais leaders politiques à Maurice malheureusement. Celui-ci parle en tant que Me, Myself and I, alors qu’un leader devrait parler pour son pays car il « lead » le pays et non pas son image », déplore Hassenjee R., 48 ans, Directeur technique de compagnie informatique. «We have no leaders in Mauritius; only cult heroes thriving under the aegis of elitist propaganda», observe Udham S., 23 ans, étudiant en droit.

«NIMAK-HARAM»

Cet écart entre le leader idéal et le constat moins reluisant de la réalité, les Mauriciens eux-mêmes en sont bien un peu responsables. «Les Mauriciens trouvent leur confort dans la présence physique du leader dont ils ont décidé qu’il saura sauvegarder au mieux leurs intérêts», affirme Paul L., 50 ans, chirurgien, «Cela n’a aucune importance à leurs yeux que le déficit budgétaire avoisine les Rs 200 milliards, tout ce qui semble importer à ces suiveurs, c’est la perspective que le leader daigne leur lancer quelques miettes du repas sous la table.»

Le clientélisme vient ainsi pervertir le rôle que devrait jouer le leader en faveur de l’intérêt général. «Les leaders peuvent venir avec les meilleures intentions du monde mais ils sont entravés par toutes sortes de choses : les gens qui ont contribué à leurs campagnes électorales, les membres de leur communauté ethnique, de leur famille… En voulant faire plaisir à tout ce beau monde, le vrai objectif, c’est-à-dire les membres de la circonscription et le peuple dans son entier, sont relégués au second plan», déplore Saffiyah C., 29 ans, femme au foyer.

Le clientélisme et le culte de la personnalité s’accompagnent ainsi de revendications qui n’ont pas grand chose à voir avec l’analyse des programmes et des orientations. «Regardez, sur le wall du Parti Travailliste, les critiques envers SAJ et PRB toute la journée. Sur le wall du MMM, des critiques sur NCR toute la journée. Aucune discussion sur les orientations politiques, tout tourne autour de qui a volé combien, quand et où ! Qui va lire les programmes des partis politiques avant les élections ?» s’insurge Udham S.

Et on assiste donc aux retournements de veste dès que les roder boutte ne s’estiment pas satisfaits. «D’où le recours fréquent à l’insulte hindi « Nimakharam », qui vise celui qui « se retourne contre quelqu’un après avoir mangé de son sel »», commente Jooneed Jeeroburkhan, ancien reporter international au Canada et observateur de la scène politique mauricienne.

Il en résulte un effacement de la frontière entre intérêt privé et intérêt public – ce qui est d’ailleurs l’une des caractéristiques du leadership autoritaire, comme l’a souligné la politologue germano-américaine Hannah Arendt. «Nos leaders sont d’incorrigibles narcissiques qui dirigent leurs partis respectifs avec la conviction absolue que les partis sont leur propriété privée, et que le pays lui-même est devenu leur propriété privée dès lors qu’ils ont conquis le pouvoir», s’irrite Paul L.

DES  « PYGMÉES POLITIQUES»

Selon Hannah Arendt, le leadership totalitaire se définit par la soif du pouvoir, l’usage de la terreur pour faire taire les critiques et une structure étatique monolithique. Ce désir que l’humanité n’ait « qu’une seule tête » s’oppose au vrai leadership. Le vrai leader est au contraire, celui qui entreprend en premier, tout en laissant aussi l’espace aux autres. Il est ce qu’Hannah Arendt appelle le « Primus inter pares », c’est-à-dire un premier entre ses pairs.

Pourtant, le leadership autoritaire, voire autocratique, semble être la marque de fabrique des politiciens mauriciens. Quoique ce leadership à la sauce mauricienne peut apparaître pour certains observateurs, comme un ersatz de leadership autocratique. «Il y a un monde de différence entre Lee Kuan Yew à Singapour et les pygmées politiques qui dirigent Maurice», observe Paul L., «Lee Kuan Yew se sert de l’autocratie au bénéfice de son pays et de tous ses citoyens. Nos leaders se servent de l’autocratie pour s’enrichir personnellement et pour promouvoir et protéger les intérêts de leurs amis et familles.»

Il constate d’ailleurs que le concept de « primus inter pares » est interprété de façon particulière à Maurice : «Par exemple, bien qu’on ait 24 ministres dans un cabinet, tout le pouvoir repose entre les mains du Premier ministre, et aucun ministre n’osera rien faire sans avoir l’imprimatur du PM d’abord… Ici, on est convaincu que « Primus inter pares » signifie être premier d’entre un groupe d’idiots serviles…» Selon Louis F., 53 ans, CEO d’une société de marketing : «A Maurice, le concept de leadership n’est pas en vigueur, car nous n’avons pas de leaders dans le sens traditionnel du terme. Nous avons un groupe de personnes qui jouent aux chaises musicales et leur position de leaders n’est pas le résultat de leurs qualités mais du fait qu’ils sont nés dedans».

UNE «ETHNOGARCHIE»

La culture politique héritée de la période coloniale a ainsi remplacé une oligarchie autrefois «sucrière» par une oligarchie ethnique, pour ne pas dire une «ethnogarchie» … «Souvent ils deviennent « Leader » malgré eux : Navin, à cause de son père, Jugnauth parce que Bérenger avait besoin d’un Hindou, etc.», observe Sindy M. Cette «ethnogarchie» est renforcée par le système politique fondé sur le best loser system qui impose de respecter une représentation ethnique en politique. «Les mêmes leaders politiques sont toujours en place et ils sont toujours réélus, parce que c’est un électorat qui base son vote non pas sur des analyses réfléchies et un idéal de justice, mais sur des motifs primaux tels que l’ethnicité», observe Louis F.

Le verrouillage du système électoral fondé sur un vote «tout en un» (où, dans un bulletin unique pour trois députés de sa circonscription, l’électeur a désigné sans le savoir dans la foulée un Premier ministre, un président, et vice-président de la République, etc.,) y est beaucoup dans la direction autocratique que prend la politique mauricienne. «Les Mauriciens sont, bien malgré eux, de simples spectateurs passifs face aux caprices, pirouettes, acrobaties, cirques et autres cinémas de leurs leaders politiques», constate Jooneed Jeeroburkhan.

«Maurice a un besoin urgent de nouveaux leaders», s’exclame Saffiyah C., «Ceux que nous avons ont fait leur temps. Au lieu de s’accrocher au pouvoir, ils devraient avoir l’élégance de se retirer pour laisser à d’autres de faire leurs preuves». Mais le système électoral et partisan extrêmement conservateur freine le renouvellement des élites : «Malheureusement, comme il n’y a pas d’élection démocratique des leaders au niveau des partis politiques, il semble bien que nous sommes restés bloqués sur un mode pseudo-monarchique où, tant que le leader n’est pas mort, on doit continuer de le supporter», analyse cette jeune mère de famille. Des «méthodes désuètes» et «un manque définitif de modernité», c’est ce que leur reproche pour sa part Alain Bertrand, membre actif d’Azir Moris.

Derrière l’enjeu du renouvellement des leaders, c’est aussi l’enjeu de faire émerger de nouvelles compétences qui se profile de façon cruciale : «Pendant les 40 dernières années, nous n’avons eu en gros que trois leaders pour le pays, et ils se sont toujours entourés plus ou moins des mêmes personnes. Un nouveau leader mettra en place sa propre équipe, et amènera ainsi des idées nouvelles et fraîches qui permettront de donner au pays une nouvelle direction», estime Sachin S.

Mais la société civile est à ce point intoxiquée par le mode de communication et d’action des leaders autocratiques, que, tout en réclamant du changement, elle semble en mal d’en amener elle-même, tant elle reproduit ces schémas politiciens auxquels elle est habituée. La démarche du Mauritius Council of Social Service (MACOSS), qui a mis en place un programme de formation en leadership pour les ONG (voir hors texte), vient souligner l’importance, pour la société civile, de se donner les moyens de faire émerger ce nouveau leadership qu’elle appelle de ses voeux. Notamment, elle doit d’abord trouver les méthodes d’approche des autorités, c’est-à-dire les plaidoyers et les leviers nécessaires pour exiger des leaders politiques une ouverture sur la réalité et une responsabilisation.

Catherine BOUDET
Journal du Samedi, n°114 du 07 avril 2012

Retrouvez cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

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