Les mouvements alternatifs et l’idéologie mauricianiste

Les différents groupements qui « marchent » à Maurice, notamment pour demander une nouvelle République comme c’est le cas aujourd’hui, samedi 10 mars, se rejoignent tous sur une revendication : plus de Mauricianisme. Mais la revendication “mauricianiste” est-elle un outil idéologique efficace ?

Qui a dit qu’il n’y avait plus d’idéologies à Maurice ? «Ce n’est pas parce que c’est devenu la pensée unique qu’on doit dire qu’il n’y a plus d’idéologie », observe Ashok Subron, dirigeant de Rezistans ek Alternativ, «l’idéologie  existe bel et bien à Maurice. Elle est pratiquée par les élites politiques et économiques qui sont en train d’implémenter l’idéologie néo-libérale.» Lindsey Collen, dirigeante de Lalit, ajoute même que, faire croire à la mort des idéologies, « c’est la Bible même du néo-libéralisme, pour faire croire que ce n’est plus la peine de lutter ».

Troisième voie

Pour Jack Bizlall, porte-parole du Mouvement 1er Mai, du fait de cette hégémonie idéologique, «le pays est rentré dans un cadre politique monolithique, avec des alliances entre partis politiques alternant au pouvoir et qui ne font que proposer différentes formes de l’application de cette idéologie néo-libérale à Maurice, avec aucune troisième voie possible».

De l’avis de Nita Deerpalsing, responsable de la communication du Parti Travailliste, la sclérose du système provient largement du manque d’authencité qui caractérise  l’engagement politique : « Je trouve de moins en moins d’hommes politiques à Maurice qui soient drivenpar des convictions.» Dans un système «étouffé par l’hypocrisie et la maladie d’orgueil, il est difficile d’avoir un breeding ground pour faire émerger de nouvelles idées».

Pour Jack Bizlall, il y a «une idéologie à construire», pour proposer une troisième voie. Cette «véritable idéologie alternative», ce n’est pas tant rechercher une autre façon de faire de la politique, que de «travailler sur des concepts et sur une analyse du contexte pour proposer un autre modèle de société, plaçant l’économie au centre du social.»

Engagé lui aussi dans cette troisième voie avec Rezistans Ek Alternativ, Ashok Subron précise que «le mot « idéologie » est devenu péjoratif, nous préférons le remplacer par le mot« idées« . Nous voulons amener notre propre setd’idées cohérentes d’une société alternative.» Et cette société alternative, il propose de l’amener à travers les projets d’une nouvelle Constitution et d’une nouvelle République. Il propose ainsi d’éliminer le communalisme institutionnel, d’intégrer les droits sociaux et économiques (droit à la grève, à la pension vieillesse, au logement, etc.) dans la Constitution mauricienne, qui pour l’heure ne reconnaît que les droits civils et politiques, et d’introduire la démocratie participative.

Azhagan Chenganna, lecturer en Media & Communication à l’Université de Maurice, observe que ces mouvements alternatifs qui se développent à Maurice «ne sont pas si différents de ce qui se passe au niveau mondial». Que ce soit la marche sur la MBC ouLamars 10 mars, «ce sont des mouvements qui veulent créer un nouveau paradigme d’idées et de réflexion». A la différence près qu’à Maurice, note cet universitaire, qu’ici «il y a nécessité que les jeunes investissent plus les mouvements. Pour le moment, leur utilisation des réseaux sociaux n’est pas très efficace.»

Appel au Mauricianisme

Pour Yannick Cornet, administrateur facebook du groupe Club des Militants, qui participe à la marche du 10 mars, bien au contraire, «la jeunesse mauricienne est en train de se  réveiller». Il définit d’ailleurs le club des militants comme une « alteropposition ». Issu du MMM, le groupe, créé en 2011, veut revenir à l’idéologie fondatrice du MMM historique dans les années 70, « qui a lutté pour une île Maurice sans communalisme. Ca a été sa marque de fabrique. Mais personne, parmi ceux qui sont venus après, n’a amené ce changement de mentalités. » Ainsi, au Club des Militants, explique Yannick Cornet, «nous luttons pour une île Maurice sans divisions culturelles et religieuses. L’idée, c’est de dire : on réveille le mauricianisme.»

Ce même appel au mauricianisme se retrouve chez un mouvement comme Azir Moris, bien que ce dernier récuse au contraire toute idéologie. Raison pour laquelle, d’ailleurs, Azir Moris ne participe pas à la marche du 10 mars en tant que groupe. «Je crois personnellement et fermement dans les valeurs d’un mauricianisme pur et SANS maîtres aucuns. Je crois en la nécessité de léguer aux enfants mauriciens, une société libre de tout accaparement sectaire ou communal…», réaffirme Jameel Peerally dans un communiqué de presse.

Lindsey Collen, responsable de Lalit, groupement qui ne participe pas non plus à la marche du 10 mars, se montre critique envers les tentatives d’ériger le Mauricianisme en outil d’alternative. D’une part, elle décèle dans ces revendications mauricianistes des différents «marcheurs», «une certaine forme de communalisme». «Zot pe kree ene nuvo kategori,« morisyen » pu bann « vre morisyen », on retombe dans la même logique de catégorisation communale».

D’autre part, elle observe que les contenus de ces revendications au nom d’un mauricianisme sont «vides de contenu, creuses, confuses». Lindsey Collen rappelle que l’idéal d’une unité mauricienne ne supprime pas l’exploitation dans la société, elle ne fait que la masquer. D’après elle, l’utilisation du mauricianisme par les mouvements de jeunes alternatifs ne conduirait nulle part. «Il y a d’autres outils idéologiques à disposition», explique-t-elle, «par exemple le concept de lutte des classes et le concept de conscience des objectifs de la mobilisation». Ainsi, sans ces outils classiques de la mobilisation, comme le concept de conscience, au sens marxiste du terme, «bizin ki zot kone seki zot pe fer. Pour le moment, ce qu’ils font, c’est de suivre sans comprendre.» Azhagan Chenganna confirme qu’effectivement, ces jeunes qui se mobilisent, «ne sont pas familiarisés avec les contenus politiques, et n’ont pas de véritables contenus critiques

Il semble toutefois que les jeunes «alternatifs» revoient à leur sauce les bons vieux outils idéologiques traditionnels. Concernant le Club des Militants par exemple, la lutte des classes est ainsi conçue comme devant passer « par  le partage équitable de la richesse du pays, l’empowermen, et la revalorisation de l’éducation», explique Yannick Cornet. «Au final s’est la mise en place de la méritocratie qui permettra d’en finir avec les inégalités de classe». Mais rien ne nous est dit sur les moyens d’y parvenir.

Au final, ces revendications des jeunes alternatifs mauriciens, plus que de l’idéologie, relèveraient davantage de l’utopie, c’est-à-dire de l’élaboration d’une société idéale. Ce serait peut-être là, la spécificité des différents mouvements de «marcheurs alternatifs» mauriciens : l’utopie des jeunes y rejoindrait l’idéologie des plus expérimentés.

Catherine Boudet
Journal du Samedi n°110 du 10 mars 2011

Retrouvez l’article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

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