Vassen Kauppaymuthoo : «Cʼest la CWA qui gaspille l’eau»

■ Vassen Kauppaymuthoo, estimez-vous que la baisse de la pluviométrie est un facteur explicatif de nos problèmes d’eau ?

La pluviométrie moyenne à Maurice est de 2 100 mm par an, avec des variations d’une année sur l’autre. Ces variations sont visibles pour 2010 avec un chiffre plus bas de 9,7 % par rapport à la période de référence (1971-2000). Cette variation reste, selon moi, dans la norme. D’ailleurs, si je me réfère aux chiffres utilisant l’écart-type qui définit les variations normales, ce chiffre est de 374 mm. Tant qu’on se situe dans la fourchette de 2 100 mm +/- 374 mm, cela ne peut pas être considéré comme une situation exceptionnelle. Que peut-on alors dire de 2009 où nous avions 2 300 mm de pluie ? 2010 n’est pas une année exceptionnelle en terme de sécheresse.

 ■ Donc vous estimez que Maurice ne subit pas de sécheresse ?

Pas du tout. Maurice ne ne subit pas de sécheresse. A titre de comparaison, en Namibie, la pluviométrie varie entre 50 mm par an et 600 mm par an selon les régions. Voilà un pays qui souffre réellement de sécheresse. A Maurice, on a 4 000 millions de mètres cubes d’eau qui tombent sur l’île annuellement. On utilise 223 millions de mètres cubes de cette eau pour les besoins domestiques, et cela fait à peine plus de 5 % de l’eau reçue sur l’île en terme de pluie. Alors venir dire qu’on a des problèmes de sécheresse sur une île au climat tropical comme Maurice c’est un peu berner les gens.

■ Mais on nous dit que les Mauriciens gaspillent l’eau !

A Maurice on consomme 170 ou 180 litres d’eau par jour et par personne. D’accord si on était en Israël ou aux Emirats Arabes Unis, on pourrait dire qu’on gaspille l’eau. Mais à Maurice, avec toute cette eau qui tombe, il faut se poser réellement la question si on ne demande pas déjà un peu trop à la population en la rationnant à quelques heures par jour pour les chanceux (souvent de 4h à 8h du matin), avec une eau boueuse pour certains et en lui faisant subir une augmentation de plus de 30 % du tarif. Je pense que ce ne sont pas les Mauriciens qui gaspillent l’eau, c’est plutôt la CWA qui gaspille 50 % de notre eau potable traitée et chlorée, avec les fuites dans le réseau. C’est la Central Water Authority qu’il faudrait sanctionner plutôt que la population qui souffre réellement et qui paie réellement le prix de cette mauvaise gestion.

■ Les Mauriciens seraient donc des boucs émissaires ?

Selon moi, on se sert de chiffres pour dévier le vrai problème, pour transférer la responsabilité du problème sur d’autres choses et pour faire oublier les vrais problèmes : la mauvaise gestion de la CWA à cause de la démotivation générale du personnel, des interventions politiques et des luttes internes, le manque de moyens, le manque de formation, le sur-paiement des experts étrangers et le sous-paiement des fonctionnaires locaux. La CWA semble être devenu un bateau à la dérive secoué dans tous les sens par les différents gouvernements, mais nul ne sait réellement dans quelle direction elle se dirige. On parle même de privatiser l’organisation alors que l’on sait que l’eau est essentielle et que cela a causé beaucoup de problèmes sociaux et même des émeutes dans certains pays d’Amérique du Sud suite aux augmentations. Il faut redresser la barre avant qu’il ne soit trop tard.

■ Vous voulez dire qu’on est en train de se cacher derrière les chiffres ?

Dans un pays où la population ne reçoit l’eau que 4 heures par jour, on vient nous dire qu’on gaspille l’eau, on est à côté de la plaque. Oui, on est en train de se cacher derrière les chiffres.

■ On n’a pas besoin de chiffres pour constater que le réservoir de Mare aux Vacoas est presque vide.

Mare aux Vacoas représente une anomalie importante, d’autant plus que la Mare Longue qui est à quelques centaines de mètres de là est quasiment pleine. Je pense qu’il faudrait examiner les possibilités de fuite de plus près, mais également le déboisement intensif auquel Maurice est actuellement en train de faire face : on a beaucoup déboisé pour créer des routes, des IRS, des champs pour cultiver des légumes, même autour de la Mare aux Vacoas. Les arbres jouent un rôle important, même critique, car ils agissent comme des réservoirs d’eau naturels attirant la pluie. Le manque de pluviométrie dans certains endroits, s’il est avéré, peut être causé par la diminution drastique de notre couverture végétale. Les Anglais ont découvert cela très tôt, et ils ont engagé de gros moyens pour reboiser les régions autour de la Mare aux Vacoas. Mais nous avons tout oublié, et notre appétit effréné pour les gains rapides nous a mené à cette situation.

■ Pensez-vous qu’il pourrait y avoir un problème de détournement de rivières alimentant le réservoir ?

 Dans ce cas, je pense que ce n’est pas l’eau qu’on est en train de détourner, mais l’attention des gens par rapport aux problèmes réels. En effet, la plupart des compagnies sucrières qui puisent l’eau dans les rivières collaborent avec la CWA et gèrent leur eau généralement bien, à part certaines exceptions. Pointer du doigt ces compagnies sucrières, c’est en faire des boucs émissaires, c’est encore une fois, selon moi, une façon de détourner l’attention par rapport au problème principal qui est un problème de gestion de l’eau.

■ Comment réagir par rapport à cette situation alarmante ?

 L’eau, c’est la vie, c’est une commodité de laquelle dépend lourdement en premier lieu la stabilité sociale de notre île, mais aussi les activités économiques. Un pays sans eau, c’est un désastre assuré. Je connais d’ailleurs beaucoup d’étrangers qui pensent repartir à cause de ce problème, et je perçois beaucoup d’inquiétudes de la part de plusieurs opérateurs économiques.

Ce problème d’eau nous ramène dans le tiers-monde. Mais après tout, je me demande si nous ne commençons pas à payer le prix de notre manque de considération pour notre environnement pour des gains d’argent rapides. Ce n’est que quand le dernier arbre aura été coupé, que nos terres auront été vendues et bétonnées, nos rivières et nos océans auront été empoisonnés et détruits et que nous n’aurons plus d’eau que nous nous rendrons compte que l’argent n’est pas comestible.

Journal du Samedi n°102 du 14 janvier 2012

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