Les mensonges de l’eau

Les mensonges de l’eau

Le Premier ministre parle de mauvaise planification du dossier eau. Du côté des responsables, sécheresse et gaspillage sont les explications avancées pour justifier le manque d’eau sont les explications avancées pour justifier le manque d’eau. Enquête sur le problème d’eau à Maurice.

Depuis plus d’une année, le pays se trouve dans une situation de stress hydrique due notamment au faible taux de remplissage du principal réservoir de l’île, Mare aux Vacoas. Pour autant, les autorités ne sont jamais venues expliquer à la population de façon formelle les réelles causes de ce stress. Elles se renvoient la balle, donnent des explications approximatives ou alors refusent de communiquer.

Au cours de cette enquête, nous avons noté les contradictions, les non-dits, l’existence d’une mafia de l’abattage illégal des arbres, la mauvaise planification, une absence d’étude cohérente, des faux arguments ou encore une négligence et un laisser-aller complice. C’est à partir de cela que nous accusons les autorités d’incompétence et de négligence et nous accusons cette partie de la population qui continue à laver leurs sols ou leurs voitures à grande eau alors que leurs voisins n’ont pas une goutte d’eau dans leur robinet, de crime contre la communauté.

Dans tout ce dossier de l’eau, il y a des zones d’ombre. Des faces cachées contre lesquelles les questions se heurtent, restent sans réponses. Mais aussi des tentatives de nous emmener dans d’autres directions… Vers des boucs émissaires, tels que la sécheresse, des cours d’eau déviés ou encore la théorie selon laquelle ce serait seulement au-dessus de Mare aux Vacoas que la pluie ne tombe pas…

Il n’y a guère que le Premier ministre qui est sorti du lot pour fustiger – sans les nommer – les responsables du dossier “Eau”. Il les accuse de mauvaise planification. Cependant, ces derniers restent tous tapis dans l’ombre. Personne n’est venu de l’avant pour tenter une explication, exception faite de Prem Saddul qui, il est vrai, n’est président du Conseil d’administration de la Central Water Authority (CWA) que depuis six mois. Les autres sont restés silencieux, n’ayant même pas le courage de reconnaître cette incompétence décriée par le Premier ministre.

Il est inconcevable que c’est après plus d’une année de stress hydrique et de signes visibles du manque d’eau à Mare aux Vacoas, que Prem Saddul vienne suggérer qu’il est « tout à fait d’accord pour qu’il y ait une étude scientifique pluridisciplinaire pour, dans un premier temps, analyser en surface, puis en profondeur, cette “mare” et son “catchment area”. Ce, pour avoir une idée claire afin de prendre les décisions qui s’imposent. Voilà une enquête scientifique qui intéresserait le Mauritius Research Council (MRC) ».

Les autorités attendent-elles qu’il n’y ait plus d’eau potable à Maurice avant de se décider ? Et encore, s’agit-il seulement d’un effet d’annonce pour répondre aux accusations du Premier ministre ? D’ailleurs, Prem Saddul, dans le communiqué qu’il a émis uniquement au quotidien l’express, précise ceci : « Le Premier ministre a tout à fait raison de dire qu’on pêche par manque de vision, par manque de planification, par manque de conscientisation et par manque de communication ».

Des éléments d’information venus de sources diverses évoquent que les racines du problème de Mare aux Vacoas sont multiples. Les autorités ne sont jamais venues démontrer avec exactitude l’ampleur des fuites dont elles parlent. Mais des sources en interne évoquent, notamment, la mauvaise planification de la demande en eau, notamment dans le sud de l’île où au fil des années, les hôtels, les usines, les villas IRS disposant chacune de piscines sont venus augmenter la demande en eau. Cette mauvaise planification du développement comme cause du stress hydrique, a d’ailleurs été reconnue par le directeur de la Water Resources Unit, qui déclarait dans le magazine Impact n°1 du 12 mars 2010, « avec le développement de l’aéroport et des IRS dans le Sud, la demande en eau a dépassé nos espérances (…) Il y a beaucoup de variables qui rentrent en ligne de compte, on ne prévoyait pas tout ça. »

Et c’est sans compter les fuites dans le réseau de distribution, qui font perdre entre 40 et 60 % de l’eau potable. Encore que ce problème de fuites a été dûment pris en charge par la CWA, qui à l’occasion de l’installation des tuyaux du wastewater, en a profité pour mettre en place un vaste programme de remplacement des anciens tuyaux d’alimentation.

Et puis, il y a encore la déforestation décriée par le Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI). Mais cette déforestation est à deux volets : officielle pour agrandir les routes, par exemple ou encore, illicite, par une certaine mafia qui opère en toute impunité.

Et à rajouter sur la (déjà longue) liste des scandales, nous sommes en présence d’allégations concernant un trafic d’eau potable dont sont victimes les usagers mauriciens…

La propagande des chiffres

Dans sa lettre ouverte aux Mauriciens, parue dans l’express du lundi 9 janvier dernier, le président de la CWA, M. Prem Saddul, a présenté ses excuses aux Mauriciens pour les longues coupures d’eau survenues l’an dernier. Il a avancé un certain nombre de raisons pour justifier le manque d’eau. D’après le président de la CWA, nommé à la tête de l’institution le 15 juillet dernier, alors que le manque d’eau battait son plein, la première de ces raisons est la sécheresse. « L’île Maurice dans son ensemble a traversé une période de sécheresse, dont l’impact sur le social fut ressenti à travers l’île », a affirmé M. Prem Saddul.

D’après les estimations provisoires des services météorologiques de la station nationale de Vacoas (les chiffres définitifs devraient être disponibles fin février seulement), la pluviométrie moyenne pour l’année 2011 a été d’environ 1 900 millimètres. Pouvons-nous parler alors d’une baisse de la pluviométrie ou d’une sécheresse à Maurice ? Il apparaît qu’il est tombé plus de pluie sur l’île Maurice en moyenne en 2011 (1 900 millimètres) par rapport à 2010 (1 824 millimètres). L’année 2009 a été la plus pluvieuse des trois dernières années, avec une pluviométrie moyenne de 2 397 millimètres.

Pluviométrie faussée
On ne peut pas affirmer que la pluviométrie est en train d’augmenter ou de diminuer en se basant uniquement sur les chiffres des trois dernières années. Car, avertissent les Services météo de Vacoas, « aucune conclusion ne peut être tirée en considérant seulement les données pluviométriques de 2 ou 3 années consécutives. Pour estimer une tendance, c’est toujours sur une période longue, 30 ans ou plus. »

Précisément, si on considère l’évolution de la pluviométrie sur le très long terme, la station de Vacoas constate effectivement une baisse : le taux moyen de pluviométrie décroît de 57 millimètres tous les 10 ans sur la période 1905-2007. Ainsi, comparé aux années 1950, la pluviométrie moyenne à Maurice a chuté de 8 %.

Pour autant, une baisse de 8 ou même 10 % peut-elle causer un stress hydrique ? Il tombe quand même plus de 4 000 millions de mètres cubes d’eau de pluie sur Maurice par an (4 164 millions de m3 très exactement, selon les chiffres officiels de la Food and Agricultural Organization des Nations Unies pour 2010). Et le rapport d’experts du Mauritius Research Council (« Thematic Working Group Water Resources », Final Report août 2001) indique en page 3 que la pluviométrie à Maurice est « supérieure à la moyenne mondiale de 22,5 % ».

L’ingénieur de l’environnement et consultant Vassen Kaupaymuthoo est catégorique : « Il n’y a pas de sécheresse à Maurice », affirme-t-il. Si ce n’est donc pas un manque de pluie, il semblerait que le problème se situe davantage dans l’irrégularité de cette manne céleste, qui ne tomberait pas régulièrement tout au long de l’année et qui ne tomberait pas de façon égale suivant les régions. L’île reçoit 67 % de son approvisionnement en pluies en été. La pluviométrie moyenne varie d’une région à l’autre. Le Sud ne reçoit que 610 mm alors que le Plateau Central reçoit 2 154 mm pour l’année 2010.

En outre, ces irrégularités sont accentuées par le changement climatique, qui a affecté les équilibres hydrologiques dans les pays du sud-ouest de l’océan Indien, indiquent la Station de Vacoas. Si l’on considère les précipitations saisonnières, les services météo de Vacoas observent un mois de décembre 2010 « extrêmement sec », avec un record, car la moyenne des pluies tombées n’a été que de 8 % de la pluviométrie moyenne habituelle.

Ainsi, Bishek Narain, responsable de la communication à la CWA, observe cette année écoulée un phénomène tout nouveau de débalancement des précipitations, qui sembleraient s’effectuer au détriment de la région de Mare aux Vacoas. Donc, si cette irrégularité des précipitations, qui par ailleurs sont d’un volume conséquent au total, pose problème, cela ne fait que confirmer une chose : ce n’est pas Mère Nature qui est coupable d’avarice, ce sont bel et bien ses enfants qui ne font pas le nécessaire au niveau du stockage de la ressource.

Les experts dénoncent
Le rapport d’experts du MRC datant de 2001 spécifiait déjà que le problème de l’eau à Maurice ne découlait ni de la sécheresse, ni de la pluviométrie, mais de l’incapacité à prendre en charge de façon adéquate cette ressource. D’une part, le rapport pointe du doigt l’incapacité à prendre en charge le run-off, c’est-à-dire les eaux qui partent à la mer : « Mauritius is in the fortunate situation of having sufficient water resources to cope with current demand. However a high proportion of the rainfall occurs during the summer months and cyclones. Because of this rainfall pattern and the topography of the island, there is high surface runoff (53 %), corresponding to annual average of 2, 067 Mm3 ». Le rapport dénonce aussi l’insuffisance des moyens de stockage : « Although the average annual rainfall in Mauritius is considered adequate, irregular rainfall and insufficient storage capacity cause seasonal shortages ».

Exit donc, l’argument selon lequel le « stress hydrique » serait la cause du manque d’eau. Le deuxième coupable pointé du doigt par les autorités serait le Mauricien qui gaspille l’eau. « Avec une consommation d’eau de 170 litres/tête d’habitant (140 pour Singapour) les Mauriciens ont tendance à trop gaspiller l’eau potable au quotidien », affirme le Président de la CWA, Prem Saddul.

Comment peut-on dire que le Mauricien gaspille l’eau, s’insurge Vassen Kaupaymuthoo, alors qu’il ne reçoit que 4 heures d’eau par jour dans son robinet et ne peut même pas se doucher au moment opportun ? Il est vrai que les 170 ou 220 litres d’eau utilisés quotidiennement par les Mauriciens, sont sans commune mesure avec les vrais gaspilleurs d’eau que sont les USA et le Japon, qui détiennent le record mondial avec 600 litres par personne et par jour. Il apparaît que Maurice se situe dans une moyenne qui se rapproche de celle des pays européens (250 et 350 litres). La consommation d’eau à Maurice est donc l’indication d’un pays en plein développement. D’ailleurs, le rapport du Mauritius Research Council, en 2001 déjà, prévoyait déjà un accroissement des besoins en eau potable passerait même à 250 litres/hab en 2040…

Il faut signaler au passage que les ménages ne constituent que 67 % de la consommation d’eau potable (11 % pour les commerces et industries et 4 % pour les hôtels), comme l’indiquent les statistiques du Central Statistical Office pour 2010.

En outre, même si les besoins en eau potable du pays augmentent, la consommation du pays en eau potable représente une part infime de la ressource en eau. Sur plus de 4 000 millions de m3 d’eau par an (dont on récupère environ 1 million de m3), l’eau potable produite à Maurice n’est que de 223 Mm3 en 2010. Dans ces conditions, comment peut-on affirmer que l’on gaspille l’eau ? De l’avis de Vassen Kaupaymuthoo, non seulement il n’y a donc pas de sécheresse à Maurice, mais en plus, on ne consomme qu’une infime partie de cette eau qui tombe, soit à peine 5 %.

La réalité crue, c’est que l’on essaie de faire porter le chapeau du problème de l’eau à Maurice, soit en amont (une ressource insuffisante) soit en aval (une population gaspilleuse), tout cela pour masquer les véritables causes du stress hydrique… qui se situent au milieu, c’est-à-dire au niveau de la gestion de la ressource en eau et de sa distribution.

Ecrit en collaboration avec Rajen Bablee, Journal du Samedi n°102 du 14 janvier 2012

Retrouvez l’article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

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