Fanon, plus que jamais d’actualité

Cinquante ans après la mort de Franz Fanon, on redécouvre ses réflexions sur le devenir des nations décolonisées. A Maurice, nous avions pris une longueur d’avance sur les commémorations. Mais avons-nous bien compris Fanon ?

Ce 9 décembre 2011 marque le cinquantième anniversaire de la mort de Franz Fanon. A cette occasion, la France qui l’avait longtemps ignoré, redécouvre Fanon, réédite ses œuvres. Mais à Maurice, on n’avait pas attendu les commémorations pour se rappeler tout ce que la pensée de Fanon a d’actuel et tous les enseignements que l’on peut en tirer pour l’actualité politique. Déjà lors du meeting politique du 1er mai dernier à Vacoas, le Premier ministre, Navin Ramgoolam avait conseillé aux Mauriciens de relire Peau noire, masques blancs de Fanon. Afin, laissait-il entendre, de ne pas céder à des complexes d’infériorité ou de supériorité raciale surtout vis-à-vis de certains acteurs politiques.

L’idée d’un complexe de race était en effet un point important développé par Franz Fanon dans Peau noire, masques blancs, où il fournit une analyse psychologique des séquelles de la colonisation au niveau des individus. Ce premier ouvrage est aussi un manifeste appelant les anciens colonisés à se libérer de cette emprise désastreuse, à ne pas tomber dans le piège de vouloir affirmer une identité qui serait égale ou supérieure à l’identité de l’ancien colonisateur.

Mais ce n’est pas la seule utilité des écrits de Fanon. Son oeuvre appelle aussi à ne plus être dépendant du poids de l’Histoire. «Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé», écrit-il dans Peau noire, masques blancs.

Ce théoricien de la libération analyse également les mécanismes au niveau des pays par lesquels l’aliénation créée par la colonisation persiste après la décolonisation. Il explique pourquoi les anciennes colonies ont du mal à se décoloniser, dans les pratiques et dans les esprits, surtout les pays où il n’y a pas eu de véritable lutte de libération nationale. Dans Les damnés de la terre, il examine notamment ce qu’il appelle «les mésaventures de la conscience nationale », quand le désir d’indépendance ne suffit pas à assurer un véritable projet national et aboutit à des ralliements destinés au «partage du gâteau de l’indépendance» plus qu’à la construction nationale.

Franz Fanon montre aussi, quand la décolonisation a été mal aboutie, pourquoi ces pays décolonisés sont gangrénés par la corruption, comment dans ces pays, on passe aisément «de la nation à l’ethnie, de l’Etat à la tribu», lorsque les partis, détournés de leur rôle, deviennent des moyens d’accaparement et des instruments d’immobilisation du peuple.

Décidemment, le Premier ministre avait raison de le dire, la lecture de Fanon reste plus que jamais d’actualité à Maurice. L’auteur martiniquais nous a légué un formidable outil de réflexion sur nous-mêmes. A nous maintenant de savoir ce que nous voulons en faire.

Catherine Boudet
l’express-dimanche n°17825 du 11 décembre 2011

Retrouvez la suite de l’article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

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