« La prise de parole est un acte politique »

La première rencontre organisée par l’«Atelier littéraire», le 27 octobre dernier à Port-Louis, autour du livre et de son rôle dans la société, a fait émerger une préoccupation centrale : la difficulté de prise de parole pour le citoyen mauricien dans sa propre société.

Pari tenu pour L’Atelier de Jan Maingard et son équipe. A la différence des conférences traditionnelles, c’était davantage le partage des idées que le simple débat contradictoire qui était au cœur des échanges pour ce premier «kozkoze» organisé sur le thème «Mo-Mots-Maux», jeudi 27 octobre 2011.

Tout au long de la soirée, la discussion a largement alterné entre l’assistance et les trois panellistes invités, Sedley Assonne, journaliste culturel et écrivain, Nandini Devnarain-Bhautoo, docteur en Littérature contemporaine et chargée de cours à l’université de Maurice, et Alain Muneean, directeur de l’ONG Terre de Paix.

Ouvrant les échanges, Sedley Assonne entendait souligner l’importance du dérisoire «comme source de vie», pour lutter contre ce qu’il appelle «le sérieux» à Maurice, un pays où il y a une tendance au consensuel, où il ne faut pas critiquer. Il ironise sur le fait qu’«à Maurice on est champions du monde dans l’organisation de séminaires» : «On organise un séminaire, c’est le président qui prend la parole, et le président c’est toujours un ministre ou le Premier ministre, et il vous dicte. On organise un séminaire sur la pauvreté et ce séminaire va régler le problème de la pauvreté à Maurice. J’ai couvert ces trucs là pendant 20 ans pour la presse, j’ai vu comment on se prenait au sérieux». D’après lui, cela traduit bien le fait qu’«il y a une petite minorité de Mauriciens qui ont volé la parole à Maurice et accessoirement, cette petite minorité se trouve être les politiciens».

Dans l’assistance, Natalia Vadamootoo, Consultante en administration sociale,  a rappelé que « la prise de parole est un acte politique, (…) et les actes politiques doivent être maîtrisés par ceux qui détiennent le pouvoir.» Pour cette spécialiste de la lutte contre la pauvreté, «quand vous prenez  la parole et vous commencez à oser exprimer ce que vous pensez, et ce qui vous dérange, et d’autres choses, vous commencez à créer une espèce de malaise qui va déranger ceux qui préféraient être confortables». Et, de même que la prise de parole est un acte politique, «ce sont également des actes politiques qui empêchent la prise de parole » pour maintenir le statu quo.

De l’avis de Nandini Devnarain-Bhautoo, le discours public à Maurice est muselé par une conscience de «political correctness», à tous les niveaux et y compris dans l’écriture, de telle sorte que « la fraîcheur du vécu ne sort plus ». «Les jeunes sont écrasés par le poids dupolitical correctness, ils n’osent plus émettre des opinions personnelles, ils ont peur de dire tout simplement». C’est personnellement ce qui la pousse, témoigne-t-elle, à lutter pour faire sortir les jeunes de ce silence public.

Dans l’assistance, Brigitte Masson, également très engagée dans le social auprès des enfants, estime que «les principaux maux de Maurice, ce sont les mots, m-o-t-s. Parce qu’au-delà du fait qu’on ait confisqué la prise de parole des adultes, je crois qu’avant tout on a confisqué la prise de parole des enfants », en particulier dans le système éducatif. Pour Sedley Assonne, «je ne sais pas s’il y a encore une école à Maurice, il y  a des abattoirs où on envoie les enfants où ils se font sélectionner… sectionner l’esprit».

Du fait de cette carence généralisée dans la prise de parole, Nandini Devnarain-Bhautoo observe que «le débat ne peut pas être public au départ. Il doit commencer au niveau privé, au niveau de l’échange des idées.» Pour cette universitaire, c’est donc là qu’il faut commencer à travailler : «Il faut faire les jeunes oser, oser dire, oser débattre, oser parler, que ce soit en privé, ou en petits groupes. Ensuite, ça se fera éventuellement à un niveau plus large.»  C’est dans ce sens que l’enseignante en littérature, a mis en place un groupe de poésie, Writers Inc., présent sur Facebook, qui réunit des jeunes poètes mauriciens, qui écrivent régulièrement dans divers genres littéraires, et qui se rencontrent ensuite dans la vie réelle, ce qui encourage le débat d’idées.

D’après Alain Muneean, fondateur du groupe de musique Abaim, la confiscation de la prise de parole est l’une des causes de l’analphabétisme, parce qu’elle va de pair avec une négation de l’oralité dans la société mauricienne. «Avan la parole vine kitsoz ekri, nou bizin conscient valer ki li ena dans so forme orale. Si on fait l’impasse là-dessus, on tue quelque chose de fondamental dans la vie des gens : l’expression.» Pour ce travailleur social, également directeur de l’ONG Terre de Paix, il reste un gros travail à faire pour arriver à «une réconciliation avec la parole, l’expression, pour aller vers l’écrit, c’est ça qui pourra redonner le goût aux gens d’aller vers le livre.» A partir de son expérience de terrain, Alain Muneean constate qu’en prenant les enfants qui, arrivés à l’âge de 10 ans ou 11 ans ne savaient toujours pas écrire, «en réconciliant ces enfants avec leur propre parole, ces enfants-là écrivent, ils se développent. Ces mêmes enfants qu’on avait jetés de l’autre côté, dont on croyait qu’ils n’avaient aucune capacité

Aurélie , chanteuse du groupe Abaim, témoigne que grâce aux exercices de prise de parole au sein du groupe, «se bane zafer ki permet mwa mo for zordi dan la vie, mo kapav afronte boukou kitzoz». cela lui a permis notamment d’animer une émission sur MBC radio, Zenfan Soley. De l’avis d’Aurélie, les autres jeunes n’ont pas tous cette opportunité, «ek bane maux, m-a-u-x, li pa pou autant ki bizin dramatiz li, nou kapav pran li, kouma bane lexamp, kouma bane leçon».

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