Chaya Hurnath : Patrimoine, attention danger

Spécialiste en aménagement du territoire, Chaya Hurnath observe les effets néfastes du patrimoine mondial sur le développement local. Elle déplore notamment l’ethnicisation artificielle des sites classés, qui appauvrit les populations locales et crée de nouveaux conflits. 

Elle tire la sonnette d’alarme. Doctorante en aménagement du territoire, Chaya Hurnath dénonce la tendance en cours à Maurice d’ethniciser les sites du patrimoine mondial, car elle nuit au développement local. Cette lecturer en Tourism Management à l’Université de Maurice prépare un doctorat avec l’université de Toulouse-Le Mirail, en France, sur les enjeux territoriaux liés aux sites classés au Patrimoine mondial.

 Elle ne mâche pas ses mots pour condamner le fait qu’en associant l’Aapravasi Ghat et Le Morne à des groupes ethniques spécifiques, on introduit non seulement une lecture faussée de l’organisation humaine autour de ces sites, mais qu’en plus, on empêche les populations locales d’accéder à une meilleure qualité de vie. «Si je regarde ce qui se transmet actuellement, autour du patrimoine, c’est une lecture ethnique, une vision très cloisonnée de la société mauricienne, où chaque groupe est cloisonné», observe Chaya Hurnath. Or, avec cette lecture trop ethnique du patrimoine, «on tend à laisser de côté d’autres approches plus pertinentes, en termes de localisme par exemple». En effet, au cours de ses recherches de terrain menées auprès des habitants dans la région du Morne (voir hors-texte), la chercheure a pu observer que les pratiques locales ne sont pas nécessairement liées à la mémoire des esclaves marrons.

«Les Mauriciens ne sont pas cloisonnés»

 Elle propose une autre lecture plus adaptée et surtout plus efficace de la réalité. Avec à la clé, l’enjeu d’apporter une meilleure qualité de vie aux populations locales. «Moi je propose une autre grille, qui se situe entre le local et le national. Parce que les Mauriciens ne sont pas cloisonnés dans leurs groupes ethniques. Ils se réveillent avec le chant des mosquées, ils vont faire leurs achats à la boutique chinois, etc. Ils pratiquent donc l’interculturalité dans leur vie de tous les jours.»

Pourtant la chercheure observe «une façon ethnicisée de donner de l’emploi aux personnes. Par exemple à l’Aapravasi Ghat, on voit que ce sont tous des représentants de la population indienne qui sont employés, à quelques exceptions près». Même problème au Morne : «Actuellement, au Morne, seulement deux ou trois personnes du village du Morne ont trouvé un emploi directement lié au patrimoine mondial», déplore-t-elle.

Une absence de vision 

Chaya Hurnath met donc en garde contre une ethnicisation du patrimoine et surtout de l’aménagement du territoire qui en découle, parce que cette ethnicisation occulte l’expérience quotidienne et l’identité multiethnique des gens de la zone. «Il faut donc désethniciser la vision pour améliorer l’aménagement du territoire», préconise-t- elle. Car développer le patrimoine mondial autour du site du Morne, n’a pas apporté à ces populations locales les perspectives de développement qui leur importaient, en termes de création d’emplois, de meilleure connexion au reste du pays, d’accès aux services de l’État (eau potable, électricité, écoles, etc.)

 Si on considère le projet de réhabilitation de la zone tampon autour de l’Aapravasi Ghat, «la zone tampon ne reflète pas cette identité indienne qu’on a voulu mettre sur l’Aapravasi Ghat. Elle reflète beaucoup plus un mode de vie quotidien multiculturel. Tous les Mauriciens indistinctement ont une mémoire liée à cette zone tampon.» Le principal obstacle à une politique d’aménagement du territoire efficace provient d’une «absence de vision nationale d’aménagement du territoire» observe la chercheure.

Il y a bien le Planning and Development Act de 2004, mais qui ne prend en compte que des points précis : l’agriculture, les routes, etc. Du coup, les besoins du développement local ne peuvent pas être pris en charge. Dans le système actuel, le seul moyen de relayer vers le niveau national les demandes des populations locales reste le relais effectué par les députés des circonscriptions.

Ensuite, au niveau des prérogatives des ministères, il existe «un gros flou» : « Il y a le ministère de Land and housing qui s’occupe de délivrer des permis ; le déblocage des ressources tombe sous la responsabilité du ministère des Finances, le ministère de Local Gouvernment quant à lui se cantonne à la gestion du ramassage des ordures, l’équipement des rues, des éclairages publics, etc. » En conséquence, quand on parle d’aménagement du territoire à Maurice, «on se limite à une petite route par-ci, à un shivala par-là pour rassurer l’électorat, et c’est valable pour tous les gouvernements qui se sont succédé, et ce n’est pas pour autant qu’on améliore la qualité de vie des habitants …»

Face à cette fragmentation et cette absence de vision de l’action publique, c’est surtout du privé que viennent les perspectives de développement local. Avec les projets d’IRS et d’hôtels, les investisseurs privés ont développé «leur propre vision, une vision unie du territoire». Dans un but commercial certes, mais «dans une architecture en harmonie, avec une tendance à privilégier toutefois l’architecture des plantations, mais qui a aussi fait l’effort de prendre en compte le développement local des populations». C’est le cas du projet de développement de Bel Ombre, où pas moins de 6 villages ont été pris en compte dans le Social Development Plan.

Chaya Hurnath concède que le projet d’aménagement de la zone tampon de l’Aapravasi Ghat constitue une initiative pionnière en matière d’intégration de la population locale à Maurice. Elle émet toutefois des réserves : «Certes, l’Aapravasi Ghat Trust Fund qui se retrouve comme mandaté par l’UNESCO et l’état mauricien pour contrôler le développement sur la zone tampon, a initié des forums consultatifs avec les stakeholdersMais manque l’apport de l’aménagiste pour rendre ce projet réalisable, l’endroit vivable, c’est toute cette vision du point de vue du développement local qui manque».

En particulier, si on ne prend pas en compte la mémoire multiculturelle liée à cette zone tampon, rien ne garantit que les Mauriciens s’identifieront à cette zone, qu’ils auront envie d’aller y boire un thé ou déjeuner… «Quant à savoir si on va réussir à fédérer les gens autour de ce projet de développement, la question se pose…» «Il faut partir du local et ensuite ramener vers le national», préconise la chercheure, «parce qu’il y a trop de populations qui sont délaissées et qui finissent par se replier sur elles-mêmes.» Avec tous les problèmes de paupérisation, de violences de délinquance qui en découlent…

Impact n°56 du 8 avril 2011

Retrouvez cet article dans son intégralité sur SCRIBD

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s