Joël Toussaint veut un État fédéral pour Maurice

L’ancien journaliste Joël Toussaint prône une formule surprenante : un Etat fédéral, pour reconnaître et unir tous les peuples de la République mauricienne. Cette proposition s’appuie sur le constat que les Mauriciens sont encore aveugles sur les vérités de leur Histoire.

Provoquer une prise de conscience chez les Mauriciens de la «métropole», afin qu’ils réalisent la «position intenable» dans laquelle les place le refus de reconnaissance des différents peuples qui composent la République. C’était la proposition courageuse de Joël Toussaint, ancien journaliste et directeur de Neologik, qui intervenait pour la troisième édition de «l’Evénement du jeudi», au Book Café le 17 mars dernier, sur le thème «Pourquoi il nous faut un gouvernement fédéral».

Dans sa présentation, Joël Toussaint a formulé cette proposition provocatrice mais qui a le mérite de poser sans concessions les termes féconds d’une réflexion pour le devenir de la République mauricienne : il prône la nécessité pour Maurice d’établir un gouvernement fédéral dans le cadre de réformes électorales et d’abroger la First Schedule de la Constitution.

«Maurice a bâti un mythe»

Cette proposition répond au souci de prendre en compte l’identité et le droit à la décision politique des peuples, dans la mesure où la République mauricienne recouvre plusieurs peuples différents sur les îles qui la composent : Maurice, Rodrigues, Agalega et aussi les Chagos. Selon le conférencier, les meilleures intentions vis à vis de l’unité nationale se résument au slogan «enn sel lepep enn sel nasyon», et il fait remarquer que l’hymne national dit «as one people». Mais il est d’avis que c’est une position «totalement irréaliste», voire même qui conduit à une «impasse».

«Où sont passés les autres peuples de la République ?», questionne Joël Toussaint. En effet, la nation mauricienne comprend plusieurs peuples. Avant 1968, il y en avait 4 : Rodrigues, Maurice, Agalega et Chagos. Il y en avait même 5 si l’on considère qu’en 1810, au moment de la Capitulation, les Seychelles faisaient partie de l’ensemble mauricien. Il est donc impossible d’avoir une nation mauricienne avec «enn sel lepep» affirme-t-il. Ce serait aller même contre la volonté des citoyens des autres îles. Car «un peuple ne se constitue pas par décret». D’ailleurs, il rappelle que la population rodriguaise a démontré sa cohésion sociale «de manière non équivoque», en s’exprimant «comme un seul peuple» aux élections de 1967.

Il insiste, par ailleurs, sur le fait que cette affirmation – illusoire – d’«un seul peuple» mauricien s’est faite au prix d’un grand sacrifice, celui des Chagos. «Nous ne pouvons pas nous soustraire à la compréhension de ce qui s’est passé avec les Chagossiens», martèle Joël Toussaint, qui n’hésite pas dénoncer le génocide dont ils ont été victimes.

La question des Chagos est problématique à double titre pour Maurice, rappelle cet ancien journaliste. Au-delà de la question de démantèlement territorial, l’excision des Chagos, et plus exactement le déni de la responsabilité de Maurice dans celle-ci, empêche lourdement les Mauriciens de se constituer en nation responsable. Quel que soit les gouvernements en place, ils ont toujours feint d’ignorer la responsabilité mauricienne dans le génocide des Chagossiens, regrette Joël Toussaint. Or, rappelle le conférencier, c’est bien sur le sol mauricien que les Chagossiens déportés ont été abandonnés à leur sort, c’est bien à Maurice qu’ils se sont fait matraquer par la police tandis qu’ils manifestaient pour leurs droits.

Joël Toussaint affirme que Maurice a bâti un mythe de libération d’un peuple unitaire, cela afin de «nier des réalités trop atroces à assumer», à savoir que l’indépendance a été obtenue au prix du génocide chagossien. Il souligne qu’à Maurice, il n’y a pas eu de lutte de libération nationale, les Britanniques n’ont pas organisé de référendum d’autodétermination à Maurice, en 1967 il s’agissait d’élections générales, auxquelles les politiciens mauriciens ont voulu attribuer valeur référendaire, précise-t-il.

De l’avis de Joël Toussaint, il est difficile aux Mauriciens y compris aux hommes politiques d’affronter cette réalité de la responsabilité de Maurice dans le génocide des Chagossiens. D’où une cécité collective, qu’il faudra bien un jour régler, avertit Joël Toussaint, sous peine pour la nation mauricienne de courir droit dans le mur, en d’autres termes de risquer un autre démembrement territorial.

De l’avis de Joël Toussaint, il devient urgent de voir l’Histoire en face, on ne peut plus continuer dans cette démarche de cécité collective, il est impératif de prévoir un dispositif fédéral qui permette la représentativité respectueuse des différents peuples de la République mauricienne. «C’est pourquoi j’ai choisi d’attirer l’attention sur ces questions qu’on ne peut galvauder», explique Joël Toussaint. «Pour que les Mauriciens retournent à une certaine dignité, ils ont besoin de reconnaître la responsabilité de l’Etat mauricien dans le génocide».

Il souligne également la nécessité d’abroger la First Schedule de la Constitution mauricienne, qui «érennise un système indigne et inique», basé sur une catégorisation ethnique qui est différenciée selon les groupes : on se serait au moins attendu à ce que les critères soient les mêmes pour tous et surtout que cette cédule dérogatoire ne viole pas les dispositions de l’article 16 de la Constitution, remarque Joël Toussaint.

En outre, la division entre groupes ethniques – réalité particulière de la métropole mauricienne – constitue une autre fracture qui masque le problème de la division de la République en différents peuples insulaires. Pour Joël Toussaint, une réforme électorale serait «la seule solution pour sortir de notre mythomanie». Avant tout, son souci est de voir «omment il est possible d’assurer une position réconciliatrice». Car, s’il est normal d’avoir une population diverse et de chercher à l’unir, ce qui est moins normal, c’est le manque de cohésion entre les différents éléments de cette population.

Inaction du personnel politique

la réforme électorale risque fort de ne pas venir des hommes politiques. «Les politiciens qui se sont fait élire selon ces critères ethniques sont ceux-là mêmes qui parlent ensuite d’unité nationale. Alors, trouvez la formule la plus créative que vous voulez à soumettre aux partis en place, mais pendant 43 ans le personnel politique n’a pas touché à cette formule pour la réformer…», commente Joël Toussaint. «A partir du moment où les hommes politiques ont choisi d’accepter d’adhérer à ce dispositif de la Première cédule, pour se faire élire, c’est fini, il ne faut pas espérer d’eux une quelconque réforme réelle. Il va falloir les y contraindre»…

Joël Toussaint met en garde contre le fait que ce serait la «métropole» mauricienne qui aurait le plus à perdre en cas de démembrement du territoire de la République : «Si demain Rodrigues devait devenir indépendante, la territorialité de Maurice ne serait plus la même», avertit-il. Cela encouragerait notamment les visées de puissances extérieures sur le territoire mauricien qui, selon le conférencier, est essentiellement marin. Or, une sécession de Rodrigues n’est pas un scénario utopique : rien n’empêcherait les Rodriguais de faire comme la Nouvelle-Calédonie en ce moment et d’entamer des procédures aux Nations Unies pour se faire inscrire sur la liste des pays à décoloniser, avertit Joël Toussaint…

Impact n°55 du 1er avril 2011

Retrouvez cet article dans son intégralité sur SCRIBD

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