Une fondation pour donner une deuxième vie au patrimoine mauricien

Trois urbanistes, Thierry de Commarmond, Jacques Wiehe et Gaëtan Siew, ont créé une fondation pour encourager la réhabilitation des vieux bâtiments de Port-Louis. Il ne faut pas seulement préserver, disent-ils, mais aussi donner une utilité à ces constructions, pour les faire revivre. 

Une fondation pour guider les stakeholders dans leurs démarches de réhabilitation du patrimoine bâti mauricien. C’est l’ambition de trois architectes, Thierry de Commarmond, Jacques Wiehe et Gaëtan Siew. Leur projet s’appuie sur le constat que, pour réhabiliter de façon réussie les anciens bâtiments du patrimoine architectural mauricien, et surtout port-louisien, il est essentiel de leur restaurer aussi leur rôle fonctionnel. Cette Fondation du Patrimoine mauricien, enregistrée fin janvier 2011, espère maintenant convaincre l’Etat et les promoteurs du bien-fondé de sa philosophie.

«Il y a encore un très gros potentiel en matière de patrimoine ancien dans Port-Louis. La question qui se pose c’est comment le restaurer», explique Thierry de Commarmond, président de la fondation. Il y a déjà le travail des associations du patrimoine, qui jouent un rôle de «watchdogs», pour veiller à ce que le patrimoine ne soit pas démoli. Mais de toute évidence, ce n’est pas suffisant et c’est plutôt un constat d’impuissance qui prévaut.

Certes, la question de qui doit s’occuper de la réhabilitation soulève bien des débats, notamment quant à la légitimité de l’intervention du secteur privé. Mais pour les partenaires de la Fondation, les choses sont claires. «Si la société civile ne se donne pas les moyens de réhabiliter le patrimoine avec ses propres ressources, rien ne va se passer», affirme Gaëtan Siew. «On ne peut pas demander à l’Etat de subventionner», renchérit Thierry de Commarmond. D’ailleurs, de l’avis de Gaëtan Siew, «il faut se libérer des tabous selon lesquels la culture est au-dessus de toute question d’argent et que c’est le rôle de l’état seul de la financer. C’est le rôle de tout le monde».

Suivant la philosophie de la Fondation, «il faut donc trouver une utilité à ce patrimoine ancien de façon à ce qu’il vive, à ce que le public puisse en bénéficier, à ce qu’il soit rentable aussi.» Garantir une auto-rentabilité du patrimoine ancien est donc au coeur des préoccupations de la Fondation pour le Patrimoine : «Il est important d’associer le patrimoine à quelque chose de plus fonctionnel, cela peut être des restaurants, des hôtels, des bureaux, etc.», précise Jacques Wiehe.

 Le moment est favorable 

Car si on veut trouver des formules viables pour réhabiliter le patrimoine architectural, on ne peut pas compter que sur des formules traditionnelles telles que les musées : «On ne va pas remplir le pays avec des musées», fait remarquer Thierry de Commarmond. «Les musées ont un rôle de préservation du patrimoine matériel tel que les sculptures, les peintures. Mais si on ne devait compter que sur la construction de musées pour préser-ver le patrimoine bâti, on se retrouverait avec une impossible prolifération de musées».

Thierry de Commarmond et Jacques Wiehe observent que la conjoncture est favorable à une initiative telle que celle de la Fondation. Il y a certes eu, comme le souligne notre confrère Gilles Ribouet de l’express dans une chronique («Retour au fondement», l’expressdu 4 janvier 2011), «des raisons tout à fait légitimes qui ont consommé le passage d’une architecture de charme à des constructions à l’âme grise du béton». Pendant des années il y a eu une pression énorme sur Port-Louis pour le développement de bureaux, de sièges d’entreprises, etc., constate Thierry de Commarmond. «Tous les secteurs, que ce soient les groupes sucriers, les assurances, etc., ont subi cet impératif du développement urbain. Si bien que le vieux bâti a été laminé».

Mais avec la construction de la cyber-cité à Ebène, la tendance s’inverse. «La tendance désormais, c’est de quitter Port-Louis pour aller dans les hauts, à Ebène. Ce qui va faire diminuer la pression sur le foncier de Port-Louis. On aura moins besoin de démolir le patrimoine à Port-Louis pour bâtir, par contre il y aura toujours des besoins en services», diagnostique l’architecte.

A la question de savoir si rénover de l’ancien ne serait pas plus coûteux que de construire du neuf, la réponse des deux urbanistes est formelle : «Au mètre carré, à surface égale, l’un peut coûter aussi cher que l’autre». Jacques Wiehe précise toutefois qu’il y a plus de précautions à prendre pour la rénovation du bâti ancien, et plus d’interventions de personnes spécialisées.

Vient aussi la question que se posent tous les amoureux du patrimoine : la réhabilitation à des fins fonctionnelles ne risque-telle pas de dénaturer ces constructions ? Les trustees de la Fondation pour le patrimoine reconnaissent que la rénovation va devoir faire place à de la construction moderne, que ce soit pour de la liaison ou du rajout. Mais c’est précisément là qu’intervient la compétence de l’architecte : «C’est un travail d’architecte qui n’imite pas nécessairement le passé, mais qui doit rester discret, minimaliste afin de mettre en valeur l’ancien bâti plutôt que de le supplanter», affirme Thierry de Commarmond.

C’est là que le rôle de la fondation, en tant que consultant et/ou délégué de maître d’ouvrage pour d’autres fondations, sera crucial. «Il faudra que les promoteurs nous accordent leur confiance pour contrôler les programmes. On veut que les parties prenantes qui financent la réhabilitation nous fassent confiance en tant que garde-fou de l’excellence de la rénovation», détaillent les deux architectes. «On espère que l’Etat et le privé nous fassent confiance pour qu’on leur donne une ligne directrice pour juger de la qualité des actions de préservation.»

 A côté de cet aspect de garant de la qualité des procédés de réhabilitation, la Fondation aura également une autre fonction, celle d’identifier des projets et d’aller chercher les acteurs qui seront intéressés par ces projets et de les mettre en contact avec l’état pour les études de faisabilité. Cela peut même intéresser les particuliers qui auraient une maison ancienne à rénover et qui ne sauraient pas vers qui se tourner pour effectuer cette rénovation à moindre coût, ajoute Jacques Wiehe.

D’où l’importance des statuts de la fondation, qui revêtira la forme d’un charitable trust(association sans but lucratif), avec trois trustees qui sont des architectes confirmés, bénévoles et un comité consultatif également bénévole. Ils insistent sur ce bénévolat, nécessaire d’éviter les conflits d’intérêt. Parmi les membres de ce comité consultatif, qui comptera 10 sièges (dont 2 sont encore à pourvoir), on compte Jean Paul Adam, spécialiste dans la rénovation des églises, ou encore Hervé Henry. La fondation comptera également avec un auditeur interne, qui aura pour mission de vérifier «qu’on ne déborde pas des objectifs de la fondation».


Un maître-mot : la complémentarité

Mais comment persuader les développeurs et les promoteurs de cette légitimité de la fondation ? Selon Jacques Wiehe, «il faut que la démarche intellectuelle commence, aussi bien dans le domaine civil que professionnel. Il y a une certaine sensibilisation du public à effectuer aussi». Mais Thierry de Commarmond observe déjà du côté du gouvernement des signes de cette sensibilisation, comme en témoigne la rénovation du bâtiment du Trésor, qui après rénovation abrite désormais les bureaux du PMO. «Voilà un exemple de réhabilitation faite en gardant les pierres et en retrouvant des fonctions modernes, ainsi que le confort, et une architecture qui respecte le bâtiment du Trésor de l’époque.»

Un maître mot de la fondation est celui de complémentarité. «Seule une collaboration avec les promoteurs, l’Etat et un mécénat du privé, peut arriver à réaliser cette ambition», martèlent les trustees de la fondation. D’ailleurs, elle devra travailler en étroit partenariat avec le National Heritage Trust Fund et avec le NHTF, dont la fonction est le classement des anciens bâtiments ainsi que la gestion des bâtiments classés et des zones tampon. Patrick Ferrat assurera le relais, étant membre des deux organismes.

Et surtout, afin de donner un coup de pouce et de permettre le mécénat, le trio des fondateurs de la Fondation espère que l’Etat reconsidérera la possibilité d’inclure le patrimoine dans la CSR. C’est d’ailleurs leur revendication.

 Impact n°55 du 1er avril 2011.

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