Les chevaux de Troie

C’est bien connu, il existe pour les puissances occidentales diverses façons d’exercer une surveillance – nous dirions diplomatiquement une «veille» – sur le capital intellectuel et surtout sur l’évolution politique des pays du Sud.

 La première, classique, passe par le brain drain – il suffit d’attirer les «cerveaux» de ces pays en leur offrant des salaires plus alléchants et un cadre de travail plus favorable. Les intellectuels mauriciens ou africains auront d’autant plus de mal à résister à ce chant des sirènes, que dans leurs pays respectifs les conditions de travail et surtout la reconnaissance de leur mérite restent largement insatisfaisantes.

Mais il existe aussi d’autres façons plus subtiles pour les grandes puissances d’obtenir un insight du fonctionnement des systèmes politiques africains. Il suffit de créer des bourses et des programmes de recherche en leur attachant une note de prestige, et surtout un bon financement, pour inciter les scientifiques de ces pays à dispenser le contenu de leurs travaux.

Or, les exposés de ces chercheurs auront-ils la même connotation s’ils sont destinés à un public national désireux d’améliorer son destin collectif, ou à des grandes puissances dont le dessein principal est de maintenir leur hégémonie sur le monde ? Nous en avons eu dernièrement dans l’actualité plusieurs exemples de ces diverses utilisations des intellectuels mauriciens comme chevaux de Troie.

Que ce soit cet auteur confirmé que nous venons d’interviewer, enseignant à l’Université de Maurice, invité à l’origine pour un programme de creative writing aux Etats-Unis, et qui se retrouve face à un public de diplomates américains l’interrogeant sur le système politique mauricien et sur la géopolitique de l’océan Indien… Que ce soit cette dynamique chercheuse issue de la même institution, qui se voit accorder une bourse prestigieuse pour des recherches sur la démocratie mauricienne… Ou encore ce jeune et brillant rédacteur-en- chef employé au Pentagone pour travailler sur… la sécurité en Afrique, traduisons, sur la sécurisation de l’Afrique !

Loin de moi l’idée de jeter la pierre à des individualités, pour lesquelles j’ai en outre la plus grande estime. Il m’est d’ailleurs arrivé le même type d’aventure, lorsqu’en 2000, jeune doctorante, j’ai bénéficié d’un financement par un organisme français en Afrique du Sud pour un premier travail de terrain dans le cadre de ma thèse en Science politique.

Quelle ne fut pas ma surprise, quelques semaines avant mon départ, de recevoir un coup de fil de l’ambassade de France en Afrique du Sud, proposant de me fournir des contacts pour monfieldwork, en échange d’un rapport détaillé du résultat de mes recherches… Voilà comment des universitaires peuvent se retrouver, s’ils n’y prennent garde, au service des intérêts diplomatiques, voire hégémoniques des grandes puissances… Intérêts qui ne convergent pas nécessairement, loin s’en faut, avec ceux de leur pays d’appartenance…

Le dilemme se pose en termes d’éthique professionnelle et personnelle : en tant qu’intellectuel, jusqu’où est-il possible d’aller pour bénéficier de meilleures conditions d’exercice de son rôle sans avoir à vendre son âme au diable, lorsqu’on se retrouve à mettre en balance intérêt de la patrie et intérêt personnel ? Et surtout, quand les deux ne convergent plus…

Impact n°46 du 28 janvier 2011

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