Wikileaks : Comme un chien dans un jeu de quilles

Le phénomène WikiLeaks, avec ses fuites à grande échelle, est venu remettre en question le principe du secret d’Etat. Et surtout, il expose les perversions des règles du jeu politique auxquelles ce dernier donne lieu.

Le monde en rêvait, WikiLeaks l’a fait. Mais en organisant des «fuites» à échelle planétaire,WikiLeaks de Julian Assange a fait beaucoup plus que juste porter atteinte au sacro-saint secret d’Etat. Si les grandes puissances ont réagi de façon si radicale, allant jusqu’à demander la tête de l’ancien hacker australien, c’est surtout parce que le website est venu exposer au grand jour les déviances auxquelles donne lieu ce fameux principe du secret.

En se posant comme une plateforme pour lanceurs d’alerte («a platform for whistleblower»), le site de Julian Assange s’est donné pour mission d’exploser la gangue d’opacité dont se revêt l’exercice du pouvoir étatique. Il s’agissait de porter à la connaissance du citoyen lambda ce qui était considéré traditionnellement comme relevant de la prérogative régalienne des Etats.

Ce faisant, WikiLeaks est venu rappeler combien l’équilibre démocratique entre droit au secret et droit à l’information est fragile. En effet, la théorie démocratique suppose, d’une part, le droit pour le citoyen d’avoir accès à l’information concernant la gestion des affaires de l’Etat par ceux auxquels il a donné délégation de le représenter (par le vote). D’autre part, elle implique aussi une part de secret nécessaire au fonctionnement de l’Etat, secret sans lequel la conduite des affaires ne peut s’exercer sans limiter la marge de manoeuvre des dirigeants et les rendre plus vulnérables à leurs opposants.

Mais dans la pratique, il existe des règles formelles et informelles du jeu politique. Ainsi que l’a montré F.G. Bailey (Stratagems and spoils : a social anthropology of politics, 1969), ces règles formelles sont celles qui sont établies par des paramètres institutionnels et légaux, et qui régissent les agissements des dirigeants. Le jeu politique repose aussi en grande partie sur des règles informelles, autrement dit des pratiques qui ne sont pas codifiées de façon officielle mais qui font partie implicitement de la culture politique d’un pays ou d’une institution, et dont les personnes extérieures au jeu politique (électeurs, citoyens, etc.) n’ont pas connaissance.

Les dirigeants concernés, eux, sauront jusqu’à quel point ils pourront aller pour jouer sur ces subtilités acceptées par leurs pairs, ou dans quelles limites ils pourront les enfreindre sans risquer de se faire exclure ou discréditer. A l’extrême, ces règles informelles du jeu politique peuvent même être non légales, mais tant qu’elles font l’objet d’un consensus entre les acteurs du jeu politique, elles possèdent valeur de stratégie politique (cela peut être par exemple le «bribe» des électeurs, l’utilisation d’arguments communalistes, etc.).

Et surtout elles restent d’autant plus efficaces qu’elles ne sont pas connues de la sphère publique. Autant dire que ces règles informelles du jeu politique peuvent être même plus importantes en termes de stratégie politique que les règles formelles, puisque de savoir en jouer est ce qui permet aux hommes politiques d’avoir une plus grande marge de manoeuvre.

C’est valable au niveau de la politique locale, étatique mais aussi au niveau inter-étatique, c’est-à-dire de la diplomatie. D’un point de vue stratégique donc, la règle du secret a une deuxième utilité, outre celle d’assurer la sécurité de l’exercice du pouvoir : elle facilite l’exercice des règles informelles du jeu politique – et diplomatique. Et c’est là qu’intervient WikiLeaks comme un chien dans un jeu de quilles.

 Vers un cyber-espace public

 C’est d’avoir dévoilé cette perversion de la règle du secret au profit de l’exercice de règles informelles du jeu politique et diplomatique, que WikiLeaks tire sa force – ou sa capacité de nuisance (dépendant de quel côté on se place, public ou Etat). «The damage that America’s diplomatic service has suffered is partly the result of sloppy practices» constate The Economist dans son édition du 2 décembre dernier («WikiLeaks : Read cables and red face»).

Comme l’observe l’écrivain italien Umberto Eco, cela vient modifier considérablement le rapport entre l’Etat et le citoyen : «(…) le rapport de contrôle cesse d’être unidirectionnel et devient circulaire. Le pouvoir contrôle chaque citoyen, mais chaque citoyen, ou du moins le hacker – élu comme vengeur du citoyen –, peut connaître tous les secrets du pouvoir» (Umberto Eco, « Hackers vengeurs et espions en diligence », Libération du 02 décembre 2010).

L’autre ingrédient de la révolution WikiLeaks, c’est de s’inscrire dans – peut-être d’augurer de – la constitution d’un cyber-espace public international. L’espace public selon Jurgën Habermas, c’est cet espace symbolique où se débattent les affaires publiques par des citoyens, dont la caractéristique première est d’être informés et rationnels.

Avec Internet, les formes traditionnelles de cet espace public sont bouleversées. L’Internet non seulement fournit de nouvelles plateformes d’expression et de débat pour les citoyens. Mais il vient même carrément remodeler le fonctionnement du débat public, en proposant de nouvelles formes de validation de la production d’information, a posteriori et non plus a priori.

Le fonctionnement de WikiLeaks est emblématique de ce nouveau mode de production d’information. Face aux critiques de ses détracteurs sur la fiabilité des documents mis en ligne, le site de Julian Assange répondait en effet que «la sagesse collective d’une communauté d’utilisateurs bien informés peut permettre une diffusion, une vérification et une analyse avec rapidité et exactitude». C’est donc une sorte de cyber-espace public international qui se constituerait en tablant sur la possibilité d’exiger davantage de transparence dans l’exercice du pouvoir étatique (et inter-étatique), ou en tout cas sur la possibilité d’exposer les déviances de celui-ci dans la pratique des règles du jeu informelles.

Les séquelles de l’affaire WikiLeaks semblent énormes d’un côté comme de l’autre. Quelles seront les conséquences de cette blessure infligée à un pouvoir très puissant ?» s’inquiète Umberto Eco. «Nous ne remercierons jamais assez WikiLeaks pour les infos disposées, le souci est maintenant de vivre avec», observait pour sa part Ming Chen dans les colonnes d’Impact le 10 décembre dernier.

Il reste que donner un tour de manivelle supplémentaire à la pratique du secret ne sera pas une solution. Dans un monde de WikiLeaks, il convient désormais de réinventer d’urgence le rapport entre L’Etat et le citoyen…

Impact n°42 du 24 décembre 2010

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