Discours «noubanistes» : pourquoi on ne peut les éviter

Périodiquement, comme récemment encore avec l’«affaire Choonee», des propos de nature ethnique refont surface et créent la polémique. Pourtant, on a beau les condamner, ils sont inévitables dans le système actuel.

Une nouvelle fois, un discours politicien enflammait le débat public en étant suspecté de sectaire et de dangereux pour l’unité nationale. C’était lors d’une de ces fonctions dominicales d’associations socioculturelles, dont sont friands les hommes politiques mauriciens. Des propos tenus le 29 août dernier, par le ministre Mookhesswar Choonee à l’occasion du 5e anniversaire du Vaish Welfare Movement à d’Epinay, qui furent qualifiés par certains de «sectaires», de «litigieux», de «dérapage», d’«impair», etc., défendus par d’autres, avant que le Premier ministre ne tranche en statuant que l’unité nationale était sauve.

Ces paroles du ministre Choonee reprenaient deux thèmes très courants dans le discours politique mauricien : le thème de la représentativité communautaire des dirigeants politiques («(…) il est avant tout notre Premier ministre. Puis le Premier ministre du pays. Puis celui du monde»). Et celui du droit des communautés dans le partage du pouvoir («(…)Pourquoi pensez-vous que votre droit est inférieur à celui des autres ? Non ! Dans ce pays, vous avez tous les droits. Les autres personnes aussi ont des droits. Mais vous en avez davantage (…)»). Rien de nouveau sous le soleil donc.

Ces arguments ne sont que les derniers en date d’une longue série. De l’affaire Ram Mardemootoo, l’an dernier, concernant l’allégation qu’une certaine minorité aurait été défavorisée dans l’accès aux postes de fonctionnaires, aux propos d’Harish Boodhoo, en 1983, selon lesquels «zako bizin protez so montagne», en passant par les revendications de la Fédération des créoles mauriciens (FCM) en 2008 en faveur de 35% d’emplois dans la fonction publique pour les Créoles. A la différence près, toutefois, que les paroles de Mukesswar Choonee s’adressaient à un groupe réputé n’être pas spécialement désavantagé dans la répartition du pouvoir.

Débattre de la légitimité de ces propos, de leur bonne ou mauvaise traduction, n’est pas très utile au final. (On peut d’ailleurs remarquer à cet égard que c’est toujours le discours d’autrui qui est taxé de «communaliste»). La véritable question qui se pose, c’est de savoir s’il est réellement possible d’éviter les discours «noubanistes» dans le contexte politique mauricien.

Dans une interview accordée à l’express du 7 septembre dernier, l’avocat Michel Ahnee spécifiait que, constitutionnellement, il faut distinguer clairement entre, d’une part, les logiques ethnico-politiques entraînées par le best loser system (BLS), relevant du First Schedule de la Constitution, et, d’autre part, les propos sectaires ou discriminatoires, contrevenant à la section II de la Constitution (qui garantit la protection des individus contre les discriminations).

Un idéal de l’équité

Mais, dans la pratique, les arguments faisant référence aux droits des communautés et à la légitimité ethnique des mandants font partie intégrante du fonctionnement de l’ethnopolitique mauricienne reposant sur le principe du BLS. Ils ont, surtout dans le cadre des campagnes, une fonction électorale bien précise, qui est d’encourager le vote ethnique, c’est-à-dire le vote pour le candidat de la communauté censé représenter le plus justement possible les intérêts de celle-ci. Hors campagne, le discours «noubaniste» aura pour vocation de rassurer la communauté quant à l’efficacité de son vote et, surtout, à la rétribution de celui-ci.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la montée de la surenchère des discours ethniques est concomitante avec la mise en place du BLS pendant la décolonisation (good loser system en 1958, affiné sous forme de best loser system pour les élections de 1967). Car alors, les communautés s’imposant comme des réservoirs de clientèle pour les partis, les arguments ethnico-religieux sont devenus essentiels dans les stratégies de ralliement de l’électorat.

L’instauration du BLS suscite aussi la vigilance quant au respect d’une équité entre les communautés. En effet, il installe dans le législatif un système de proportionnalité ethnique, en donnant l’assurance aux minorités que leurs intérêts seront préservés par la participation des représentants de tous les groupes ethniques au Parlement.

En théorie, la proportionnalité comporte deux volets, ainsi que l’avait démontré la politologue américaine Susan Halpern : d’une part, un mode d’allocation des ressources publiques sur la base de la taille des groupes ; d’autre part, une fonction législative en vertu de laquelle chaque communauté doit être représentée proportionnellement.

Or, la particularité de la proportionnalité à la mauricienne est de n’être déclarée officiellement que pour le législatif, par le biais du BLS. Mais elle s’étend de façon tacite à l’exécutif et à la fonction publique.

Dans le gouvernement et dans l’administration aussi ont lieu des stratégies ethniques de partage, mais de façon officieuse. Et c’est bien là le noeud du problème.

La règle de proportionnalité entraîne donc un idéal de représentation équitable entre communautés, alors que cette équité n’est réellement garantie officiellement que dans le législatif. Et même là, elle n’est pas infaillible. Il est symptomatique de voir émerger des dénonciations d’une sous-représentation ou d’une surreprésentation communautaire dès 1959.

Aux législatives de 1959, Le Mauricien du 13 mars de cette année dénonce la surreprésentation de la communauté hindoue suite à la répartition des sièges correctifs. A la suite des élections de 1963, c’est cette fois le Mauritius Times du 31 octobre 1963 qui proteste contre une sous-représentation des Hindous dans la répartition des sièges de députés. Le Congress du 17 mars 1965 pointe, lui, du doigt une surreprésentation des Créoles dans le gouvernement et revendique que 52% des postes dans le service civil, le judiciaire, la poste, la police et l’Assemblée législative, soient réservés aux Hindous. Tous ces discours apparaissent donc comme des «mises en forme ethno-religieuse de revendications égalitaristes», pour reprendre les termes du politologue martiniquais Fred Constant.

De sorte que discours et pratiques ne sont que les facettes d’une seule et même pièce. Comme je l’écrivais dans l’express à propos des revendications de la FCM, ces discours «noubanistes» ne constituent pas tant des dérives, qu’une logique constitutive du système politique mauricien («La mobilisation politique de la FCM et ses implications pour le modèle national mauricien», l’express du 24 mai 2008).

Pourtant, les stratégies d’ordre ethnique sont rendues nécessaires par le BLS, tandis que les propos qui véhiculent ces stratégies sont considérés comme non-politiquement corrects. C’est bien là tout le paradoxe du système.

Catherine BOUDET
Impact n°28 du 17 septembre 2010

Retrouvez l’article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

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