Mères criminelles : la société aussi est coupable

Une recherche universitaire est en cours pour comprendre l‘infanticide. Elle fait un constat accablant : la société aussi a sa part de responsabilités.

Mieux comprendre ce qui peut amener une mère à tuer son bébé. C’est la recherche que mène Corinne Faustin-Thérèse. Cette jeune Mauricienne, spécialiste en psycho-criminologie, soutiendra sa thèse de doctorat prochainement à l’Université de Rennes 2, en France, sur le sujet des «Enjeux criminels et psychopathologiques des positions maternelles autour des morts d’enfants». Le grand intérêt de ce travail est de chercher à comprendre les raisons sociales, psychologiques et familiales qui peuvent conduire au meurtre d’un enfant.

Comme en témoignent les colonnes de la presse, les meurtres d’enfants semblent en recrudescence, suscitant horreur et indignation. La jeune psycho-criminologue s’attache à ne pas juger, mais à comprendre. Comprendre le passage à l’acte meurtrier chez la mère et dans son environnement. Avec, pour objectif, de pouvoir mieux éclairer les prises de décision lors du traitement judiciaire mais aussi pour envisager la prévention.

Sur 33 cas de morts d’enfants (de 0 à 12 ans) survenues à Maurice entre septembre 2002 et juillet 2010, soit par négligence, soit par action de tuer, 42 à 50% seraient le fait uniquement de mères infanticides (les autres concernant le couple parental, voire la mère et le beau-père, ou encore un tiers), souligne Corinne Faustin-Thérèse. Ce que montre son étude, c’est qu’il n’y a pas seulement des motifs psychologiques qui poussent une mère à supprimer son enfant. La psycho-criminologue note le fait que, souvent, l’on ait des représentations assez simplistes qui relèvent de la pitié («La pauvre fille !») ou bien qui attribuent l’acte à la «folie». Car il est difficile de se dire qu’une mère peut en arriver à tuer son enfant.

Un enfant «impensable»

Mais pour Corinne Faustin-Thérèse, les vraies questions seraient plutôt : «Y a-t-il vraiment un enfant là pour la mère ? En quoi se reconnaît-elle mère ?» D’ailleurs, elle a observé que «chez la plupart des mères meurtrières concernées par l’étude, la présence de troubles psychiatriques reste rare». Il faut donc comprendre la signification du meurtre par rapport à l’acte d’enfanter. Et, surtout, aux enjeux conflictuels qu’il vient révéler : sur le plan personnel, familial, etc.

 Chez la parturiente, l’arrivée de l’enfant est parfois impensable. La mère ne voit pas un enfant dans ce qui vient de naître. «Elle raconte qu’elle a vu un caillot de sang à la place de l’enfant», rapporte-t-elle au sujet d’une adolescente qui a tué son nouveau-né avant de jeter le corps de ce dernier. Il y a des facteurs d’ordre social, familial et même communautaire, qui entrent en jeu dans l’infanticide. Le constat peut paraître étonnant, voire même dérangeant : «L’environnement est partie prenante du meurtre d’enfant», affirme Corinne Faustin-Thérèse. Notamment le milieu où vit la mère, sa communauté, son couple, le rôle de tierces personnes (la belle famille, le conjoint).

Plusieurs cas de figure peuvent se présenter. Par exemple, quand le couple n’est pas marié et que le père n’a pas reconnu l’enfant. «Dans certains cas que j’ai observés, le bébé est tué dans un moment où le couple est en conflit. L’homme parle de partir. La mère ne peut pas atteindre le partenaire, alors c’est l’enfant qui prend

Un autre cas de figure se présente quand l’enfant est né d’une union antérieure. «Surtout quand il y a tentative du nouveau conjoint d’affermir les liens avec la femme, de la demander en mariage. C’est l’enfant qui gêne, il est vécu par la mère comme une barrière à cette perspective de sécurité affective.» Le meurtre de l’enfant apparaîtrait alors comme une tentative de se rapprocher de son nouveau conjoint : «On peut voir dans l’acte le fait que la mère réalise le désir du nouveau partenaire de voir disparaître l’enfant

La mère meurtrière serait-elle donc en même temps victime ? «En quelque sorte, oui. On est dangereux là où l’on est vulnérable», répond la psycho-criminologue. L’infanticide est très lié au fait que la société patriarcale mauricienne accepte mal l’enfant illégitime. Elle cite le cas d’une jeune fille de 16 ans qui a accouché dans les toilettes de l’hôpital et qui a jeté le corps du nouveau-né par une imposte. «L’équipe soignante ‘ne savait pas’ qu’elle était enceinte. On l’a vu saigner, c’est comme cela qu’ils ont compris qu’il s’était passé quelque chose. On a découvert le corps du bébé plus de 24 heures après.» Ce qui montre le poids du tabou social sur les grossesses illégitimes ou adolescentes, et donc le frein à leur prise en charge sociale.

Au niveau du groupe ethnique, Corinne Faustin-Thérèse observe un lien entre l’ethnicité et l’infanticide. Elle relève, preuves à l’appui, que tous les infanticides commis par des mères sur sa période d’étude (septembre 2002 à juillet 2010) se sont produits dans les groupes «indien» et «créole». Dans les autres groupes («musulman», «chinois» ou «blanc»), le degré de fermeture vis-à-vis du passage interethnique serait tel que l’infanticide serait sans doute moins visible.

Corinne Faustin-Thérèse observe aussi que le meurtre d’enfant est directement lié au degré d’acceptation du mariage ou de l’alliance interethnique. Rejoignant les conclusions du Dr Geetanjali Gill, selon lesquelles l’exclusion frappe plus durement les femmes seules ou les veuves parce qu’elles ne correspondent pas à la norme du groupe, Corinne Faustin-Thérèse note une prépondérance d’infanticides chez les «Créoles» et «Hindous» en situation de précarité et de pauvreté.

Une position intenable

Tout se passerait donc comme si le mariage interethnique étant plus pratiqué dans les groupes «indien» et «créole», mais pas nécessairement mieux accepté, l’enfant issu d’une telle union deviendrait gênant pour le nouveau couple qui tente de se construire, les questions interethniques n’arrangeant pas les choses… Générant une position intenable pour la femme, surtout lorsque le père et/ou l’entourage n’en veut pas, cet enfant qui n’a pas sa place finit par être éliminé (par le meurtre) : «L’évacuation de l’enfant de la scène sociale se fait parce qu’il n’y a pas de place pour lui dans le réseau familial et/ou parce que sa naissance vient mettre le doigt sur des situations plus qu’embarrassantes (grossesses illégitimes, adultérines, incestueuses).»

Triste mais utile constat : l’infanticide apparaîtrait ainsi comme «une forme de régulation, à la fois intime et sociale, où l’enfant est sacrifié au bénéfice de la mère, du couple et plus largement, de la société», montre la thèse de doctorat en psycho-criminologie de Corinne Faustin-Thérèse. Ces précieuses observations pourront certainement ouvrir des pistes à la prévention.

Impact n°25 du 28 août 2010

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