Augendra Bhukuth : «L’objectif, c’est qu’il n’y ait plus de pauvres à Maurice»

Le ministre de l’Intégration, Xavier Duval, a annoncé la semaine dernière la création d’un Centre de Recherche et d’Analyse de la pauvreté au sein de la National Empowerment Foundation. Le directeur de ce centre, le Dr Augendra Bhukuth, explique quelles seront son action et sa méthode de travail.

Dr Bhukuth, pouvez-vous nous présenter votre parcours universitaire ?
J’ai fait mon DEA et mon doctorat à l’université de Versailles. J’ai également enseigné à l’université de Versailles en économie. Mon domaine, c’est surtout la microéconomie. Mes spécialités sont l’économie du développement, l’économie du travail, l’éthique économique. Dans l’éthique économique, il y a la responsabilité sociale et environnementale des entreprises. Ce qu’on appelle ici la CSR. Mes domaines de spécialisation sont également l’économie publique, c’est-à-dire la justice sociale, la répartition des revenus. J’ai fait des recherches sur le microcrédit. Ma thèse de doctorat portait sur le travail des enfants.
J’ai compris que vous avez travaillé sur plusieurs pays du Sud ?
 Oui, l’Inde, la Côte-d’Ivoire, Madagascar, le Maroc, la Mauritanie. J’ai fait beaucoup plus de terrain en Inde et à Madagascar. En Côte-d’Ivoire et en Mauritanie, j’ai travaillé avec des chercheurs locaux et des doctorants, et on a traité les données de terrain.

Quelle est l’utilité de ces travaux de terrain à l’étranger pour comprendre Maurice ?

Pour comprendre l’île Maurice, il faut d’abord comprendre ce qu’est la pauvreté. D’un pays à l’autre, la pauvreté ne signifie pas la même chose. Par exemple, en milieu rural et en milieu urbain dans un pays en développement, comme l’Inde, ou la Côted’Ivoire ou à Madagascar, la pauvreté n’a pas la même signification. Cela nous amène à distinguer deux formes de pauvreté : la pauvreté monétaire et la pauvreté nonmonétaire. La pauvreté monétaire, c’est la pauvreté définie en termes de revenus.

Définir la pauvreté en termes de revenus, c’est ce qui se fait ici à Maurice jusqu’à présent.

Plus ou moins. Je vais y revenir. Pour comprendre un peu la pauvreté, donc, on a dit qu’il y a deux formes de pauvreté, monétaire et non-monétaire. La pauvreté non-monétaire est définie en termes de privations, de capacités. C’est-à-dire qu’on est privé de quelque chose : de la santé, de l’éducation. Ou encore d’infrastructures, de justice, de libertés, etc. Quand on est privé de liberté, on ne peut pas agir librement pour améliorer son niveau de vie.

C’est l’approche d’Amartya Sen.
Tout-à-fait. L’approche des privations, la capacité d’être et de faire, c’est la théorie des «capabilités» d’Amartya Sen. C’est celle qui a été adoptée par les Nations-Unies pour élaborer les indicateurs de développement en termes de longévité, d’éducation, de santé, etc. On se sert de ces critères pour évaluer ces pays, en termes de développement non-monétaire. Tandis que l’autre approche, l’approche monétariste, c’est l’approche développée par la Banque mondiale.

Et vous parliez de la pauvreté en Inde ou à Madagascar.
J’ai parlé de l’estimation différente de la pauvreté. Par exemple, en milieu rural, une personne peut être considérée comme pauvre quand son revenu est inférieur au seuil de pauvreté. Mais, elle, elle peut ne pas se sentir pauvre, parce qu’elle possède un actif, par exemple la terre. Le fait d’avoir de la terre lui donne ce statut de propriétaire. Et donc, elle ne se sent pas pauvre car elle peut cultiver la terre et vendre ses produits sur le marché. Mais elle peut se considérer comme pauvre parce qu’il n’a pas accès à l’eau pour irriguer ses terres, ou bien à l‘électricité pour l‘élevage des poules, etc. Cela rentre bien dans la pauvreté non-monétaire. Par contre, en milieu urbain, où l’économie est très monétarisée, où l’échange se fait en termes de revenus, donc là une personne qui manque d’argent se sent pauvre, parce qu’elle ne peut pas acheter des biens matériels, une télé par exemple, ou même des moyens de subsistance.

Donc, le critère diffère selon le milieu. Et l’Inde, Madagascar, ce sont plus des milieux ruraux, n’est-ce-pas ?
Voilà. En Inde, la pauvreté est concentrée en milieu rural. Donc ce n’est pas la pauvreté monétaire en elle-même qui est subie. Parce qu’en milieu rural, il y a des formes de solidarité. Il y a ce qu’on appelle la finance informelle. C’est-à-dire que par exemple si j’ai besoin d’argent, vous me prêtez une petite somme, sans intérêt. Donc, il y a transaction, les personnes peuvent vivre en s’endettant.

Mais ce n’est pas la monnaie en elle-même qui détermine la pauvreté. Ce sont plutôt les problèmes d’accès à l’éducation par exemple. Ainsi, à Madagascar, les villages étant éloignés, l’école est très loin de certains villages, donc les enfants ne peuvent pas aller à l’école. Ils ne peuvent pas y aller à pied et il n’y a pas de transport. Ce manque d’accès à l’éducation fait qu’ils sont dans la pauvreté. Ils ne sont pas forcément pauvres d’un point de vue monétaire. C’est pour dire qu’il y a plusieurs manières d’évaluer la pauvreté, il y a différents indicateurs.

Et en ce qui concerne Maurice, vous disiez qu’il faut d’abord comprendre ce que signifie la pauvreté ici. Ca va être votre travail ça ?
Oui. Il faut clarifier les termes, ce qu’on entend par pauvreté, et après aller de l’avant. On ne va pas discuter sur des définitions de ce qu’est la pauvreté, quelles formes elle prend. Ce n’est pas le but du jeu. Le but du jeu c’est d’être efficace sur le terrain, de résoudre les problèmes de la pauvreté. On sait qu’à l’île Maurice l’économie est monétarisée. Tout passe par la monnaie.

Pourtant il y a un milieu rural aussi.

Mais ce n’est pas pareil, puisque lorsque vous allez acheter du pain, que vous soyez en ville ou en milieu rural, vous avez besoin d’argent. L’économie mauricienne est monétarisée, donc le facteur monétaire est un facteur important. L’éducation est gratuite, la santé est gratuite, mais ça ne signifie pas que les gens ont forcément accès à ces services. Il y a des enfants à l’île Maurice qui ne sont pas scolarisés. Sur le papier ils le sont, ils sont enregistrés à l’école, mais ils ne vont pas à l’école.

Pous vous, quel est le grand défi de ce centre de Recherche et d’Analyse de la Pauvreté ?
Le grand défi c’est d’abord de déterminer les facteurs déterminants de la pauvreté. Après, il faut analyser. C’est pour cela que nous avons fait cette enquête de terrain qui est en train d’être complétée, avec des questionnaires. C’est moi qui vais analyser les données. Et à partir de là, nous allons voir en fonction des résultats, les conclusions qu’il y a à tirer et les orientations, les programmes à mettre en place.

Pourquoi ce questionnaire est-il important ?
Il est important de savoir où l’on va. Ce sera un guide pour nous, pour mettre en place des indicateurs.

Des indicateurs de performance pour résoudre le problème de pauvreté ?
Voilà, c’est ça. Pour résoudre le problème de pauvreté, il nous faut des indicateurs. On a mis en place des programmes, maintenant il faut voir s’ils sont efficaces. Le programme Eradication of Absolute Poverty, le programme Empowerment, les différents programmes de la NEF.

Donc, finalement, c’est uniquement un centre d’analyse ou bien il a vocation à mettre en place des politiques publiques ?
C’est aussi ça, parce que l’idée c’est de mettre en place des programmes à partir des résultats qu’on va trouver. Mettre en place de nouveaux programmes, valider les programmes existants, élaborer des actions de lutte contre la pauvreté. On aura des informations sur les besoins des gens.

En quoi c’était important de mettre un économiste à la tête de ce centre ?
Comme je vous l’expliquais, la pauvreté n’est pas qu’un phénomène sociologique. On peut mesurer l’impact de l’éducation sur l’économie, c’est ce qu’on appelle la théorie du capital humain. Le taux de croissance d’un pays est évalué en termes du niveau d’éducation d’un pays, en termes d’impact de l’éducation sur la croissance économique.

Est-ce que ça veut dire que c’est une politique destinée uniquement  à redresser les statistiques internationales de Maurice ?
Non, non. L’objectif, c’est de lutter contre la pauvreté. La pauvreté, c’est un fait réel, donc c’est quelque chose de visible. Ce ne sont pas les chiffres qui vont dire qu’il n’y a plus de pauvre. Si vous voyez des pauvres dans la rue, c’est que les gens sont pauvre.

Impact n°24 du 20 août 2010.
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