Nathalia Vadamootoo introduit l’«entreprise sociale»

Mauricienne d’origine colombienne, Nathalia Vadamootoo a reçu une formation en administration publique de l’Ecole Supérieure d’Administration Publique de Bogotà. Elle est consultante pour l’UNDP en matière de développement socio-économique et d’éradication de la pauvreté. Avec son restaurant, Urban Breakfast & More, rue Edith Cavell à Port-Louis, elle met en application un concept encore méconnu à Maurice, celui d’« ingénierie sociale».

 L’ingénierie sociale regroupe des éléments de sociologie, de prestation de service public, de gestion sociale et d’ordre public. Elle vise à lutter contre la pauvreté et en faveur du développement humain et économique. Urban, c’est plus qu’un restaurant proposant «la santé comme un mode de vie pas comme un produit à vendre». C’est aussi un moyen pour Nathalia Vadamootoo de mettre en application les principes de microentreprise qu’elle propose aux personnes qu‘elle aide à sortir de la pauvreté.

Nathalia Vadamootoo, qu’est-ce qui vous a motivée à créer votre restaurant «URBAN» ?

C’est ce qui s’appelle une entreprise sociale parce que le restaurant n’a pas seulement l’objectif de toute entreprise, qui est de faire des profits, mais aussi un objectif social, qui est de générer un impact positif dans la société mauricienne. Toute entreprise sociale combine ces deux objectifs. L’objectif que j’ai choisi de promouvoir, c’est l’amélioration de la nutrition des gens qui travaillent à Port-Louis.

Ce restaurant est un prototype, ça veut dire qu’on est en train d’appliquer tout ce qu’il faut pour avoir une entreprise sociale. Par exemple, la règle de 33% d’employés actionnaires. Un deuxième critère est celui de 33% d’employés recrutés parmi les groupes vulnérables, par exemple les prostituées, les anciens drogués sortant de cure de désintoxication ou encore les personnes qui sont sorties du système éducatif avant l’âge de 12 ans.

Pourquoi est-ce important de développer cette idée d’entrepreneuriat social à Maurice ?

Dans le monde il y a beaucoup d’entreprises sociales, mais ici à Maurice on ne connaît pas encore ce concept. On associe l’entreprise seulement à l’idée de faire de l’argent. Les entreprises sociales c’est un processus que j’ai commencé à mettre en place ici en 2006, avec la création d’un Social Enterprise Hub pour aider les personnes, les familles, à s’organiser en micro-entreprises. Car je trouve que l’île Maurice est un pays où il y a beaucoup de pauvreté. Et on a même des problèmes d’identification de cette pauvreté, car on pense que la pauvreté, ce sont les gens qui sont dans la rue. On pense que le logement, c’est le seul critère.

Pour moi, l’île Maurice est pauvre. On a des indicateurs économiques très performants, mais ces indicateurs économiques sont artificiels. En tant que nation, en termes de projets et d’opportunités pour se développer en tant que citoyens, on est très pauvres. C’est tout un ensemble de critères de la pauvreté qui sont en train de ne pas être satisfaits à Maurice : l’accès à la santé, à la bonne nutrition, à l’éducation, au logement, aux services publics, à l’offre artistique et culturelle. Par exemple, les gens qui sont endettés, qui dépensent 80% de leur salaire dans le remboursement d’emprunts, ces gens-là le soir ne mangent que des farines, des aliments avec un niveau nutritionnel très bas et qui peuvent même être nocifs pour la santé. Mais parce qu’ils ont un emploi, on ne les considère pas comme pauvres.

Tous les critères de pauvreté peuvent être pris en charge par des entreprises sociales : nutrition, santé, éducation, logement, récréation. Alors je me suis dit qu’il fallait s’organiser pour traiter de façon plus structurelle ce problème de la pauvreté.

Mais il y a déjà beaucoup d’ONG sur le terrain à Maurice…

Dans les pays démocratiques, quand la fourniture de service public n’est pas conforme, soit on proteste pour demander le changement, soit on s’organise pour apporter le changement par nous-mêmes. Mais ici, ce n’est pas comme ça. Ici, on accepte ce qui est proposé par l’Etat. On reste avec le système et la situation. On n’arrive pas à agir pour introduire le changement.

Donc, ici, on travaille sur le terrain mais on ne s’organise pas pour mettre en oeuvre le changement ?
C’est cela. Ici, le problème avec les politiques sociales, c’est le formatage dû à l’héritage du modèle administratif britannique. On assume que le passage de la colonisation à l’indépendance c’est que nous avons hérité d’un modèle et que maintenant, nous devons faire par nousmêmes. Mais faire quoi ? Ce que l’Angleterre a mis en place pour nous. On pense qu’on doit travailler avec les éléments de gestion et d’administration que l’Angleterre a mis en place pour nous. Mais ce que l’on ne voit pas, c’est que la Couronne britannique a développé un système d’administration coloniale simplifié, qui n’est pas du tout celui qu’elle pratique en Grande-Bretagne. C’était un système simplifié et qui prenait en compte exclusivement les besoins de production et de productivité de l’époque.

Donc, maintenant il nous faut un nouveau modèle ?

A partir de là, il faut revisiter le modèle d’administration et de gestion dont on a hérité. Il faut le revisiter avec beaucoup de travail de recherche mais aussi de concertation entre les différentes parties de la société civile et de l’appareil public et du gouvernement.

Pensez-vous que ce soit faisable ?

Cela doit être réalisable dans n’importe quel endroit du monde qui parle de démocratie. Sinon, on a des systèmes qui ne répondent pas aux critères de liberté et de participation sociale. Ici on est dans une démocratie simplifiée, une démocratie qui n’a pas été réfléchie et, d’une façon ou d’une autre, on continue de se développer comme une colonie.

L’Entreprise Sociale serait donc une façon de répondre à ce problème ?

C’est surtout pour moi une façon de répondre à la frustration des citoyens mauriciens qui constatent à travers la télévision, internet, que le monde n’est pas vraiment ce qu’on nous dit qu’il est. C’est donc une façon de donner un moyen de décision et d’indépendance à des gens qui, normalement, doivent être soumis à travailler dans un emploi et essayer de faire avec trois ou quatre roupies par mois toute leur vie. C’est ma façon de travailler pas seulement pour l’éradication de la pauvreté mais aussi pour faire un apport à la construction du maintien de l’ordre public.

Quel est le rapport avec le maintien de l’ordre public ?

On pense que l’ordre public c’est la police qui vous surveille et qui veille que je fasse bien. Mais ça c’est réducteur. Quand on est exclu, ce n’est pas seulement qu’on n’a pas de travail et qu’on reste à regarder le reste du monde. On va rentrer dans la prostitution, la drogue, la violence. Mais si l’être humain a reçu les fondamentaux, il peut décider son plan de vie et après, il peut le mettre en place, peut-être avec des difficultés, mais le mettre en place. Et là on réalise les conditions du maintien de l’ordre public parce qu’on n’a pas de gens exclus.

 Propos recueillis dans Impact n°20 du 23 juillet 2010

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