Année 1810 : le virage historique

Du point de vue de la construction nationale mauricienne, la bataille de Grand-Port ne peut pas être séparée de deux autres dates : la capitulation en décembre 1810, puis la prestation du serment d’allégeance quelques semaines plus tard.

Du point de vue historique, la Bataille de Grand-Port fait date dans l’histoire navale mauricienne et mondiale. Du point de vue de la construction nationale mauricienne, l’importance symbolique de la bataille de Grand-Port ne peut pas être séparée de deux autres éléments majeurs survenus ultérieurement la même année : la capitulation qui intervient finalement en décembre 1810, puis la prestation du serment d’allégeance rendue obligatoire aux colons français par le nouveau maître britannique.

Certes, la bataille navale de Grand-Port en août 1810 a été une date majeure dans l’histoire navale du monde et dans celle de l’île Maurice (alors Isle de France). D’abord, parce que Grand-Port fut la seule victoire de la marine française contre la Royal Navy durant les guerres napoléoniennes. Cette victoire à la bataille de Grand-Port venait laver l’honneur de la marine française mis à mal par la cuisante défaite infligée par les Anglais cinq ans auparavant, en octobre 1805, à Trafalgar (dans la Méditerranée, au Sud de l’Espagne).

D’autre part, la victoire à Grand-Port permit à la France de se maintenir dans l‘île, alors même que la Couronne venait de conquérir toutes les possessions françaises dans l’océan Indien, y compris La Réunion – qui en juillet 1810 vient tout juste de tomber. Ce coup d’éclat de la marine française à Grand-Port intervient dans le contexte de longues années de résistance contre les tentatives anglaises de s’emparer de l‘île. En effet, l’île vit sous blocus anglais depuis 1793. L’approvisionnement de l’île en denrées de première nécessité en souffre et la production locale de sucre ne parvient pas à décoller, puisque la marine anglaise intercepte les bateaux sucriers qui tentent de se diriger vers l‘Europe avec leur cargaison.

Le blocus contribue aussi à empoisonner les relations sociales dans la colonie. En effet, chez les colons français, la peur règne. Non seulement la peur d’une prise de l’île, mais aussi la crainte que les Anglais encouragent des révoltes d’esclaves pour déstabiliser la colonie et ainsi mieux la conquérir. C’est d’ailleurs cette hantise qui poussera les colons français, simultanément, à durcir les châtiments contre les esclaves et les lois de répression contre le marronnage, et d’autre part à accorder, en 1794, la citoyenneté politique aux Libres de couleur. Cette mesure de rapprochement permettait aux colons blancs de se solidariser avec les Libres de couleur, propriétaires de terres et d’esclaves eux aussi, contre les esclaves, suspectés d’être un possible cheval de Troie des Britanniques. Mais revenons en 1810. La Bataille de Grand-Port n’empêchera pas l’inéluctable, c’est-à-dire la prise de l’île par les Anglais. C’est au terme d’une nouvelle bataille, le 30 novembre 1810, que les troupes britanniques finissent par débarquer dans l’Isle de France… mais cette fois-ci, non plus par Grand-Port, mais par le nord de l’île ! C’est le 3 décembre 1810 que le nouveau commandant en chef des troupes britanniques reçoit la capitulation des troupes françaises. L’île compte alors une population d’environ 5 600 Blancs, 5 000 Libres de couleur et 65 000 esclaves.

Trois mois après la prestigieuse bataille de Grand Port, la prise militaire de l’île s’accompagne de la signature du traité de Capitulation par lequel la France cède l’Isle de France à la Couronne. Ce traité présente une particularité qui pèsera dans la définition identitaire de la nation mauricienne déjà en devenir : il s’agit d’un traité négocié entre les deux parties belligérantes, représentées par le général français Decaen et par le général britannique Abercrombie. Cet aspect de négociation est visible notamment dans les articles 7 et 8 de l’acte de capitulation, qui spécifient que «les propriétés des habitants, quelles qu’elles soient, seront respectées» (art. 7) et que «les habitants conserveront leur religion, leurs lois et leurs coutumes » (art. 8). En d’autres termes, la nouvelle autorité britannique autorise ainsi une continuité dans l’économie et dans la vie locales de l‘île. D’un point de vue économique, c’est même un soulagement pour les planteurs et les négociants, puisque le blocus militaire est levé, que les affaires peuvent reprendre et que les cargaisons de sucre peuvent enfin être exportées. Sans compter que, grâce au souvenir de la bataille de Grand- Port, l’honneur d’être Français est sauvé, ce qui concerne du moins les colons blancs.

Ce répit est de courte durée et ils vont vite déchanter. Le 28 décembre 1810, à peine trois semaines après la signature de la capitulation, le tout nouveau gouverneur britannique, Sir Robert Farquhar, revient sur les termes du traité. Il proclame l’obligation pour tous les habitants français de l’île de prêter serment d’allégeance à la Couronne britannique, sous peine d’expulsion de l’île. Pour les habitants, c’est une trahison. Alors que l’acte de Capitulation ne demandait que «soumission » à la Couronne, leur garantissant ainsi le maintien de leurs droits civiques français, la prestation du serment d’allégeance exige d’eux « obéissance et fidélité ». C’est-à-dire qu’il fait des prestataires du serment, des sujets britanniques. Les réfractaires qui refusent de signer sont déclarés «ennemis subjugués» et sont expulsés de l’île.

Cette mesure donne lieu à d’ardentes protestations et pétitions de la part des colons français. Mais le gouverneur Farquhar restera inflexible. Beaucoup vivront dans l’attente et dans l’espoir que l’île Maurice sera rapidement rétrocédée à la France dès que Napoléon 1er sera expulsé de France et que la monarchie française sera restaurée. Leurs espoirs seront déçus puisqu’en 1814 le Traité de Paris cédera officiellement l’île à la Grande-Bretagne. Seule La Réunion retournera dans le giron français. Et les Navigation Laws britanniques interdisent désormais le commerce avec tout autre pays que la métropole britannique. Et cette mesure sera à peine adoucie par la décision du gouverneur Farquhar d’accorder la liberté de commerce avec la colonie du Cap, en Afrique du Sud.

Dans l’Isle de France (re)devenue île Maurice, ballottée entre les impératifs militaro-stratégiques des grandes puissances, les choses sont moins «clear-cut» sur le terrain que sur le papier. Changement et continuité se combinent. Dans l’histoire mais aussi dans la mémoire mauricienne, appartenance française et appartenance anglaise resteront étroitement liées, indissociables même l’une de l’autre. Le grand symbole de cet entrelacement des identités française et anglaise à la racine de l’histoire de l’île Maurice, c’est justement le fait que, suite à la bataille de Grand-Port, les deux généraux blessés, le général britannique Willoughby et le général français Duperré, furent soignés tous les deux sous le même toit, dans la maison de Robillard, à Mahébourg. Celle-ci est devenue depuis Musée naval puis Musée national d’histoire.

Impact n°20 du 23 juillet 2010

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