Chaîne culturelle : les conditions du succès

Le projet d’une nouvelle chaîne de télévision réservée à la culture fait débat. Au-delà des divergences d’opinions, ce sont surtout les conditions d’épanouissement de la culture mauricienne qui est en jeu.

Une chaîne culturelle sur la télévision publique. Tel est le projet que caresse la Mauritius Broadcasting Corporation (MBC). Un projet qui fait débat. Et qui doit faire débat, car s’interroger sur les modalités de la diffusion télévisée de la culture au grand public ne peut qu’être salutaire pour une nation.

S’il existe diverses tentatives de chaînes culturelles dans le monde, comme la chaîne franco-allemande Arte, ou Aastha TV en Inde, chacune s’enracine dans des contextes différents, et fournit donc ces propositions différentes en fonction de ces contextes. Ce qui suggère que chaque pays doive trouver sa propre formule adaptée de diffusion télévisuelle de la culture.

Un projet de chaîne culturelle à Maurice vient d’abord s’inscrire dans un contexte d’absence de télévisions privées, mais aussi dans un environnement où la culture elle-même ne reçoit pas une définition claire. Pas étonnant dès lors, que les voix s’élevant contre le projet d’une chaîne réservée à la culture mettent en avant le risque d’une prépondérance des programmes religieux («Nouvelle chaîne : culturelle ou cultuelle ?», Kenneth Babajie, l’express ID du 17 juin 2010).

Le téléspectateur en otage
Mais le risque d’une prépondérance du socioculturel ne serait finalement que le symptôme, et non le mal lui-même. Pour un acteur important dans le domaine de la production culturelle et littéraire, qui a souhaité conserver l’anonymat, la vraie question est : «Qu’est-ce qui est culturel et qu’est-ce qui ne l’est pas ?» Ainsi, il importe avant tout de déterminer : «Quelles émissions vont être considérées comme culturelles ? Et quels seront les critères pour en décider ?», interroge-t-il. Et à cette question, il n’y a pas de réponse toute faite.

Le besoin d’une véritable réflexion s’impose pour déterminer la ligne directrice de la programmation. Pour Daniella Bastien, artiste et anthropologue, la condition de viabilité d’une telle chaîne est avant tout d’identifier la ligne mauricienne dans ce qui va être diffusé. Pour cela, il est donc essentiel d’«avoir des gens compétents pour donner du contenu à cette chaîne, pour ne pas être à simplement couvrir telle manifestation culturelle, telle manifestation culturelle de telle communauté, de tel sous-groupe». Car, reprend l’anthropologue, «le pivot même de cette chaîne devrait être le débat sur l’identité culturelle de Maurice. Il faut aller vers la construction, il faut que dans chaque émission l’identité mauricienne transpire.»

La condition du succès serait donc « d’avoir des professionnels de la programmation avec un discours identitaire responsable. Il faut des gens compétents pour viser les programmes, décider de qui on invite sur le plateau. Il y aura toute une formation avec les présentateurs pour ne pas rester à la surface des choses. »

Ils sont donc plusieurs à souligner la nécessité d’une réflexion en amont autour de l’esprit même de la programmation. Notre observateur anonyme note qu’un certain basculement a déjà été effectué dans les programmations de la MBC, mais sans réelle cohérence : «Certains programmes culturels, comme ‘Portraits d’artiste’, ‘Passerelles’ ou encore ‘Toile de fond’, paraissent avoir été basculés vers la deuxième chaîne. En revanche, d’autres programmes comme ‘Bonnto clip’ ou ‘Couleurs marines’ sont restés sur la première. » Aussi, « quelle grille va-t-on suivre, suivant quels critères ?», s’interroge-t-il.

La programmation en question
Si l’argument le plus banal contre une chaîne culturelle reste la crainte d’une «ghettoïsation» de la culture, notre interlocuteur, lui, s’interroge surtout sur le risque de concurrence entre chaînes, au détriment du spectateur lui-même. « Si vous mettez une émission culturelle sur la deuxième en même temps que le film indien du jeudi soir sur la première, alors il y a des gens qui ne regarderont pas l’émission culturelle. Car ce qui est dit entre les lignes, le message implicite, c’est que : ‘ce programme n’est pas pour vous !’ »

Il insiste donc sur l’importance de ne pas créer en quelque sorte des «messages subliminaux» négatifs en direction du public : «C’est pour cela que je suis plus pour la culture partout, à n’importe quel moment. Si quelqu’un ne veut pas regarder, il a le droit. Mais on ne doit pas lui dire : ‘Ce n’est pas pour vous !’»

David Martial, auteur d’un mémoire sur «Identité et politique culturelle à Maurice», publié chez L’Harmattan, tire la sonnette d’alarme. «La chaîne culturelle n’a pas d’intérêt particulier. Ce qui est important, ce n’est pas l’existence d’une chaîne, c’est la programmation.» Or, justement, «pour qu’une programmation télévisuelle soit riche, culturellement parlant, il faut différents acteurs. Il faut que la machine roule, avec un système de propositions d’émissions de documentaires. Il faut aussi qu’il y ait un système à la MBC pour l’encadrer et le financer.»

David Martial attire donc l’attention sur l’importance des moyens à accorder à la production d’émissions. «Par exemple, il faut encourager les producteurs indépendants et trouver des façons de les rémunérer pour leur production. C’est plus dans ce sens-là qu’il y a du travail à faire.» Faute de quoi, «on resterait limité avec les moyens qui sont ceux d’aujourd’hui, et à ce moment la chaîne culturelle ne serait qu’un éléphant blanc».

Mais, de l’avis de David Martial, sans la libéralisation des ondes hertziennes, c’est un peu le serpent qui se mord la queue : «Le problème, c’est que tant qu’il n’y aura pas une libéralisation de la télévision hertzienne, les producteurs indépendants d’émissions n’auront que la MBC pour proposer leurs programmes, personne ne pourra se positionner

David Martial croit fermement que «la libéralisation hertzienne serait la véritable révolution culturelle à Maurice», car une chaîne de télévision privée amènerait plus de diversité de modes d’expression et de créativité. Si toutes ces conditions de professionnalisation, de synergie avec les producteurs indépendants, de non-concurrence entre les chaînes et d’ouverture hertzienne étaient réunies, une chaîne culturelle mauricienne pourrait bien devenir, à terme, comme se plaît à l’affirmer Daniella Bastien, « le visuel de ce qu’on pourrait appeler la mauricianité ».

Impact n°19 du 16 juillet 2010

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