Aide à l’enfance : l’interculturalité en actions

La fondation pour l’interculturalité et la paix veut favoriser l’éveil des enfants à la culture et aux valeurs de tolérance. ce projet entre en résonance avec des initiatives déjà présentes sur le terrain.

Encourager l’accès des enfants défavorisés à la lecture pour promouvoir une vision de la culture comme trait d’union. Tel est l’objectif de la Fondation pour l’Interculturel et la Paix (FIP), lancée le 12 mai dernier par le prix Nobel de littérature, Jean-Marie Gustave Le Clézio à Rose-Hill. Cette initiative s’inscrit dans un vaste chantier de «démocratisation de l’accès à la culture», affirme son cofondateur, Issa Asgarally.

Pour Jean-Marie Gustave Le Clézio, «la littérature a un rôle dans l’interculturel, comme remède à l’aliénation». Car c’est à travers la lecture que l’enfant peut avoir accès à la culture des autres, dans une démarche libre et individuelle, dégagée des contraintes du cloisonnement ethnique. C’est pourquoi la distribution de livres aux enfants des zones défavorisées constitue une action phare de la fondation. Dans ce cadre a eu lieu, dimanche dernier, la remise de 160 livres aux enfants du centre social de Bambous.

Cette démarche philanthropique traduit en actes une réflexion littéraire. Celle menée autour de l’idéal d’«interculturalité» dans l’essai d’Issa Asgarally, L’interculturel ou la guerre, préfacé par JMG Le Clézio. A ce titre, la FIP constitue, comme le soulignait Dominique Bellier dans Le Mauricien du 4 décembre 2009, une tentative de «résoudre le paradoxe de l’écrivain», à savoir le constat que les pauvres, qui sont pourtant les plus concernés par le message de l’oeuvre littéraire, ne peuvent y avoir accès, faute de moyens.

L’initiative de la FIP n’arrive pas en terrain vierge. «Il existe déjà un énorme travail effectué à Maurice en matière d’aide à l’enfance», observe Alain Muneean, directeur de la fondation Terre de Paix. Ces démarches font elles aussi la part belle à la culture. Parmi elles, un projet «Promotion de la lecture dans les écoles ZEP» a été mis en place en octobre 2008 par la Mauritius Chamber of Commerce and Industry (MCCI) à destination des enfants des 27 écoles ZEP du pays. Son objectif est d’apporter aux élèves de Standard V et VI (9 et 10 ans) non seulement un encouragement, mais aussi un encouragement à la lecture.

L’ACCENT SUR LES VALEURS
«Les livres utilisés sont des bandes dessinées, des contes, des livres d’histoire, des ouvrages porteurs d’une philosophie simple et adaptée aux enfants», explique Faeeza Ibrahimsah, directrice de la Division Communication et Promotion de la MCCI. Ces ouvrages sont aussi bien en français qu’en anglais. Ils ont été recommandés par des enseignants et des éducateurs.

Parmi les livres distribués, on retrouve des titres d’auteurs mauriciens car «la littérature mauricienne, ça fait référence à son environnement immédiat, c’est ce dans quoi l’enfant se retrouve, où il peut se situer», explique Faeeza Ibrahimsah. Le projet met l’accent sur les valeurs : «C’est important d’avoir des histoires qui transmettent des valeurs, des enseignements philosophiques adaptés aux enfants, par exemple la notion du bien et du mal, les droits et les devoirs, libre et pas libre

La distribution de livres s’accompagne de séances de lecture aux enfants, réalisées par des accompagnateurs préalablement formés. Plus de 2 200 séances de lecture ont ainsi été animées jusqu’à ce jour.

Pour l’association TIPA (Terrain for Interactive Pedagogy through Arts) également, les valeurs, morales et esthétiques, sont d’une importance centrale pour le développement de l’enfant. L’art apparaît comme le vecteur par excellence de l’acquisition de ces valeurs. «Notre vision, c’est celle d’une éducation aux arts plastiques pour tous et d’une culture pour tous. Mais notre mission c’est aussi de favoriser le développement des valeurs à travers les activités artistiques, car les valeurs sont plus sollicitées dans les ateliers d’art», explique Emilie Carosin, co-fondatrice du projet avec Angélique de La Hogue, éducatrice spécialisée. «Elles permettent le développement cognitif de l’enfant. On travaille beaucoup sur des valeurs citoyennes comme le respect de l’autre, la coopération, l’esprit critique

TIPA conduit ainsi des ateliers d’art plastique avec 200 enfants en difficulté de 5 à 12 ans dans quatre écoles ZEP (Rivière-Noire, Barkly, école André Bazerque à Rose-Hill et école Guy Rozemont à Tranquebar). Cette démarche s’appuie sur les travaux de recherche d’Emilie Carosin et de Johnny Favre dans le domaine de la psychologie du développement de l’enfant.

C’est l’art mauricien, spécifiquement, qui est placé au coeur de la démarche pédagogique de l’association, comme «un outil pour transmettre la culture mauricienne et mobiliser la communauté scolaire», explique Daden Venkatasawmy, président de TIPA. «On éveille les enfants à la connaissance des oeuvres des artistes mauriciens. Cela peut être un peintre, un chanteur, un musicien, un poète…»

Le recours à cette culture mauricienne commune a une grande importance «parce que la première tendance qu’on a à Maurice, c’est de faire appel à une culture extérieure (généralement occidentale) comme modèle. Or, il faut d’abord qu’on se centre sur notre culture. Il faut d’abord arriver à se centrer sur ce qu’on est (se comprendre) avant de se décentrer, de pouvoir aller vers l’autre (et le comprendre)», précise Emilie Carosin.

Pour la Fondation pour l’Enfance Terre de Paix aussi, la culture mauricienne, à la fois unitaire et diverse, est au coeur du développement cognitif de l’enfant. La fondation, dans son Centre d’éveil et de développement d’Albion, a pour mission de favoriser l’éveil sensoriel et la motricité des enfants de 0 à 8 ans. «Le point central demeure pour nous le fait que nous sommes héritiers de riches traditions d’oralité, comme les contes, les chants, les sirandanes, les berceuses, etc. Avec le groupe de musique Abaim, nous avons fait un relevé de tout ce qui existe comme berceuses mauriciennes. Et je compte bien que nos encadrants bercent les enfants avec ces berceuses et ces histoires traditionnelles qui sont extrêmement riches de concepts», explique Alain Muneean, directeur de la fondation.

Ce recours au patrimoine immatériel mauricien dans la démarche d’éveil permet «la transmission des valeurs, du sentiment d’appartenance à un endroit, à un pays», souligne Alain Muneean. Ainsi, «on apprend à l’enfant à partir de ce qu’il connaît pour aller vers ce qu’il ne connaît pas». Cette démarche répond au souci de respecter «les besoins et les droits de l’enfant à l’expression, comme le droit de chanter, de rêver, de faire la conversation dans sa langue maternelle, etc

Ces différentes initiatives pratiquent de facto l’interculturalité sous une forme ou une autre. Loin de s’inscrire en concurrence, elles proposent des approches complémentaires. Partant du terrain, elles viennent à la rencontre de l’approche de la FIP qui elle, part d’une réflexion littéraire. Ces différentes actions viennent souligner que la mise en action efficiente d’une «interculturalité», tout en passant par un idéal littéraire universaliste, doit d’abord s’ancrer dans des pratiques de terrain solides qui valorisent le patrimoine immatériel commun du pays.

Catherine BOUDET
Impact magazine n°11 du 21 mai 2010

Retrouvez l’article dans : Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

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