Presse et démocratie : un accommodement de surface

La presse ne jouerait pas son rôle d’interface. Elle est appelée à revoir son organisation, estiment les acteurs de la société civile. Il en va de la constitution d’un véritable espace public.

A l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai, l’UNESCO devait rappeler l’importance de cette liberté pour la bonne gouvernance. La démocratie passe en effet par la constitution d’un espace public où peuvent se débattre les problèmes de société. Or, à Maurice, le dialogue démocratique entre la société et l’espace politique est fortement carencé (voir l’article «Société civile et politique : le dialogue de sourds», Impact n°5 du 9 avril 2010). Dans un tel contexte, quel peut être le rôle de la presse, surtout écrite, dans la construction de l’espace public ?

Historiquement, la presse écrite a joué un rôle central dans l’instauration du dialogue démocratique. En effet, une condition essentielle de l’existence d’un espace public est «la présence de médias susceptibles d’alimenter et d’éclairer le débat public», rappelle Michael Schudson (The power of News, 1995). La presse contribue à «l’élaboration du contexte dans lequel et à partir duquel se forge la pensée des citoyens», souligne l’auteur américain. Les médias placent, en effet, les informations qu’ils véhiculent «au centre d’un forum où elles peuvent être discutées par l’ensemble de la population».

A Maurice, «nous sommes dans une situation de relative liberté de la presse, c’est plutôt une situation dans laquelle il y a des contraintes sur cette liberté», analyse Christina Meetoo, chargée de cours en Media and Communication Studies à l’université de Maurice (UoM). Elle constate que ces contraintes ont un effet néfaste «sur la possibilité pour la presse de jouer son rôle dans la construction d’un dialogue démocratique».

ABSENCE DE SUIVI

Pourtant, le lectorat mauricien place de grands espoirs dans la presse. Pierre Benoit, l’un des plus anciens journalistes de la presse mauricienne, en témoigne dans une interview sur le site des étudiants en communication de l’UOM (www.comstudies.wordpress.com) à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse : «Quand les choses vont mal, les Mauriciens se tournent toujours vers la presse si les institutions ne font rien. Je me souviens qu’en 1983, la situation était difficile dans le pays. Pour le moindre petit problème, le public cherchait l’aide de la presse. La situation est similaire maintenant. Ecoutez les radios. De plus, les Mauriciens veulent participer à des débats qui les concernent. C’est cela la vraie démocratie.»

Pourtant, le rôle de la presse mauricienne, en tant que relais des débats sociaux, serait loin d’être exemplaire. Nita Deerpalsing, responsable de la communication au Parti travailliste, constate qu’«il y a beaucoup de débats dans ce pays, peut-être que ce n’est pas répercuté au niveau des médias».

Elle précise : «Il y a plein d’ONG, par exemple LPT, WIN ou encore l’Association des femmes entrepreneurs, qui tiennent des réunions tous les mois. Mais quand tiennent-elles ces réunions-là, on n’entend pas, je constate que l’on ne sait pas ce qui se discute, ce n’est pas répercuté par les médias.» Lindsey Collen, dirigeante de Lalit, abonde dans le même sens, en déplorant que la couverture médiatique «ne joue pas son rôle pour faire connaître la teneur de ces débats».

Reeaz Chuttoo, dirigeant de la Confédération des Travailleurs du Secteur Privé (CTSP), dénonce également une faillite de la presse à relayer certains problèmes de société. A propos du combat contre l’amiante qu’il mène depuis 1989, «jusqu’à aujourd’hui je ne cesse de crier dans le désert (…) pour dire attention, 3 013 maisons faites d’un mélange d’amiante et ciment, c’est mettre la vie des gens en danger, et je ne reçois pas le soutien de la presse». Pour le leader syndical, l’absence de suivi des problèmes de société montre «la déficience de notre presse, car quand vous voyez un problème de société, votre devoir c’est de faire un suivi, c’est de chercher à savoir si on a trouvé une solution.»

CULTURE DU SECRET

Pourtant, si la presse a acquis mondialement la réputation d’être un «quatrième pouvoir», c’est parce qu’elle a normalement pour vocation de contraindre le pouvoir politique à ne pas perdre de vue les préoccupations de la population, comme le souligne le prix Nobel d’économie Amartya Sen (The idea of justice, 2009). Mais l’un des principaux freins à l’exercice de ce rôle vient traditionnellement de la faible autonomie de la presse vis-à-vis des politiciens ou des annonceurs, soulignait le sociologue français Pierre Bourdieu (Les Cahiers du Journalisme, n°1, juin 1996). Pour Eric Guimbeau, dirigeant du Mouvement Mauricien Social Démocrate, effectivement, la neutralité du débat démocratique est ainsi rendue «impossible lorsqu’une certaine presse est contrôlée par des groupes qui ont des liens familiaux avec les hommes du pouvoir».

Selon Reeaz Chuttoo, «la proximité avec le pouvoir fait que les gens qui parlent contre le pouvoir sont marginalisés dans la presse, en particulier les syndicats». Il n’hésite pas à dénoncer «un terrorisme d’Etat» sur la presse. «En conséquence de quoi, ce n’est pas seulement le groupe de presse qui est à blâmer, mais ils sont dans la ligne de mire du pouvoir. Donc, ils doivent prendre des précautions. Alors autant choisir d’interviewer des personnes du monde syndical qui ne vont pas poser trop de problèmes

Le leader syndical pointe également du doigt la dépendance envers les actionnaires ou les annonceurs. «Ils peuvent faire censurer complètement un article, ou alors ils appliquent des time delaying tactics, en renvoyant l’article pour des jours où ça n’intéresse personne, et ils biffent les points importants

La faible autonomie de la presse mauricienne vis-à-vis du pouvoir politique est aggravée par l’absence d’un Freedom of Information Act. L’absence de reconnaissance de la liberté d’information dans la Constitution mauricienne rend difficile pour la presse d’exercer son rôle de whistle blower.

La divulgation d’information s’effectue alors dans un climat de méfiance, pour ne pas dire de peur. Corinne Minerve, journaliste interviewée sur le site des étudiants en communication de l’UoM dans le cadre de la Journée mondiale de la presse, explique : «Le plus grand souci selon moi, c’est la rétention d’information, une pratique que je trouve commune à Maurice. Exemple : pour des sujets banals, on s’entend dire : ‘Nous n’avons pas le droit de parler à la presse. Les directives sont claires’. Imaginez maintenant la difficulté sur des sujets sensibles.»

Comme le souligne Christina Meetoo, cette difficulté des journalistes à accéder à l’information «empêche la presse d’agir en tant qu’interface, pour fournir une information d’intérêt général à un public qui n’a pas les moyens, le temps ou les aptitudes pour décoder des rapports officiels». En conséquence, «le journaliste est obligé de s’appuyer sur des réseaux de contacts personnels, mais en faisant ça il s’expose à des risques d’être manipulé».

Comme nous l’avions souligné dans notre article «Information : le droit de savoir», paru dans l’express du 4 septembre 2009, le poids de cette «culture du secret» qui «se défie des lanceurs d’alerte tels que les ONG ou la presse, voire qui les criminalise», est alors intériorisé par les journalistes sous la forme d’une autocensure. «Les journalistes ont une certaine liberté, mais quelquefois, ils appliquent l’autocensure», confirme notre confrère Pierre Benoit. «Quelquefois, à cause de menaces ou pour calmer une situation, ils se taisent (…) Dans ce cas, ils sont pris dans un dilemme, c’est-àdire, dire la vérité, ou appliquer l’autocensure pour calmer une situation. Mais la liberté d’un journal, c’est la liberté du public

CLIVAGES ARTIFICIELS

Mais les lacunes qui empêchent la presse écrite mauricienne de jouer pleinement son rôle dans le débat démocratique proviennent également de son propre fonctionnement. Des observateurs notent un déficit dans la capacité de la presse à apporter une analyse des faits de société ou des questions politiques. «Il n’y a pas vraiment d’investigation, pas de débat de fond, même si on a les informations on ne fait pas le croisement des données», déplore Christina Meetoo. Pour Reeaz Chuttoo, «à Maurice on a plus une presse de reporter, pas beaucoup d’analyse objective, ce qui fait que ça n’alimente pas le débat au niveau de la société». En comparaison, en Inde, poursuit-il, «ils savent que telle presse supporte telle idéologie, telle presse supporte tel parti, mais qu’il y a aussi une presse objective qui fait des recherches, et ça, ça manque à Maurice».

Lindsey Collen, pour sa part, dénonce les simplifications du traitement de l’information par la presse, qui a souvent tendance à réduire la politique à une guerre de clans. Elle cite, à titre d’exemple, la partielle au numéro 8 en mars 2009, où la presse «inn met focus lor la lutte entre le neveu et le tonton, inn met focus lor enn cirque, ou gagne sa pression lagazette pou rallier dimun derrière bann warlords».

Reeaz Chuttoo souligne, lui aussi, cette tendance de certaine presse à créer artificiellement des clivages, quitte à déformer les propos d’un interlocuteur ou à lui faire dire ce qu’il ne pense pas. «J’ai moi-même été victime de ça. Par exemple, pour le 1er mai, la confédération a donné comme consigne de ne pas voter bloc, de choisir intelligemment. Mais sur la même plate-forme, Rezistans Ek Alternativ a donné comme consigne de mettre une grande croix ou de voter pour quatre personnes. Deux journalistes m’ont téléphoné pour me dire : ‘Vous ne croyez pas que ce que Rezistans Ek Alternativ donne comme consigne, c’est anti-démocratique, que c’est contre la philosophie du choix ?’ Ils ont déjà tout imaginé et ils essaient de faire croire que c’est dit par M. Chuttoo, ils créent l’information pour faire sensation

Un autre grief fait à la presse mauricienne est sa préférence pour une amplification de réactions d’ordre «communal» au détriment du débat d’idées. «La presse se fait le porte-parole des propos tenus par des organisations socioculturelles, comme la VoH ou la FCM, de leurs mots d’ordre», déplore Ram Seegobin, dirigeant de Lalit. «Par exemple, durant la campagne, quand les programmes des deux blocs ont été rendus publics, est-ce que les médias ont demandé aux dirigeants syndicaux ce qu’ils en pensaient ? Par contre, il y a eu une réunion d’une organisation socioculturelle qui a donné un mot d’ordre spécifique, et là c’est un gros titre.»

Ce faisant, il apparaît que la presse mauricienne ne joue pas pleinement son rôle de consolidation d’un espace public neutre. La construction d’un espace public, tel que défini par Jürgen Habermas, passe en effet par le développement d’une aptitude des citoyens à porter un jugement et une critique rationnels à l’égard de l’autorité politique. Mais, en amplifiant le discours communal d’organisations socioculturelles, «le débat démocratique est remplacé par des discours ayant trait aux communautés», note Ram Seegobin. «Ce faisant, les médias exacerbent la conscience communaliste au niveau de la population

RÉFLÉCHIR AVEC LE PUBLIC

«Je vois que la presse est plus commerciale que professionnelle, ils choisissent les articles qui vont intéresser plus de gens et faire vendre le journal, elle est plus ‘moneyoriented’’ que ‘society–oriented’», analyse Reeaz Chuttoo.

De l’avis du sociologue français Jean- Marie Charon, il devient urgent de créer des instances de débat autour de la production d’information : «Les journalistes ne peuvent plus se contenter de discourir entre eux de l’évolution de leur profession ou de leur métier. Il faut leur donner les moyens de réfléchir avec des tiers, dont leur public». A cet égard, Christina Meetoo est d’avis qu’«il faut que le corps de métier puisse s’organiser». Ce qui aurait permis «de débattre de la question de l’autorégulation du métier. Il n’y a pas assez de réflexion sur soi-même dans ce corps de métier. C’est un corps de métier qui réfléchit sur les autres, mais pas sur lui-même

Elle constate que l’absence d’association de journalistes fragilise la presse mauricienne, en l’exposant davantage «à la menace de régulation par l’Etat». Or, préconise Christina Meetoo, une meilleure organisation de la profession «permettrait d’avoir des pratiques journalistiques plus proches des considérations démocratiques, de jouer plus pleinement un rôle d’interface, d’analyse, voire même de critique sur des questions d’intérêt général».

Catherine BOUDET
Impact n°9 du 7 mai 2010

Retrouvez la suite de l’article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

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