Discours du PM : le verrouillage du jeu politique

Techniquement parlant, du grand art. Les deux discours, prononcés mercredi 31 mars par le Premier ministre, au Prime Minister Office puis au Labourdonnais, révélaient une haute maîtrise des techniques de communication politique.

Annonçant dans la foulée une alliance bleu-blanc-rouge, la dissolution du Parlement et la date des législatives, Navin Ramgoolam levait brusquement le rideau au terme de plusieurs mois d’une confusion savamment entretenue. Dans le même temps, il verrouillait l’ensemble du jeu politique par l’usage d’une symbolique politique très au point.

Tout d’abord, exit l’argument facile des risques de division guettant la nation. L’orateur s’impose d’emblée dans les rôles cumulés de chef de gouvernement, de chef de parti, de chef d’alliance. Et il ne cherche même pas à le justifier. «J’ai personnellement veillé au rassemblement de tous les Mauriciens». L’allocution de mercredi est à la fois une annonce officielle à la nation, un bilan de fin de mandat et un discours électoral.

Exit également les notions de communauté ou d’ancestralité : «ce n’est pas l’appartenance qui est importante ». Le futur devient fondateur du lien national : «mo pe engage mwa ki demain sa pacte la ki mo fine lié avec ou, li pou renouvelle». La rhétorique saute par-dessus le moment des élections, devenu anecdotique, pour se projeter dans l’avenir : «il reste beaucoup à faire, travay ek progrès zame fini».

Le discours du PM est carrément de nature messianique, lorsqu’il affirme que «Maurice a un grand destin». Il se place lui-même au centre de ce grand destin : «Maurice a besoin d’un Premier ministre du progrès», «je veux être le Premier ministre de la solidarité», martèle-t-il. Navin Ramgoolam introduit ainsi la pièce maîtresse de son discours : la nécessité d’un débat d’idées. «Azordi nou pou ouver un grand débat démocratique. Nou pou dialogue avec ou», «mo pe espere ki pou ena enn debat lor sa bann questions qui interesse bann Mauriciens».

Et il s’attribue le rôle de gardien de la moralité de la campagne électorale (capitalisant sur le fait qu’aucun code de conduite électoral n’ait été finalisé, ce qui lui permet de s’approprier ce rôle informel) lorsqu’il en appelle aux autres dirigeants de partis politiques à «ne pas descendre à un certain niveau », à « se comporter comme il faut le faire dans une vraie démocratie».

Navin Ramgoolam introduit une rhétorique nouvelle qui combine la nécessité du débat d’idées et celle d’éviter les dissensions : «il ne faudrait pas laisser les élections nous diviser», «il faut mettre les querelles de côté». Ce faisant, il monopolise totalement le champ du discours politique. Y compris pour les partis de sa propre alliance, toute fraîchement annoncée. Même les membres de cette alliance qui prendront la parole après lui, Rashid Beebeejaun, Xavier Luc Duval ou Pravind Jugnauth, ne feront que décliner les éléments de son discours. De la sorte, Navin Ramgoolam se pose comme le grand maître du jeu de ce grand débat démocratique qu’il propose, verrouillant au passage l’ensemble du champ du discours politique.

Ite missa est (la messe est dite). Tellement persuasive qu’on en arrive, au terme de l’allocution, à se demander quelle est finalement la pertinence d’organiser des élections.

Catherine BOUDET
IMPACT Magazine n°4 du 2 avril 2010

Retrouvez l’article dans : Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

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