Grèves de la faim : l’arme controversée

Les grévistes de la faim constituent un véritable casse-tête pour le gouvernement, parce qu’ils utilisent une forme non-conventionnelle de revendication. L’Etat se retrouve contraint de changer son mode de réponse à la demande sociale.

Le bras de fer entre le gouvernement et les planteurs de Riche-Terre se poursuit. Cette situation d’enlisement est révélatrice d’une culture politique mauricienne où l’Etat reste finalement assez démuni dans sa prise en charge des revendications sociales. « Nous demandons simplement un dialogue avec le gouvernement, et à ce que les situations personnelles des planteurs soient prises en considération », clame le porte-parole des planteurs, Salim Muthy. 

Certains grévistes de la faim sont déjà dans leur troisième semaine de jeûne. Des femmes ont rejoint le mouvement, auquel l’Eglise catholique apporte désormais son soutien. « Nous avons affaire à un gouvernement borné qui ne veut rien entendre de ce qui est des malheurs des gens », se lamente le porte-parole des planteurs, qui déplore qu’aucune enquête sociale n’ait été effectuée pour estimer la véritable situation de détresse financière, personnelle et familiale, de ces derniers. De son côté, le gouvernement parle de ne pas céder au « chantage ».

Or, la grève de la faim apparaît précisément comme un mode extrême de revendication sociale. Les grévistes de la faim visent à obtenir de l’Etat une prise en charge de leur demande qu’ils estiment ne pas pouvoir obtenir autrement.

Car toute expression du pouvoir renvoie à l’expression de la demande qui lui fait face. En démocratie, c’est celle des citoyens envers l’Etat. Cette demande est prise en charge par des mécanismes institutionnels, en particulier le vote. Mais le vote a pour fonction principale de désigner des dirigeants. Il ne peut donc contenir l’ensemble des demandes sociales. La transmission de celles-ci en direction de l’Etat trouve généralement des relais dans les organismes institutionnels tels que les partis politiques, mais aussi des organismes de la société civile comme les syndicats.

Responsabilité morale

Lorsque ces demandes ou revendications ne sont pas prises en charge par des relais institutionnels ou ne sont pas considérées par l’Etat, elles peuvent dévier vers des formes incontrôlables. L’émeute apparaît comme la forme la plus violente de contestation.

La grève de la faim, qui se veut au contraire non-violente, est une autre forme extrême de revendication. En mettant leur santé, voire leur vie en danger, les grévistes de la faim cherchent à inverser en leur faveur une situation de rapport de force. Ils remettent ainsi en question les règles du jeu défini par l’Etat, en jouant sur sa responsabilité morale.

Si la grève de la faim constitue un véritable casse-tête pour l’Etat, c’est précisément parce qu’elle constitue une forme non-conventionnelle de revendication. Elle appelle donc une forme non-conventionnelle de réponse.

Le gouvernement mauricien avait fini par négocier avec Jayen Chellum et rétablir les subventions de l’ACIM, à son douzième jour de privation de nourriture. Dans la mesure où une grève de la faim est une action fortement personnalisée, son succès dépend donc largement du soutien de l’opinion publique, qui est prise à témoin dans le bras de fer. La personnalité frondeuse du secrétaire-général de l’ACIM et la solidarité d’une partie de l’opinion publique avaient donc pesé dans la balance pour amener le gouvernement à la table des négociations.

Ce capital de sympathie publique n’existait pas vraiment pour un gréviste de la faim anonyme comme Mario Darga. Ce père réclamait l’acte officiel de décès de son fils disparu en mer depuis 2007, qui lui permettrait notamment enfin d’obtenir une indemnisation. Ce deuxième jeûne constituant donc un acte individuel, sinon isolé. Accéder une deuxième fois à la revendication sociale comportait un faible risque politique pour le gouvernement en termes de maintien de sa position de force.

En revanche, une troisième action politique à la Gandhi, cette fois-ci collective, place le gouvernement devant un dilemme de taille. Dans la balance, le capital d’autorité d’un gouvernement qui ne veut pas donner l’impression de céder dans un rapport de force, et sa responsabilité morale si la grève de la faim devait « mal tourner ».

D’où certainement le fait que la principale réponse apportée par le gouvernement mauricien à cette situation de crise réside plus dans une tentative de communication avec l’opinion publique, qu’avec les grévistes ou leur porte-parole. Le Premier ministre et le ministre de l’Agro-industrie, sur la base de campagnes explicatives sur la chaîne de télévision nationale et de déclarations dans des fonctions religieuses, cherchent ainsi à renforcer leur capital de légitimité.

Une réponse politique partielle qui risque de déplacer le problème, et donc de le laisser entier. Car la multiplication récente des grèves de la faim vient rappeler au politique la nécessité de maintenir vivants les mécanismes de médiation de la demande sociale.

Impact n°2 du 19 mars 2010

Retrouvez cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

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