Alliances post-électorales : les risques de dérive

Une éventuelle coalition aux prochaines élections entre le Parti travailliste et le MMM s’apparenterait à un partage du pouvoir. De telles formules comportent des atteintes au principe démocratique, car alors le leader politique n’est plus dépositaire de la volonté du peuple.

Les tractations en vue des alliances préélectorales battent leur plein. Et l’éventualité d’une alliance entre les deux grandes formations majoritaires, le Labour au pouvoir et le MMM dans l’opposition, crée la controverse. Autour notamment des risques de dérive qu’elle pourrait comporter pour la démocratie. Une telle alliance PTr-MMM relèverait d’un power sharing, défini comme un arrangement politique en vertu duquel des partis opposés, représentant des sections antagonistes de la société, se partagent le pouvoir politique.

Le power sharing privilégie le consensus par rapport à l’alternance démocratique, surtout comme mode de résolution de conflits ethniques. C’est généralement une solution transitoire et d’urgence pour favoriser un retour à la démocratie. Pourtant, le système politique mauricien présente cette particularité de porter en lui les germes d’un power sharing permanent. D’abord, à travers le jeu des alliances, qui est un moteur de la vie politique mauricienne. Car en raison du mode de scrutin majoritaire, aucun parti politique ne peut espérer – ou que très rarement – remporter seul des élections législatives. Et surtout, l’esprit du power sharing est diffusé dans les institutions étatiques du pays. D’une part, par le biais formel du best loser system (BLS) pour ce qui est du Parlement. D’autre part, par des règles tacites présidant à la répartition des hautes positions de l’Etat et des postes de l’administration entre membres de groupes ethniques différents. A cet égard, le power sharing constitue plus largement un ensemble de mécanismes visant à assurer aux groupes ethniques que leurs intérêts seront préservés par la participation de leurs représentants dans les institutions étatiques et dans les mécanismes gouvernementaux de prise de décision.

Ces mécanismes d’un power sharing à la mauricienne ont été mis en place pendant la période pré-indépendance par l’autorité britannique. Il s’agissait à l’époque de rassurer toutes les composantes de la société qu’elles auraient une place dans la nation indépendante à venir. Et aussi d’empêcher la monopolisation du pouvoir par un parti unique monoethnique.

La coalition qui s’est formée après l’indépendance en 1968 entre les deux anciens adversaires, le Parti travailliste (PTr) et le Parti Mauricien Social- Démocrate (PMSD), répondait à une logique de power sharing dans un esprit de résolution de conflit. Il remplissait la vocation d’accommodation d’élites politiques, représentant des groupes ethniques qui auparavant avaient été en situation d’affrontement autour d’idéologies opposées (pour et contre l’indépendance), dans un exercice conjoint du pouvoir.

Ce power sharing de transition n’a pourtant pas tardé à conduire à des dérives anti- démocratiques, lorsque la coalition PTr-PMSD a fait voter des amendements constitutionnels tels que le report des élections générales qui auraient du se tenir en 1972, ou encore la suspension de certains droits fondamentaux comme le droit de réunion en public.

Apparaissant comme une forme de démocratie orientée vers la recherche du consensus, lepower sharing s’appuie généralement sur l’argument de nécessité, au nom de la stabilité sociale et du développement économique. Il peut également à abaisser le niveau des tensions au sein de la société lorsque celles-ci sont entraînés par une suspicion mutuelle entre groupes ethniques quant à l’appropriation du pouvoir.

Mais il reste que le power sharing limite bel et bien l’exercice de la démocratie. Il favorise des logiques de compromis entre élites politiques au détriment du principe démocratique de compétition pour le pouvoir. Ces élites politiques échappent alors à un autre principe démocratique essentiel : celui de devoir rendre des comptes à l’électorat. Elles peuvent aussi être tentées, au nom de l’impératif d’efficacité, de remettre en question un troisième principe fondateur de la démocratie, celui de l’équilibre entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire.

Somme toute, le power sharing à la mauricienne repose sur une conception très paternaliste ou verticale du pouvoir. En vertu de celle-ci, c’est le leader éclairé qui est considéré comme responsable de la destinée du peuple, au lieu d’être le dépositaire de la volonté de ce dernier. En même temps, valeur du jour, l’ensemble du système politique mauricien, avec ses imperfections ou inadéquations, se trouve verrouillé par l’impossibilité de modifier la Constitution sans la majorité des trois quarts au Parlement. Sachant qu’un seul parti politique a très peu de chances de se retrouver porter à lui seul vers cette majorité par la volonté populaire, c’est le serpent qui se mord la queue. Tout se passe comme s’il fallait en passer par «moins de démocratie» pour atteindre «plus de démocratie».

Une alliance préélectorale entre PTr et MMM, si jamais elle devait se concrétiser, serait toutefois de nature plus démocratique, car soumise à la volonté des urnes, qu’une coalition post-électorale. Alors, aux électeurs mauriciens de sortir de leur passivité pour réclamer des garanties en termes de contenu programmatique en échange de leur bulletin de vote ?

l’express du 4 février 2010

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