Sciences : pour une nouvelle politique de recherche

Un document stratégique est en préparation au ministère de l’Industrie, de la science et de la recherche. Il vise à améliorer l’impact de la recherche scientifique dans le tissu social. Pour cela, il devra vaincre l’habitude qu’ont les chercheurs mauriciens de travailler en cercle fermé.

Avec la finalisation imminente d’un «Science and Technology Innovation Framework Document», c’est la première fois qu’une politique de recherche scientifique est définie pour Maurice. Ce plan stratégique sera présenté par le ministère de l’Industrie, de la science et de la recherche en janvier. Il traduit la volonté politique de mettre la recherche au service du développement socio- économique. Mais il aura à vaincre un certain nombre de résistances.

Historiquement, seule la recherche sucrière a été valorisée localement, explique Ameenah Gurib-Fakim, professeur de chimie et pro-Vice Chancellor à l’université de Maurice (UoM). Pour soutenir la diversification de l’économie, on a eu recours aux transferts de technologie. Quant à l’UoM, la principale institution de recherche publique du pays, elle a toujours accordé la primauté à l’enseignement. Les recherches entreprises dans cette institution ont donc été surtout une continuation des travaux de thèses.

La réorientation de la recherche répond à la volonté politique de «repositionner l’économie mauricienne en s’appuyant sur l’innovation», explique le ministre de l’Industrie, de la science et de la recherche, Dharam Gokhool. La part allouée à la recherche dans le budget 2010 s’élève à 0,36 % du Produit intérieur brut (PIB).

Ce pourcentage semble dérisoire comparé aux préconisations de la Southern African Development Community selon lesquelles il devrait atteindre 1 %. Mais, de l’avis de Dharam Gokhool, le budget 2010, qui alloue Rs 22 millions au développement du STIInnovation Framework, apparaît comme «une première» en plaçant la recherche au coeur du développement du pays.

Développer l’innovation est devenu nécessaire avec le démantèlement de l’Accord multifibre en 2005 et la fin du Protocole sucre en 2009, qui exposent Maurice à la compétition internationale. L’enjeu est aussi de donner à la recherche un rôle citoyen au service du développement local, qu’elle «puisse être traduite en richesse nationale et améliorer la vie sociale, économique et culturelle», explique le professeur Soodursun Jugessur, pro Chancellor de l’UoM et président du Mauritius Research Council (MRC).

Cette nouvelle politique remettra en question le schéma tenace d’une recherche académique tournée vers l’extérieur. Elle ne demandera donc pas seulement des moyens financiers, mais aussi une révolution des mentalités parmi les chercheurs.

Car jusqu’à présent, la recherche académique à Maurice a eu «un impact socio- économique faible», analyse le professeur Jugessur, qui a travaillé aux Nations unies comme chargé du département Sciences et Technologies pour l’Afrique. «J’ai remarqué au cours de mon expérience pour les Nations unies en Afrique, que c’est le problème des pays en développement. Les chercheurs de ces pays ont des intellects de niveau international, mais ils restent dans leur tour d’ivoire.» Cette externalisation de la recherche académique résulte de plusieurs facteurs. En premier lieu, elle tient au fait qu’ «un chercheur a envie de se faire un nom à l’international, d’avoir une reconnaissance de son travail par un plus grand public», témoigne Ameenah Gurib- Fakim.

La deuxième raison réside dans la carence de moyens locaux. «La recherche fondamentale est un processus de longue haleine, qui demande des moyens et des soutiens institutionnels», explique le Prof. Gurib-Fakim. «Les pays du Sud, à l’exception de la Chine ou de l’Inde, n’ont pas les moyens de soutenir cette recherche dans le temps. Leurs chercheurs sont donc condamnés à se tourner vers des réseaux extérieurs pour obtenir des financements

Un troisième facteur de l’isolement des chercheurs mauriciens vient de la bureaucratisation du métier, liée au système de promotion, qui repose sur la publication dans des revues scientifiques internationales. «Ce système de promotion se fait au détriment de la vulgarisation de la recherche à un public élargi», observe Roukaya Kasenally, senior lectureren Media and political systems à l’UoM. Les chercheurs se consacrant essentiellement à publier à l’étranger, leur recherche a donc, à quelques exceptions près, très peu de visibilité dans le pays.

«On est en train d’inverser cette tendance. C’est le rôle citoyen du chercheur qu’il faut réviser», affirme le Professeur Jugessur. «Une culture de la recherche va prendre du temps à se développer», reconnaît le ministre Dharam Gokhool.

On observe toutefois des avancées tangibles dans le développement de recherches d’utilité nationale. Par exemple, la recherche sur les déchets pour produire de l’engrais organique (compostage), ou le Centre d’étude sur le développement durable. La recherche fondamentale est privilégiée au Mauritius Radio Telescope, basé à Bras d’Eau. En sciences sociales également, le Centre for Applied Social Research (CASR), financé conjointement par le public et le privé, conduit des études sur la violence domestique, sur les attitudes sociales, ou encore sur la prévention du SIDA. Reste à savoir quels encouragements seront mis en place pour introduire cette nouvelle culture de la recherche.

Il est prioritaire, fait ressortir Ameenah Gurib-Fakim, d’améliorer la législation pour la protection intellectuelle des résultats des travaux de recherche. Et, ajoute-t-elle, dans un souci de trouver un juste équilibre entre les recherches menées volontairement par les chercheurs, et celles sollicitées par les pouvoirs publics, il est impératif d’élaborer un blue print de ce dont ont besoin les stakeholders pour s’impliquer.

l’express du 18 décembre 2009

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s