Politique partisane : la valse complice des transfuges

Les députés qui changent de camp sont mal vus par l’électorat. Et pourtant, cette pratique est courante dans le pays. Il est difficile de légiférer sur le problème des transfuges, car il est en grande partie une conséquence du système électoral.

Un transfuge est un député qui quitte son parti et effectue un crossing the floor pour rejoindre le camp adverse. À Maurice, cette manoeuvre est généralement liée à la formation et à la rupture des alliances électorales entre deux élections. Le phénomène des transfuges fausse le jeu démocratique, car il ne reflète pas le désir exprimé par l’électorat lors du vote. Mais l’introduction d’une législation anti-transfuge (anti-defection bill) résoudrait-elle le problème ?

Une loi anti-transfuge avait été annoncée dans le programme gouvernemental de l’alliance Parti TravaillisteMouvement Militant Mauricien en 1996. Mais, si c’est jusqu’ici le statu quo, c’est que la notion même de transfuge est difficile à définir. Qui est transfuge ? Le député qui quitte un parti d’opposition pour rallier le gouvernement ? Celui qui fait le chemin inverse ? Ou encore celui qui choisit de rester dans le gouvernement alors que son parti ait rejoint l’opposition ?

Raj Mathur, professeur en Science politique, tranche : « Est transfuge celui qui est élu sous la bannière d’un parti politique et qui subséquemment, change de parti. On se réfère normalement à celui qui quitte l’opposition pour aller au gouvernement, car l’élément déterminant est l’attrait du pouvoir, avec la perspective d’avantages matériels tels qu’un poste ministériel, des emplois pour les neveux et nièces, des maisons clé en main, etc. » Un critère déterminant du transfuge réside donc dans la distinction entre le dissident idéologique – qui quitte son parti ou la coalition gouvernementale par désaccord de principe – et le dissident opportuniste (communément appelé “roder boute”).

Seulement voilà, la frontière peut être mince entre les deux. Surtout dans le paysage politique actuel, caractérisé par un déclin des idéologies. D’autant que le transfuge justifiera généralement son acte au nom de principes supérieurs, tels que la réunification d’une grande famille politique, le souci de cohésion sociale ou l’intérêt de la communauté.

La nécessité de faire alliance

Si le problème de transfugisme est récurrent, c’est parce qu’il est un produit du système. Au point de constituer une « aberration démocratique, mais non une aberration institutionnelle », souligne Ram Seegobin, dirigeant du parti Lalit. Suivant le mode actuel de scrutin majoritaire, il est extrêmement rare qu’un parti puisse prétendre arriver seul au pouvoir.

La formation d’alliances devient nécessaire pour remporter une élection, ce qui favorise directement le floor-crossing. Un exemple historique de floor-crossing est lié à la formation de la coalition post-électorale entre le Parti Travailliste et le Parti Mauricien Social Démocrate (PMSD) après les élections générales de 1976. Elle a permis à ces deux partis de prendre le pouvoir, renversant ainsi le verdict des urnes qui avait pourtant désigné gagnant le Mouvement Militant Mauricien (MMM). Pour obtenir une majorité confortable au Parlement, ils avaient alors débauché plusieurs députés MMM, récompensés par des avantages divers.

Le problème des transfuges est étroitement lié au caractère éphémère des alliances, qui, une fois au pouvoir, survivent rarement à toute la durée d’un mandat. D’un côté, le transfugisme constitue un dommage collatéral des renversements d’alliances : « À chaque fois qu’il y a des renversement d’alliance, il y a des casualties, des gens qui se retrouvent à chercher une place quelque part. Soit ils cessent la politique, soit ils deviennent des transfuges », constate Jocelyn Chan Low, Associate Professor en Histoire à l’Université de Maurice. Mais d’un autre côté, le transfugisme peut apparaître comme un mécanisme régulateur du jeu politique. Car il permet la survie de la coalition gouvernementale jusqu’aux prochaines élections en cas de départ d’un des partis membres, explique Roukaya Kasenally, Senior Lecturer en Media and political systems à l’Université de Maurice.

Un autre élément favorisant le transfugisme est l’attribution négociée des postes clés de l’Etat entre les membres du parti ou de la coalition en cas de victoire. Ainsi, la désignation aux postes de Premier ministre, de vice-Premier ministre, de Président de la République, de Speaker au Parlement, etc., échappe au vote des électeurs. Cet état de fait encourage le phénomène de roder boute.

Un effet pervers du système

De même, l’attribution des tickets dans les circonscriptions pour des élections générales donne lieu à d’intenses tractations au sein des partis ou entre les partenaires d’une alliance pré-électorale. Elle va aussi faire des mécontents. Le fait que désormais « il faut faire de la place aux jeunes et aux femmes », comme le souligne le député Eric Guimbeau, crée de nouvelles frustrations et donc des départs. Bargaining contre moralité politique, c’est ainsi que pourrait se résumer le dilemme pour qui n’a pas reçu la position attendue.

Pour Eric Guimbeau, qui avoue avoir (mal) vécu l’expérience de transfuge une fois, lorsqu’il a quitté le MMM en 2006 pour rejoindre le PMSD, « le transfugisme, c’est une trahison pour l’électorat. J’ai vu dans ma circonscription que l’électorat le vit mal. Je n’étais pas à l’aise de refaire un mouvement pareil. Donc cette fois-ci, je siège en indépendant, car mes principes ne me permettent plus de refaire cela. » C’est ainsi qu’il a décliné l’offre de rejoindre la bannière d’un PMSD-PMXD réunifié sur les bancs de la majorité gouvernementale, malgré l’offre d’une position de leader-adjoint. Il a préféré siéger en indépendant dans l’opposition, en attendant de consulter sa base et de « laisser l’électorat décider de ce qu’il doit faire ».

Toutefois, Raj Mathur concède que, dans le système existant, le statut d’indépendant ne peut être que transitoire. Il ne peut pas se prolonger indéfiniment car il équivaudrait alors à un suicide politique. Lui-même, en juin 1982, s’était vu offrir un ticket sous la bannière travailliste ; ce ticket avait par la suite été attribué à quelqu’un d’autre. « Pour une question de principe, au lieu d’aller vers un autre parti, j’ai choisi de me retirer. J’aurais pu négocier, par exemple j’aurais pu insister pour qu’on me donne quelque chose en retour, comme un poste d’ambassadeur. Mais ce n’était pas dans ma nature. J’ai choisi de siéger en indépendant et finalement de me retirer. » Légiférer sur le floor-crossing est donc très délicat si l’on considère que ce phénomène est avant tout un effet pervers du système existant, fondé sur le scrutin majoritaire et le power sharing dans l’attribution des postes au sommet de l’Etat. Introduire une loi anti-transfuge équivaudrait à administrer du Panadol à un malade atteint de grippe A… On soignerait le symptôme, et non la cause. Une solution plus viable résiderait dans un projet plus général de réforme électorale.

article paru dans l’express du 11 septembre 2009

Retrouvez cet article dans Pages mauriciennes. Chroniques journalistiques de l’île Maurice, Edilivre, 2013.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s