Mémoire de l’esclavage : déboulonnage, réparation, stigmatisation

A travers le déboulonnage de la statue d’Adrien d’Epinay et les réactions qui s’ensuivent, transparaît un débat de fond essentiel qui engage l’ensemble du projet politique de la construction nationale mauricienne dans sa revendication de vivre « l’unité dans la diversité ».

Mon objet n’est pas de déterminer si Adrien d’Epinay doit être considéré comme un bienfaiteur, de par ses luttes en faveur de la liberté de la presse et du droit de vote (entre autres), ou comme le sombre défenseur d’un système criminel, l’esclavage. Il ne m’appartient pas non plus de trancher s’il peut être considéré comme le représentant des seuls « colons blancs » ou comme celui de l’ensemble des citoyens mauriciens. Ce débat participe des nécessaires ajustements qui accompagnent la construction du modèle national mauricien. Mais les modalités du débat soulèvent des questions de fond quant au mode de gestion du projet national : peut-on à la fois défendre le modèle « d’unité dans la diversité » en revendiquant une reconnaissance de la contribution de chaque groupe à sa construction, et dans le même temps décider de ce qu’il est légitime et moral de retenir dans ladite contribution ?

Biais idéologique

Se livrer à des chasses aux sorcières dans les couloirs de l’histoire ne risque-t-il pas de conduire à masquer les véritables problématiques actuelles ? Il est un fait que la société esclavagiste du 18ème siècle fut fondée sur l’adéquation entre race et statut social. En revanche, continuer de nos jours sous couvert de  « réparation » , de « condamnation des crimes » , de perpétuer l’amalgame entre couleur et exploitation, entre noir et esclave, d’un côté, et blanc et esclavagiste, de l’autre, c’est créer un déterminisme historique, voire, plus grave, un biais idéologique.

C’est figer son regard trois siècles en arrière, en omettant de voir toute la trajectoire sociale, économique et politique ultérieure, en oblitérant le progrès social parcouru entre-temps, les luttes de ceux qui se sont battus contre les inégalités. C’est nier le potentiel de nos sociétés à évoluer, à connaître le syncrétisme, l’interculturalité et le métissage. C’est ainsi créer des identités stigmatisées, en faisant assumer à certains groupes de la société le poids d’une histoire arrêtée au 18ème siècle.

Le fait que l’histoire pèse inévitablement dans les mentalités, lesquelles sont toujours plus rigides que la structure sociale, ne doit pas nous amener à en déduire que l’histoire est le seul déterminant de situations sociales et d’identités contemporaines.

L’on ne peut pas, sous peine de verser dans le déterminisme historique, parler du poids de l’esclavage et de ses séquelles dans la condition actuelle de tel ou tel groupe, de tel ou tel individu, sans procéder aussi à l’étude des mécanismes de mobilité sociale, politique et économique survenus après l’abolition. Il faudrait alors chercher aussi à comprendre comment s’est effectuée ou ne s’est pas effectuée l’émergence d’élites au sein des groupes anciennement subordonnés ; comment et pourquoi certaines sections de ces groupes ont émergé et d’autres pas ; comment certaines sections du groupe anciennement dominant ont décliné et d’autres pas. Il ne s’agit pas de  » trouver des circonstances atténuantes au crime « , et cela va plus loin que simplement  » assumer l’histoire dans sa totalité «  : une telle analyse ne relève pas de l’histoire, mais de la sociologie, avec les outils scientifiques de la discipline.

Il est important de condamner l’immoralité d’un système social tel que celui de l’esclavage, mais il est scientifiquement inacceptable de moraliser l’histoire, et il est encore plus inacceptable de faire porter à l’histoire la responsabilité des inégalités présentes, car la réappropriation de l’histoire nationale ne remplace ni la méritocratie ni l’égalité des chances.

Valorisation

Il est important d’analyser la société esclavagiste pour ce qu’elle a été : une forme d’exploitation, dans laquelle l’inégalité a pris une forme précise fondée sur l’adéquation entre race et statut social et dans laquelle les mécanismes d’imposition de la domination ont reposé sur la violence et les sévices. Faut-il au nom de cette forme historique d’inégalité, continuer de stigmatiser les identités actuelles ? La valorisation de l’identité ne peut-elle se construire que dans l’auto-victimisation ou dans la désignation de victimes expiatoires ?

L’identité n’est pas une catégorie figée une fois pour toutes, déterminée par le seul poids du passé. Elle est cette corde tressée d’une multitude de fibres, en fonction de chaque trajectoire personnelle et sociale, et dans laquelle l’expérience pratique du tressage entre pour une grande part dans la qualité de l’ouvrage réalisé.

Faire croire aux descendants d’esclaves que le tressage de leur corde identitaire est irrémédiablement entaché du poids d’une histoire vieille de trois siècles, c’est continuer à leur faire porter le fer rouge duquel on marquait leurs ancêtres. C’est leur imposer, sous couvert de bonne volonté, une identité prescrite, et leur ôter ainsi la possibilité de tisser de façon volontariste la tresse de leur propre vie à partir des couleurs et des matériaux de leur choix.

J’en appelle chacun à refuser la stigmatisation et l'(auto)-victimisation comme modes opératoires de construction identitaire.

Le Mauricien du 18 février 2006.

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